AU FIL DES HOMELIES

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L'IMAGE DE LA VIGNE DES PROPHÈTES À SAINT JEAN

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques - année B (10 mai 2009)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


 

Samarie : Tour de vigne 
Frères et sœurs, cette image de la vigne qu'a employé Jésus au cours de son dernier entretien avec ses disciples et que Jean nous rapporte, cette image de la vigne n'est pas nouvelle dans la Bible. Elle a déjà été longuement préparée par de nombreux textes de l'Ancien Testament. 

Le prophète Osée, un des premiers prophètes à avoir écrit évoque d'une manière à peine approchée ce thème de la vigne quand il écrit dans un demi-verset : "Israël était une vigne luxuriante donnant beaucoup de fruits, mais plus ses fruits se multipliaient, plus Israël multiplia les autels. Plus il devenait riche, plus riches il a fait les stèles car leur cœur est double" (Os. 10, 1-2). Dès le départ ce thème de la vigne désigne le peuple d'Israël, le peuple choisi. C'est le peuple que Dieu a voulu comme étant son peuple et ce peuple Dieu l'a entouré de soins comme nous allons le voir. Dès ce premier oracle d'Osée sur le thème de la vigne, nous remarquons qu'Israël s'est détourné du Seigneur qui l'avait pourtant entouré d'attentions et il s'est consacré aux idoles. 

       Ce thème va être développé de façon plus plénière et magnifique, par le prophète Isaïe : "Que je chante à mon bien-aimé le chant de son amour pour sa vigne" (Is. 5, 1). Dieu va chanter le chant pour sa vigne, et il le chante pour son bien-aimé. "Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau fertile. Il la bêcha, il l'épierra, il y planta du raisin vermeil. Au milieu il bâtit une tour, il creusa même un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, elle ne lui donna que des raisins sauvages. Et maintenant, habitants de Jérusalem et gens de Juda soyez juges entre moi et ma vigne. Que pouvais-je encore faire pour ma vigne que je n'aie fait ? Pourquoi espérais-je avoir de beaux raisins, et elle ne m'a donné que des raisins sauvages ? Et maintenant, que je vous apprenne ce que je vais faire à ma vigne : je vais en ôter la haie pour qu'on vienne la brouter, en briser la clôture pour qu'on la piétine, j'en ferai un maquis, elle ne sera ni taillée ni sarclée. Ronces et épines y croîtront, j'interdirai aux nuages d'y faire tomber la pluie. Eh bien, la vigne du Seigneur Sabaoth, c'est la maison d'Israël" (Is. 5, 1-7).  Vous le voyez, c'est exactement le même thème que dans le prophète Osée, mais développé avec une abondance d'images et une splendeur littéraire qui est la caractéristique du prophète Isaïe. 

       Ce thème de la vigne, Isaïe le reprendra d'ailleurs un peu plus loin mais d'une façon moins développée : "Ce jour-là la vigne délicieuse, chantez-la. Moi le Seigneur, j'en suis le gardien, à tout instant je l'arrose de peur que ne tombe son feuillage. Nuit et jour je la garde, épines et ronces, je les brûlerai toutes" (Is. 27, 2-4). Ici, nous voyons apparaître la rédemption de Dieu pour sa vigne. Au lieu de la livrer aux bêtes sauvages pour qu'elles la broutent, il va en arracher les épines et les ronces pour essayer de lui donner la paix et lui offrir de nouveau la fécondité. 

       Nous avons encore parmi de nombreux textes, de Jérémie, d'Ézéchiel, de différents prophètes, nous avons encore un très beau poème, le psaume 79, qui va développer à nouveau ce thème de la vigne : "Il était une vigne, tu l'arraches d'Égypte". Voilà l'origine de l'amour de Dieu pour sa vigne, Il est allé la prendre en Égypte, c'est toute l'histoire de l'Exode. "Tu chasses des nations pour la planter (c'est la conquête de Canaan), elle prend racine et remplit le pays. Les montagnes étaient couvertes de son ombre et de ses pampres. Elle étendit ses sarments jusqu'à la mer et du côté du fleuve ses rejetons. Pourquoi as-tu rompu ses clôtures ?" C'est le même thème qui apparaît, Dieu qui avait soigné sa vigne, qui l'avait prise en Égypte, lui avait donné la terre de Canaan, Dieu semble-t-il l'abandonne, il laisse rompre ses clôtures. "Et tout passant sur le chemin la grappille, la sanglier des forêts la ravage, les bêtes des champs la dévorent. Seigneur Sabaoth, reviens. Reviens enfin et vois, visite cette vigne et protège-là, celle que ta droite a planté" (Ps 79 [h.80], 9-16). 

