AU FIL DES HOMELIES

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LA VIE ETERNELLE : UNE VILLE, UN REPAS, UN JARDIN, DES NOCES …

Ac 14, 21-27 ; Ap 21, 1-5 a ; Jn 13, 31-33 a+34-35
Cinquième dimanche de Pâques - année C (6 mai 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


 

Aix-La-Chapelle : Jardin du Paradis 

 


Frères et sœurs, je voudrais ce matin, m'attarder un peu avec vous sur le passage de l'Apocalypse que nous avons lu tout à l'heure. C'est l'avant-dernier chapitre de l'Apocalypse, c'est l'accomplissement de toutes choses, c'est le passage dans un monde nouveau, dans ce que nous appelons la vie éternelle. Je relis ce texte assez court pour que nous puissions nous plonger dans son mystère. "Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle car le premier ciel et la première terre ont disparu et de mer il n'y en a plus. Je vis la cité sainte, Jérusalem nouvelle qui descendait du ciel d'auprès de Dieu, elle s'est faite belle comme une jeune épouse parée pour son époux. J'entendis alors une voix clamer depuis le trône : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux, ils seront son peuple, et lui, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux, de mort il n'y en aura plus, de pleurs, de cris et de peine, il n'y en aura plus car l'ancien monde s'en est allé. Alors celui qui siège sur le trône déclara: Voici je fais toutes choses nouvelles".

       Voilà donc les termes qu'utilise saint Jean dans son Apocalypse pour nous parler de ce que nous appelons la vie éternelle. La vie éternelle, puisqu'il s'agit d'entrer dans la vie de Dieu lui-même, dans le mystère le plus profond de sa vie, cette vie éternelle évidemment échappe à nos prises, échappe à toutes nos cogitations, c'est tout à fait au-delà de notre expérience, au-delà de nos désirs. Comme le dit saint Paul : "Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme" "(I Co.2, 9). C'est la raison pour laquelle, pour parler de cette vie éternelle, ce n'est pas un discours conceptuel qui nous est proposé, mais des images. Quand on ne peut pas étreindre intellectuellement un objet de connaissance on se sert d'images pour essayer d'approcher, comme à tâtons, de ce mystère. Donc la Bible, et très particulièrement le texte que nous venons d'entendre, nous propose des images pour nous faire une représentation, autant qu'il est possible, de cette vie à laquelle Dieu nous appelle. 

       La première image, nous venons de l'entendre, c'est une ville. La vie éternelle, c'est une ville, c'est Jérusalem. Une ville, c'est-à-dire un rassemblement, la structure d'une communion, d'une communauté. C'est la réalisation d'un peuple, ce n'est pas une foule anonyme, ce n'est pas un amas de pierres, c'est une vraie construction. Saint Pierre, dans sa première épître (I Pi.2, 4-6), reprend ce thème en nous disant que nous sommes comme des pierres, mais des pierres vivantes, et que comme les pierres servent à construire un édifice, ainsi ces pierres vivantes que nous sommes servent à construire un édifice spirituel parce que nous sommes tous fondés sur la pierre d'angle, la pierre de base, la pierre de fondation de cet édifice qui est Jésus-Christ. Voilà une première appréhension de cette vie éternelle : c'est, à partir de Jésus-Christ lui-même, une construction où chacun d'entre nous comme une pierre trouve sa place, une place unique. Dans les édifices comme saint Jean de Malte, par exemple, les pierres sont toutes à peu près du même gabarit, mais je ne sais pas si vous avez visité l'église d'Istres qui est une coupole parfaitement dessinée, ce qui implique que chacune des pierres est différente des autres. Il a fallu les numéroter chacune pour qu'elles trouvent leur place exacte, sans quoi la coupole aurait présenté des bosses ! C'est exactement cela la vie éternelle, c'est un édifice, une ville, une construction dans laquelle chacun a sa place, une place unique qui s'appuie sur les pierres voisines et qui soutient les pierres qui sont au-dessus, de telle sorte que chacun est irremplaçable et que tous ne vivent que par la communion les uns avec les autres. 

