AU FIL DES HOMELIES

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DIEU S'ANEANTIT POUR SAUVER L'HOMME

Ac 14, 21b-27 ; Ap 21, 1-5a ; Jn 13, 31-33a + 34-35
Cinquième dimanche de Pâques – année C (19 mai 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Là où je vais, vous ne pouvez venir ».

Frères et sœurs, Il y a des dimanches où la lecture des textes liturgiques, plus spécialement l'Évangile, est particulièrement difficile et austère et, de ce point de vue-là, aujourd'hui nous sommes servis. Le texte que nous venons d'entendre et qui a dû vous paraître sinon du chinois du moins de l’hébreu, est un texte pourtant absolument central dans notre foi. Je voudrais vous expliquer pourquoi et en particulier pourquoi il explique notre condition de chrétiens aujourd'hui.

La plupart du temps, on se représente les religions comme des espèces de mouvement de conquête spirituelle. C'est classique, nous en avons hélas quelques exemples sous les yeux qui ne sont pas toujours particulièrement rassurants. Mais la foi chrétienne, l'existence chrétienne et l'existence des communautés chrétiennes n'ont pratiquement jamais mangé de ce pain-là car, depuis les origines, on s'est tenu à ce qui est le cœur de notre foi et qui en réalité n'a rien d’attirant.

En effet, imaginez ce que c'est que de prêcher dans un monde antique, païen, grec, romain, qui exalte le pouvoir et la force militaire, la domination sur les peuples et qui promeut une sorte de beauté esthétique de l'homme qui s'épanouit, qui s'impose, qui s’enrichit, qui développe le commerce, qui pratique la première grande mondialisation. Nous parlons aujourd'hui de la mondialisation comme si nous l’avions inventée mais nous sommes naïfs car la première mondialisation remonte au premier siècle. Ainsi, dans un monde où règne une exaltation de l’homme, de son pouvoir, de sa capacité de s'imposer, d'unifier, de tenir tout le monde y compris par le pouvoir religieux, sacrifice à l'empereur etc., comment imaginer – comme le dit saint Paul dans un écho à ce que Jésus vient de dire dans cet évangile de saint Jean – que le christianisme ait la folie de prêcher un Christ, un Messie crucifié ? C'est la honte. Annoncer une religion en expliquant que son fondateur a été traité comme le dernier des derniers, il fallait le faire !

Or, ils n'ont pas craint une seconde d'annoncer cela. Nous avons entendu tout à l'heure, dans les Actes des apôtres, saint Paul faisant une de ses premières tournées d'évangélisation, qui annonçait cela et il se mettait ainsi pas mal de monde à dos, à commencer par les juifs qui se disaient : « Qu’est-ce que cette présentation du judaïsme qui fait de notre bonne vieille religion qui remonte à Moïse une caricature avec un type qui s'est déconsidéré aux yeux de nos grands prêtres, aux yeux de la société et du pouvoir romain, qui s'est laissé crucifier, qui n'a même pas résisté et que l’on nous propose comme le point d'appui, le centre même d'une nouvelle existence ? » Cela devait paraître passablement absurde.

Et aujourd'hui, j'ai peur qu'à certains moments, nous n’ayons plus conscience de cette absurdité. Il fallait être Dieu pour imaginer une chose pareille, que Dieu séduirait le cœur de l'homme en étant réduit à rien. « Là où je vais, vous ne pouvez venir ». En effet, là où Il va, c'est la mort et nous ne pouvons pas venir car pour nous, le plus tard possible sera le mieux. Proclamer une foi, une religion, miser son existence sur un homme qui a accepté de mourir sur une croix, c’est donc comme le dit encore saint Paul, « folie pour les païens, scandale pour les juifs ». Et pourtant, c’est cela que Jésus Lui-même dit au moment où Il va partir. A un peu plus de quinze heures de sa mort – il est dix heures du soir et il mourra le lendemain vers 15 heures – Jésus dit : « Maintenant, Moi, le Fils de l'homme, j'ai été glorifié ».

Qu'est-ce que cela veut dire ? C’est une chose qui ne nous est pas familière, il ne faut pas se faire d'illusions, on ne devient chrétien que dans la mort. En effet, c’est là que le Christ explique que Lui, le Fils de Dieu, a été glorifié. Ce n’est pas la gloire sur les réseaux sociaux ou au cinéma à Cannes ; la gloire, c’est le poids de l'amour personnel de Dieu pour le monde. Dieu a mis tout son amour personnel dans ce Fils, Jésus, le Christ, en disant : « Là, dans tout ce que tu vivras, tu manifesteras mon amour ». C'est ce qu'Il a fait durant sa vie sur Terre. Il l’a vécue jour après jour après des événements souvent extraordinaires, des miracles, mais surtout aussi dans des moments extrêmement simples, ordinaires, avec ses amis : une présence d'une discrétion, d'une force, d'une sagesse, tout à fait impressionnantes. Là, Il a à son tour glorifié son Père, Il a dit : « Tout ce que je partage avec vous, c'est ce que Dieu éternellement m'a donné, mon Père, pour que je le partage avec vous ».

