AU FIL DES HOMELIES

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IL ESSUIERA TOUTE LARME DE NOS YEUX

Ac 14, 21-27 ; Ap 21, 1-5 a ; Jn 13, 31-33 a+34-35
Cinquième dimanche de Pâques - année C (13 mai 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, il y a dix jours exactement, nous célébrions le sept cent cinquantième anniversaire de la Dédicace de cette église. Cette église a donc été consacrée, il y a de nombreux siècles pendant le temps pascal et c'est une très belle chose, que manifeste plus particulièrement le fait que nous avons entendu tout à l'heure en ce cinquième dimanche de Pâques le même passage de l'Apocalypse qui a été lu le jour de la Dédicace et qui nous ouvre d'une manière éblouissante le mystère même de l'Église, de l'Église qui n'est pas seulement ni d'abord ce bâtiment de pierres, mais l'Église qui est faite de ces pierres vivantes que nous sommes, vous et moi, ensemble, édifiés sur la Pierre d'angle du Christ. Cette Église, d'autres textes de l'Écriture ou même de l'Apocalypse, nous en proposent diverses images. On nous dit qu'elle est un Paradis, c'est-à-dire un jardin ; on nous dit qu'elle est un festin de noces, les noces de l'Agneau ; on nous dit qu'elle est un peuple, le peuple de Dieu. Le texte tout à fait capital et central que nous venons d'entendre nous propose deux images essentielles pour parler de l'Église : elle est une Cité, Jérusalem et elle est l'Épouse. L'Épouse, c'est-à-dire celle qui vit de l'amour de son Époux, de l'amour de l'Agneau immolé, de l'amour indéfectible, profond, fondamental de Jésus-Christ. Une Cité, c'est-à-dire un rassemblement, un peuple réuni, des frères et des sœurs qui vivent d'un amour mutuel, commun, qui les unit au plus profond d'eux-mêmes. Cet amour, c'est un seul amour, c'est le même amour qui unit l'Épouse à son Époux et qui unit tous les membres du corps à ce Corps lui-même et à la Tête qui est le Christ. Jésus nous l'a dit dans l'évangile que nous venons d'entendre, c'est le commandement nouveau : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés". Le même amour qui vient du Cœur du Christ pour son Épouse que nous sommes, rejaillit de notre propre cœur vers le cœur de nos frères, dans un immense concert, une grande harmonie, qui fait de nous cette Cité Sainte, cette Jérusalem du Christ, par laquelle l'amour de Jésus qui est l'amour même du Père se répand de proche en proche et fait de nous un seul être, une seule chair, un seul corps.

       Dans le passage que nous avons entendu, ces titres d'Épouse et de Jérusalem sont unis à une notation toute particulière sur laquelle je voudrais insister, c'est la Jérusalem nouvelle, c'est l'Épouse toute prête, parée pour son Époux. Le texte nous dit aussi de l'Église qu'elle est comme un ciel nouveau, une terre nouvelle, et Jésus dit : "Voici que Je fais toutes choses nouvelles, l'univers nouveau". La nouveauté ! l'Église que nous sommes est une Église nouvelle, non pas qu'elle remplacerait une Église ancienne, non pas que des cieux nouveaux remplaceraient les cieux anciens ou que la terre nouvelle remplacerait la terre ancienne, mais c'est une terre renouvelée, ce sont des cieux renouvelés, c'est une Jérusalem renouvelée. C'est bien les mêmes cieux, la même terre, et ne nous laissons pas tromper quand le texte nous dit : "Le monde ancien s'en est allé, a disparu", c'est bien le même monde ancien, c'est bien nous-mêmes tels que nous sommes dans notre substance la plus profonde, la plus personnelle, la plus intime, c'est bien nous qui sommes l'Épouse, qui sommes Jérusalem, qui sommes l'Église, mais nous "renouvelés". Renouvelés de l'intérieur par cette nouveauté sans cesse jaillissante qui est la caractéristique même de Dieu. Non pas que Dieu change, mais Dieu est toujours neuf, Il est toujours à l'état natif, surgissant, et en nous prenant avec Lui, en nous irriguant de son Esprit d'amour, Jésus nous rend toujours nouveaux.