       Une ville. Mais en même temps, la Bible ne nous dit pas seulement que la vie éternelle est ainsi un rassemblement structuré, elle nous dit aussi que ce rassemblement est fait, non pas au hasard, mais selon une sorte d'intuition supérieure qui est comme un rythme, comme une musique, comme un chant. Et pour le dire, la Bible utilise une autre image : la vie éternelle, c'est un jardin. C'est le sens du mot "paradis" que nous employons si couramment pour parler de cette vie après la mort. Quand nous serons reçus au paradis de Dieu, c'est dans le jardin de Dieu. Un jardin est toujours quelque chose qui est pensé. Mais à côté des jardins à la française où règne une ordonnance parfaitement visible et d'une certaine manière intellectuellement conceptualisable pour ne pas parler des jardins japonais, il y a aussi le jardin anglais dans lequel on dirait que les choses sont un peu plantées au hasard même si en réalité ce hasard est rempli d'une intuition créatrice. Le jardin, c'est donc notre communion avec le rythme de l'univers. C'est important de comprendre que nous ne serons pas seuls à construire cette humanité nouvelle, il y aura aussi avec nous la création tout entière. Un jardin, c'est-à-dire les arbres, les plantes, les fleurs, les fruits, et aussi les animaux qui se promènent dans ce jardin, c'est pourquoi le texte que nous venons d'entendre nous dit : "Un ciel nouveau, une terre nouvelle".

       La vie éternelle n'est pas quelque chose d'abstrait, ce n'est pas quelque chose de purement spirituel, ce n'est pas quelque chose d'immatériel, la vie éternelle, c'est l'univers tout entier qui est repris, recréé, c'est une création nouvelle. Ce que Dieu a fait les sept premiers jours : "Que la lumière soit, que la terre se sépare de la mer, qu'il y ait un firmament entre les eaux du ciel et les eaux de la terre, qu'il y ait des plantes, qu'il y ait des animaux"(Gen.1, 3-25), ce que Dieu a fait à la première création, Il le refait à neuf à partir de cette pierre vivante, cette pierre d'angle qu'est le Christ ressuscité, toutes choses vont ressusciter, un ciel nouveau, une terre nouvelle. Et vous l'avez entendu, c'est la dernière affirmation du texte que nous lisions : "Voici je fais toutes choses nouvelles". Ce paradis, ce jardin, c'est donc une création renouvelée, non pas pour être différente de la précédente, mais pour que la création originelle trouve dans le jaillissement même de la vie et de l'amour de Dieu une source constante de rajeunissement. Dieu c'est la jeunesse éternelle, non pas parce qu'Il reviendrait constamment à son point de départ, mais parce qu'il n'y a pas en Dieu de durée et donc, c'est toujours le moment initial, c'est toujours le jaillissement de la vie de Dieu, c'est toujours le jaillissement du Fils à partir du Père, et cela remplit tout ce que nous appelons  l'Histoire des siècles des siècles. Voilà pourquoi quand nous rejoindrons notre source, ce sera un jaillissement entièrement nouveau. Un ciel nouveau, une terre nouvelle, un univers nouveau, toutes choses nouvelles. Une ville, un jardin. 

        La Bible et tout spécialement l'Apocalypse va encore plus loin. Cette vie éternelle, c'est l'Église épouse : "Je vis la cité sainte Jérusalem belle comme une jeune épouse parée pour son époux". C'est dire que nous allons tous être dans cette communion ecclésiale, unis de la façon la plus profonde, de la façon la plus nuptiale, conjugale, avec Dieu qui est notre Époux. Dieu Époux de l'Église, Jésus Époux de l'Église, Dieu Époux de chacun d'entre  nous car l'Église c'est nous. Si Jérusalem est belle comme une épouse parée pour son Époux, cela veut dire que chacun de nous est l'épouse de Dieu.Nous sommes intérieurement parés de la grâce de Dieu non pas simplement pour être plus beaux, ou pour être plus accomplis dans notre propre nature, mais pour pouvoir appartenir à notre Bien-Aimé, pour pouvoir découvrir l'intimité du cœur à cœur avec Dieu. L'Église épouse, chacun de nous épouse de Dieu, mystère d'amour, mystère des noces sur lesquelles reviennent sans cesse les textes de la Bible et de l'Apocalypse en particulier : "Voici les noces de l'Agneau" (Ap.19, 7). Les noces de l'Agneau, c'est les noces de Jésus, c'est les noces de Dieu qui s'est fait homme sans cesser d'être Dieu pour épouser notre humanité et pour épouser chacun d'entre nous. "Voici les noces de l'Agneau", c'est donc cela la vie éternelle, c'est la fête des noces, c'est une fête éternelle. 