Tel est le "capital spirituel" du christianisme dont nous vivons encore aujourd'hui. Nous vivons de ces récits de l’évangile, de cette présence du Christ, de cette manière dont Il nous accompagne pas à pas dans les moments parfois très difficiles, très paradoxaux de notre existence mais là, Il a été glorifié.

On aurait pu penser que cela était suffisant mais non car, pour être glorifié jusqu'au bout, il a fallu que le Christ donne sa vie, qu’il meure. Or, mourir – tel est là le problème – c'est quitter ce monde. Jésus a voulu passer par ce moment où on n’est plus rien. Dieu qui se fait "rien" pour sauver l'homme. En définitive, dire que nous sommes sauvés, c’est dire que le Fils de Dieu, le Christ, a accepté de n'être plus rien du tout. C’est la "glorification".

C’est au moment où le Christ est "rien", qu’Il est glorifié, c'est-à-dire qu'Il montre par le don de sa vie qu’Il est le lieu de manifestation de la gloire de Dieu. C'est la raison pour laquelle dans toutes les églises, il y a une croix. Ce n’est pas simplement pour faire joli, ni pour exposer des chefs-d'œuvre de peinture ou de sculpture, c'est parce que, quand on entre dans une église, on entre devant quelqu'un qui est mort crucifié sur cet ignoble gibet inventé par les Perses et qui s'appelle la croix. Même les Romains n'y avaient pas pensé.

Frères et sœurs, le plus étonnant de notre foi chrétienne et qui nous est rappelé brutalement aujourd'hui, c’est que nous croyons que dans les situations où nous sommes, quoi qu'il arrive, nous sommes sauvés par Celui qui a accepté d'être "rien" pour nous. « Là où je vais, vous ne pouvez venir ». Comme Il n'est rien, nous n'avons pas de prise sur Lui. Il démonte toute forme de religion qui croirait que, d'une façon ou d'une autre, par des actes, par des manières de faire, par des valorisations de soi-même, nous avons prise sur Lui. Non ! « Là où je vais, vous ne pouvez venir ». D'une certaine manière, le Christ nous laisse, à travers le vide de sa présence, toute la place.

Frères et sœurs, l’une des choses les plus étonnantes qui me semble être le cœur même de la foi chrétienne, c’est que Dieu ait accepté de faire le vide en Soi pour que tous, nous ayons place en Lui. Le Fils a été glorifié pour qu'Il glorifie le Père. Ce qui veut dire : « Je suis allé jusqu'au point où, dans le vide de la mort, je peux accueillir tout le monde et, dans ce vide où j'accueille tout le monde dans ma mort, c'est le Père qui, en me donnant la vie éternelle, me donne de la partager avec tous ».

Frères et sœurs, il n'y a sans doute aucun itinéraire religieux dans tout ce qu'on peut lire dans la littérature religieuse dans le monde qui, d'une façon ou d'une autre, ait envisagé la mort de façon à la fois aussi réaliste, aussi absolue et aussi contraignante pour chacun d'entre nous. Le christianisme n'est pas une négation de la mort. Ce n'est pas non plus un culte de la mort. Le christianisme est la façon dont Dieu a fait face au mystère de la mort mais, au lieu de la nier, au lieu de l'exalter pour elle-même, Il l’a transformée comme le lieu dans lequel chacun d'entre nous est accueilli par la puissance de son amour. C'est pour cela qu'Il dit à la fin : « Le seul testament que je vous donne, c'est qu'à l'intérieur de ce vide qu’ont créé ma mort et mon absence, vous soyez unis les uns aux autres. Accueillez-vous les uns les autres, vivez dans la véritable charité ».

Vous comprenez, frères et sœurs, que notre seule identité dans le Christ mort et ressuscité pour nous, c'est l'amour que nous avons les uns pour les autres, même si nous le vivons maladroitement, car nous ne sommes manifestement pas tous des champions en matière de charité, de générosité et de toutes les vertus chrétiennes. Mais tout ce qui nous constitue nous-mêmes comme membres du Christ, c'est, au cœur même de ce vide, de cette absence creusée par sa mort, l'amour des uns et des autres qui ressuscite et qui nous ressuscite de telle sorte que la meilleure preuve de la résurrection du Christ, ce ne sont pas nos idées, ni même les récits évangéliques, c'est juste que nous sommes là, à cause de l'amour et de la vie qu'Il a répandus parmi nous et par lesquels Il nous constitue comme une assemblée, comme une communion. Il n’y a rien d’autre.

Frères et sœurs, l'Eglise n'est ni une institution, même si elle a des aspects institutionnels, ni une sorte de club religieux qui promeut un bien-être spirituel supérieur, même si nous essayons de prier et de répondre vraiment à l'amour de Dieu, l'Eglise est ce lieu où la mort est vaincue uniquement par l'amour de Dieu dans son propre cœur pour nous et dans notre propre cœur pour Lui. Amen.

 
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