       Nouveaux et pourtant les mêmes, c'est bien nous qui sommes nouveaux, ce n'est pas quelqu'un d'autre qui prend notre place, ce n'est pas une autre Jérusalem qui abolit celle que nous connaissons, ce n'est pas un autre monde que Dieu créerait comme en remplacement de celui qui s'est usé et qui ne sert plus à rien, c'est bien le même monde, mais ce monde devenu neuf, restauré, renouvelé, porté à un état d'incandescence que rien, dans ce qu'il a vécu auparavant ne pouvait laisser prévoir, c'est le plus profond, le plus intime, le plus secret de nous qui jaillit à la lumière et qui nous renouvelle par la force et par l'amour de Dieu.

       De ce renouvellement qui n'est pas substitution, remplacement, rejet et avènement de quelque chose d'autre, mais qui est réactualisation, restructuration de cela même qui existe aujourd'hui, de ce renouvellement, je voudrais trouver dans ce texte sinon une preuve, du moins une illustration. Dieu nous dit : "Il n'y aura plus de pleurs, il n'y aura plus de larmes, il n'y aura plus de tristesse". Ce sont bien ceux qui ont pleuré, ceux qui ont été envahi par la tristesse et par l'angoisse qui sont les membres de cette Jérusalem nouvelle. Si Dieu prend soin de dire que nos pleurs, nos tristesses ne seront plus, c'est bien que c'est nous-mêmes avec le poids de nos épreuves, tout le poids de notre vie souvent difficile, c'est bien nous qui serons cette Jérusalem nouvelle. Il y a au cœur de ce texte, en tout cas pour moi, une phrase phare : "Dieu essuiera toute larme de leurs yeux".

       Je voudrais vous faire une confidence personnelle. Peut-être êtes-vous comme moi, peut-être y a-t-il pour vous dans la Bible, ou éventuellement dans d'autres œuvres humaines, mais essentiellement dans la Bible, des phrases qui ont marqué votre vie, votre cœur et que vous vous êtes répétées souvent, qui ont été comme le salut au cœur d'épreuves, au cœur de difficultés. En tout cas pour moi, il en va ainsi et parmi quelques phrases de la Bible que je me répète inlassablement, qui ne cessent de me nourrir, qui sont le trésor le plus précieux pour moi, surtout en des moments plus difficiles, il y a cette phrase : "Dieu essuiera toute larme de leurs yeux". Je suppose que comme moi, vous avez connu à certains moments, des situations que je dirais désespérées. Quand on se sent totalement impuissant devant une catastrophe, un anéantissement, qu'il s'agisse de la mort de quelqu'un qui est cher, qu'il s'agisse d'une souffrance physique ou spirituelle contre laquelle nous ne pouvons rien, qu'il s'agisse d'un enchaînement d'évènements qui semblent inexorablement aller vers le pire, vers ce que nous ne pouvons pas conjurer, qu'il s'agisse peut-être, c'est sans doute l'expérience la plus dure, de l'impression que quelqu'un de proche est en train de se perdre, de perdre le sens de sa vie, peut-être de perdre son salut, et que nous ne pouvons rien, parce que même Dieu ne peut contraindre la liberté, et parce qu'à certains moments les évènements semblent se dérouler de telle sorte qu'ils écrasent sans remède, non pas tant notre propre vie que, ce qui est plus grave, la vie de ceux que nous aimons. Il y a des moments comme cela où l'on peut être tenté par le désespoir, tenté par le doute, par l'impression que tout est perdu, que rien ne pourra jamais être comme avant, que toutes choses vont vers leur ruine, on peut avoir cette tentation au plus profond de soi-même. Je suis sûr qu'une fois ou l'autre vous avez expérimenté cette situation, cet état. Pour moi, je peux vous dire que je me suis raccroché à cette phrase : "Dieu essuiera tout larme de leurs yeux". Il l'a promis ! Je ne sais pas comment Il s'y prendra. ! Je ne sais pas comment Il arrêtera le déroulement inexorable des évènements, je ne sais pas comment il pourra séduire la liberté de ceux qui sont en cause, je ne sais pas comment Dieu pourra conduire, malgré toute impossibilité apparente, vers le salut une situation qui semble perdue, je ne le sais pas, mais Il l'a promis ! "Dieu essuiera toute larme de leurs yeux". Quelles que soient nos souffrances, nos angoisses, quels que soient les évènements que nous vivons, il y a là une sorte de certitude radicale, celle de la toute-puissance de l'amour miséricordieux de Dieu qui rendra nouveau ce qui semble inévitablement perdu et mort. La vie est plus forte que la mort. Le Christ est ressuscité non pas simplement en passant par "profits et pertes" la souffrance qu'Il a traversé, la croix qu'Il a vécu, mais mystérieusement en apportant une nouveauté de vie au cœur même de la mort, nous ne savons pas, mais "Dieu essuiera toute larme de nos yeux".

