AU FIL DES HOMELIES

Photos

ENTRONS DANS LA DEMEURE

 Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques – année A (10 mai 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

Frères et sœurs bonjour. Nous sommes aujourd’hui le dimanche 10 mai, veille du déconfinement, ce qui est à la fois un signe de progrès et un appel à la prudence. Surtout, nous sommes dans ce cinquième dimanche de Pâques qui nous ramène à une donnée absolument essentielle de notre existence que nous avons beaucoup de mal aujourd’hui à appréhender. L’évangile que nous allons lire est le récit du discours de Jésus après la Cène, après qu’Il a fêté la Pâque avec ses disciples. Une Pâque un peu étrange car saint Jean ne prend pas la peine de rappeler le geste eucharistique. Selon Jean, Jésus est parti sans célébrer l’eucharistie. Tirez-en les conclusions que vous voudrez, c’est incroyable.

Jésus, après avoir fêté la Pâque, emmène les disciples vers le mont des Oliviers. Il entre dans le processus de la mort par la Croix, qui va Le conduire jusqu’à la disparition de ce monde, et leur livre une sorte de longue confidence sur sa propre destinée d’abord, et la nôtre ensuite. Dans ce chapitre 14, versets 1 à 12, en gros, Jésus dit qu’Il s’en va mais qu’Il reviendra. Et lorsque Jean rédige son évangile, une bonne cinquantaine d’années après les faits, il pose la question aux communautés (ou il répond à la question des communautés, nous ne savons pas) de la nature du lien entre le Christ et nous aujourd’hui. Il est mort, nous le savons. On proclame qu’Il est ressuscité, c’est notre raison d’être. Mais le lien réel entre Lui et nous, c’est la même question à l’époque de Jean et aujourd’hui. Nous croyons tous que le Christ est ressuscité, c’est pour cela que nous sommes chrétiens. Mais si nous nous interrogeons un peu plus avant, nous sommes amenés à nous interroger sur la nature réelle de la relation entre Jésus et nous. Jésus est-il le grand absent ? L’incognito ? Le grand oublié ? Ou le grand caché ?

Lorsque vous allez relire cet évangile tout à l’heure, vous allez vous poser cette question. Jean a eu le génie de combiner les dernières confidences que Jésus avait faites. Il est la mémoire pour ceux qui tentent de répondre a posteriori (cinquante ans plus tard pour Jean, et presque vingt siècles pour nous). Nous disons que le Christ est ressuscité, mais que disons-nous ? Nous sommes l’association du souvenir de Jésus-Christ ? Nous sommes ceux qui bâtissent des églises pour dire qu’Il est là ? Mais, Il n’est pas seulement dans les églises. Jésus n’est pas ressuscité pour aller dans toutes les églises. C’est d’un autre ordre.

Frères et sœurs, c’est une question extrêmement grave, que la plupart du temps on essaie d’esquiver en se disant que l’on ne peut pas comprendre. Mais le texte nous dit des choses que nous pouvons comprendre : « Que votre cœur cesse de se troubler ». Voilà déjà la base. Il est ressuscité, nous n’y comprenons rien, mais arrêtons de nous troubler, de nous demander s’Il est là ou non.

Comment concevons-nous la présence du Christ aujourd’hui ? Sans trouble, sans peur, sans craindre qu’Il ne soit pas là. « Croyez en Dieu, croyez aussi en Moi ». Qu’est-ce que Jésus demande aux disciples pour essayer de répondre à cette question ? Croire. Croire en Dieu. La puissance du salut de Dieu qui va se déployer pleinement par la mort de Jésus et le témoignage de sa résurrection. « Croyez aussi en Moi », cela signifie « Moi qui suis le cœur même de l’action de Dieu, ayez confiance en Moi. Si je fais cela, c’est pour vous. Commencez donc par réagir par la confiance, non par des doutes ».

Immédiatement après, vient cette phrase : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père ». Si ce n’était pas le cas, Jésus nous aurait avertis que c’était fichu. Mais non, Il va nous préparer une place.

C’est extraordinaire, quand on lit cet évangile, on est tout de suite frappé par la fin, c’est-à-dire la réponse de Jésus à Philippe : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Le verset du chemin est celui qui nous parle le plus aujourd’hui. C’est le christianisme engagé qui s’avance… Pour nous, nous sommes le chemin. Ce qui polarise notre prière, notre méditation et notre relation au Christ, c’est la marche. Effectivement, nous sommes là devant une affirmation fondamentale : la condition existentielle du "s’avancer vers". C’est ce que saint Paul formule admirablement dans l’épître aux Philippiens, « tendu de tout mon être ».