       Dernière image que je voudrais évoquer, ce n'est pas seulement des noces, c'est un repas de noces, c'est un festin de noces, c'est ce que dit encore l'Apocalypse et que nous disons chaque jour au moment de la communion à la messe : "Heureux les invités au festin des noces de l'Agneau" (Ap.19, 9). Nous sommes invités éternellement à un repas. A un repas, c'est-à-dire à la fois à un renouvellement profond de notre être corporel et spirituel, un repas qui est aussi un partage, une communion, et ce repas, nous y sommes aujourd'hui, nous y participons, c'est l'eucharistie qui est l'inauguration de ce repas de fête éternelle. Un repas de noces, un festin de noces, et là nous retrouvons ce qui nous était dit de l'Église, de la vie éternelle comme une ville ; ce qui compte, c'est cette communion universelle, où nous serons amoureux les uns des autres, amoureux de tous les autres, où nous serons unis par cet  amour dont parle le Christ dans l'évangile et auquel on doit nous reconnaître pour ses disciples (Jn 13, 34-35). Non pas un amour pour tel ou tel, mais un amour qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'humanité, sans être pour autant une philanthropie vague, mais participant à cet amour de Dieu qui peut aimer tous les hommes en les aimant chacun comme s'il était unique au monde. C'est le mystère de Dieu et c'est dans ce mystère que nous entrerons, et c'est pourquoi ce festin de noces nous unira à tous les hommes, à tous nos frères, tous ceux que nous avons connus ou méconnus, tous ceux que nous avons aimés ou que nous n'avons pas su aimer, et qui rempliront notre cœur d'une joie infinie. 

       Mais cette image du repas, ce n'est pas simplement celle du festin où tout le monde est rassemblé. Ce repas c'est aussi un repas en tête à tête, et c'est cela qui est miraculeux, c'est que les images se prêtent à un déploiement multiple. Le repas c'est certes la fête où tout le monde est invité, mais c'est aussi le repas où on est seul avec le Bien-Aimé. C'est encore l'Apocalypse qui nous le dit dans le tout début des lettres qui sont adressées aux sept Églises : "Voici que je me tiens à la porte (c'est le Christ qui parle), et je frappe, et si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui, et lui près de moi" (Ap.3, 20). C'est cela le miracle de ce repas de la Béatitude, c'est qu'à la fois nous serons pris dans une fête universelle et en même temps, nous serons près du Christ, lui près de nous, seul à seul dans l'intimité la plus parfaite, la plus profonde. Et ce repas qui est à la fois l'intimité avec le Christ et aussi le rassemblement de l'humanité tout entière, ce repas ce sera aussi quelque chose comme le repas très simple au bord du lac dont nous parlions il y a quinze jours, quand Jésus ressuscité est apparu à ses disciples et qu'Il avait tout simplement préparé un petit repas, un feu de braises, du poisson dessus et du pain, et Il leur a dit : "Venez déjeuner" (Jn, 21,9-13). Un repas, c'est à la fois un festin, c'est à la fois l'intimité d'un tête à tête, et c'est aussi un groupe tout simple qui dans l'amitié se réunit sur une plage au bord d'un lac. 

        C'est tout cela qui nous est promis dans l'éternité bienheureuse. Frères et sœurs, qu'à travers ces images qui sont profondément parlantes et qui en même temps nous ouvrent sur un mystère inaccessible et inconnu, qu'à travers ces images grandisse en nous le désir de connaître un jour cette béatitude, ce bonheur. Et voici le dernier mot que je vous laisse de ce texte de l'Apocalypse : ce bonheur sera inexplicablement et d'une manière qui nous échappe totalement la fin de toute douleur, de toute peine, même de ces peines qui nous semblent insolubles dans notre vie quotidienne, même de ces épreuves dont nous sortons handicapés et blessés, "car Dieu essuiera toute larme de nos yeux".

 

      AMEN 

 

 

 
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