       J'ai été surpris de rencontrer un très grand esprit qui me dépasse infiniment et que je vénère beaucoup, je veux parler de Julien Green. Dans une de ses œuvres de théâtre, qui ne sont probablement pas ses chefs-d'œuvre, et qui s'appelle "Sud", Julien Green met en scène dans les états du Sud des Etats-Unis, juste avant la guerre de sécession, un jeune officier de l'armée fédérale, venu du Nord, de ce qui va bientôt être en guerre contre le Sud, un jeune officier qui est là dans une famille classique du Sud, et voilà tout à coup que ce jeune officier tombe éperdument amoureux d'un jeune homme de cette famille. Il ne peut pas supporter cette situation, elle est intolérable pour la société, pour lui-même, il ne peut ni l'avouer ni l'accepter. Il ne trouve pas d'autre solution que de provoquer ce jeune homme en duel et de se laisser tuer par lui. Un autre personnage de cette pièce, une jeune femme, la cousine de celui qui va tuer le jeune officier, cette cousine, secrètement amoureuse de celui qui vient de mourir, aux dernières paroles de la pièce se penche vers celui qui est mort, pensant qu'il reste une étincelle de son âme encore présente dans ce corps déjà voué au néant, et elle lui dit : "Dieu essuiera toute larme de nos yeux". C'est la seule parole qu'elle trouve à dire devant l'absurdité de cette mort, de ce gâchis. "Dieu essuiera toute larme de nos yeux".

       Je crois que c'est ainsi que nous devons comprendre la nouveauté de Dieu, la nouveauté de l'Église, notre nouveauté à nous-mêmes. Frères et sœurs, ce n'est pas en étant d'une façon miraculeuse et inexplicable, magique, délivrés de nos souffrances ou de nos épreuves que nous serons renouvelés, mais c'est par la mystérieuse et incompréhensible incarnation de la miséricorde de Dieu au cœur même de nos propres vies et de ce qu'elles ont de plus difficile et de plus douloureux. C'est là la nouveauté de Dieu. Dieu aime assez pour que son amour au cœur de notre péché, au cœur de nos souffrances, de nos divisions, que son amour apporte une lumière que nous ne pouvons pas imaginer, que nous pouvons seulement espérer. Il faut y croire de toutes nos forces. Dieu est toujours neuf : "Dieu essuiera toute larme de nos yeux". Dieu apportera la vie, la vérité, la lumière là où nous sommes plongés dans les ténèbres. Dieu transfigurera tout notre être et toute notre expérience pour l'amener au cœur même incandescent de sa vie d'amour, la vie du Père, du Fils et de l'Esprit.

       AMEN

 

 
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