Est-ce un chemin qui ne mène nulle part, le chemin que le Christ prétend être ? Il y a plusieurs demeures. Jésus présente, ce qui nous plaît moins dans notre subconscient chrétien aujourd’hui, le mystère avec plusieurs demeures. Il est là encore quelques temps, Il a habité parmi nous. C’est le début de l’évangile de Jean. Jésus n’est pas venu ici pour y rester, mais pour passer de ce monde au Père. Et donc, pour créer une nouvelle demeure. « Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures ». Ici, nous sommes entre deux mondes, entre deux espaces : d’une part le monde dans lequel nous habitons et dont nous voyons petit à petit Jésus disparaître progressivement (c’est la fin des quatre évangiles), et d’autre part l’autre demeure vers laquelle s’ouvre un chemin.

Evidemment, nous n’avons aucune idée de ce qu’est cette nouvelle demeure que Dieu nous propose. Nous ne sommes pas les architectes du Royaume de Dieu. Ce que nous savons et ce que nous croyons, c’est que Jésus a voulu que nous entrions dans un "lieu" où nous avons une relation aussi constante, aussi profonde, aussi riche que ce que nous vivons dans nos demeures sur la terre. Autrement dit, Il ne décrit pas le Royaume comme un tourbillon, mais comme la paix, le repos, la rencontre avec Dieu et avec tous les autres. « Il y a plusieurs demeures ». Ce n’est pas un nirvana dans lequel on perd notre identité pour nous perdre dans le Christ (il faut aller du côté du Gange pour croire à cela). Là, nous sommes partis,

nous sommes en route vers le moment où nous allons être dans la demeure de Dieu en présence du Père et en ma présence. C’est le cœur de l’expérience chrétienne.

La plupart du temps, on présente ce chemin, ce changement de demeure en disant : ce sera le plus tard possible. C’est ce qu’on appelle l’eschatologie, la fin des temps. Autrement dit, on envisage que le chemin est long et que seulement après, il y aura la demeure. Ici, on voit l’originalité de la pensée de saint Jean. S’Il part, c’est dès maintenant qu’Il prépare une place. C’est ce qu’on appelle les fins dernières ou l’eschatologie. Les fins dernières ne sont pas à la fin et ne sont pas en dernier. C’est la coexistence absolument inséparable entre la demeure d’ici-bas où nous sommes et la demeure d’ici-haut où Il nous prépare une place. C’est cela la vie chrétienne : nous vivons entre les deux demeures.

Mausoleee de Galla Placidia

Et c’est la raison pour laquelle j’ai choisi l’illustration d’aujourd’hui. Cette voûte en mosaïque a été réalisée par des mosaïstes byzantins qui ont travaillé à Ravenne, à 80 kilomètres de Venise. Ravenne est le plus beau musée de l’art byzantin mondial. Il y a trois grandes basiliques qui ont échappé à toutes les destructions, et celle-ci est le mausolée de Galla Placidia, une notable qui a fait construire cet endroit-là absolument extraordinaire. Dans ce mausolée qui est tombeau, elle a fait réaliser par les artistes byzantins ce qu’elle croyait vraiment et que nous devrions croire aussi : un ciel avec une croix inscrite sur un fond de mosaïque bleue comme le ciel.

C’est cela, la demeure : le ciel, avec dessus les quatre bras de la croix rassemblant tout l’espace dans ce ciel. Aujourd’hui, ça nous paraît être de la pure imagination symbolique byzantine. En réalité, on peut ressentir l’extraordinaire beauté de ce monument. Il y a le ciel, les étoiles (et les étoiles c’est nous) et au milieu, la croix qui fait l’unité. Dans les quatre coins, il y a les quatre évangiles qui sont lelien entre le ciel et la terre. Et nous, nous sommes dans le monde d’en bas, c’est-à-dire le tombeau, le mausolée.

Je crois que l’on devrait toujours représenter des ciels dans les tombeaux, non pas une voûte gothique ni comme dans les cimetières des mobiliers fantasques et farfelus relevant de quelque culture. Il faudrait que les cimetières soient comme cela : au milieu d’un espace arboré, que ce soit la voûte céleste qui soit là pour nous indiquer la demeure. C’est cela qui va conditionner toute la vie chrétienne : la coexistence des deux demeures, la demeure de la terre et la demeure céleste.

Frères et Sœurs, aujourd’hui où nous allons enfin pouvoir regarder le ciel de façon plus tranquille, que nous nous rappelions le sens profond de notre existence : le Christ est passé par le chemin (et Il reste le chemin) pour nous faire entrer dans la demeure céleste, celle qui enveloppe notre demeure terrestre et qui signifie la destinée de gloire à laquelle chaque homme est appelé. Bon dimanche.

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public