        Voilà quelques extraits, brièvement résumés, de l'Ancien Testament sur le thème de la vigne. La vigne du Seigneur Sabaoth, c'est le peuple qu'il a choisi, c'est la descendance d'Abraham et par amour pour son ami Abraham, Dieu a fait de cette descendance son peuple élu, son peuple préféré. Il attendait de ce peuple de l'amour, un vin précieux, et ce peuple n'a pas répondu à l'attente de Dieu, il s'est détourné, il est allé vers les idoles. Alors la vigne a perdu ses clôtures, elle a perdu les dons que Dieu lui avait fait et elle a été saccagée par les ennemis du dehors, par tous les peuples, les Égyptiens, les Assyriens, qui se sont relayés pour écraser Israël. 

       Dans le Nouveau Testament, nous avons un écho de ce texte dans la parabole des vignerons homicides. C'est une parabole tout à fait transparente dans laquelle nous entendons, annoncée par Jésus, sa Passion, son abandon par le peuple d'Israël et sa mort. "Un homme planta une vigne, il l'entoura d'une clôture, il y a creusa un pressoir, (il cite exactement le texte d'Isaïe) il y bâtit une tour".  Ici, l'histoire se déploie différemment : "Il envoya des vignerons, il leur loua la vigne, et il partit en voyage. Le moment venu, il envoya des serviteurs aux vignerons pour recevoir d'eux sa part des fruits de la vigne. Mais ces vignerons se saisirent des serviteurs, les battirent et les renvoyèrent les mains vides. De nouveau, il leur envoya d'autres serviteurs, ceux-là aussi ils les frappèrent, les couvrirent d'outrages, ils battirent les uns et tuèrent les autres". C'est là que toute cette représentation d'Israël comme la vigne va déboucher sur le mystère de Jésus. "Il lui restait encore quelqu'un, son fils bien-aimé. Il le leur envoya en se disant : ils respecteront mon fils. Mais les vignerons se dirent entre eux : c'est l'héritier, venez, tuons-le et l'héritage sera à nous. Ils se saisirent de son fils, ils le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne" (Mc. 12, 1-8). Vous le voyez, dans cette parabole, s'accomplit tout le thème de la vigne tel qu'il a été développé dans l'Ancien Testament. 

       Je ne sais pas si, en entendant ces textes, vous avez déjà établi dans votre cœur et dans votre esprit, une comparaison avec le texte de saint Jean que nous avons écouté aujourd'hui. L'évangile de Jean est assez différent et il nous fait avancer considérablement dans le mystère de Dieu et de son peuple. Dans l'Ancien Testament et encore dans la parabole des vignerons homicides que je vous ai lue dans saint Marc, la vigne, c'est le peuple de Dieu, le peuple choisi, le peuple élu, le peuple d'Israël et en avançant vers le Nouveau Testament, l'Israël nouveau, le peuple qui est le peuple chrétien que nous sommes et qui est la vigne véritable. Dieu se situe en face de ce peuple comme le maître de la vigne, celui qui prend soin d'elle et qui en espère une réponse d'amour face à la tendresse qu'il lui a manifesté. Chez saint Jean, il y a quelque chose de radicalement neuf : la vigne ce n'est plus le peuple élu de l'Ancien Testament, ni le peuple nouveau qu'est l'Église, la vigne, c'est le Christ lui-même. Je vous relis le début du texte de saint Jean tel que nous l'avons entendu : "Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron". Dès lors, nous ne sommes plus en face de Dieu comme le peuple de Dieu en face de son maître, même si ce peuple est le peuple bien-aimé, le peuple choisi, avec désir, avec patience et tendresse par Dieu, nous ne sommes plus le peuple de Dieu en face de notre maître, nous sommes la vigne qui est Jésus lui-même. Jésus dit que nous sommes les sarments de cette vigne. Il est la vigne et plus loin, il dira qu'il est le cep, mais en commençant le texte, il dit : "Je suis la vigne". C'est-à-dire qu'il est à la fois le cep et les sarments. Jésus est la totalité non seulement du peuple de Dieu mais de Dieu lui-même en tant qu'il vient s'insérer dans son peuple. Dieu n'est plus le maître de la vigne, il n'est plus celui qui prend soin de la vigne ou qui attend de la vigne qu'elle lui apporte des fruits, Dieu se fait la vigne lui-même. Dieu vient se faire homme parmi les hommes, il vient se faire l'un de nous et nous devenons comme greffés sur lui. Les sarments portent du fruit, s'ils sont greffés sur le cep, le sarment ne peut pas porter du fruit de lui-même, il faut qu'il demeure sur la vigne : "Ainsi vous non plus si vous ne demeurez pas en moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments et en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire"

       C'est donc la révélation que la vigne n'est pas simplement le peuple que Dieu s'est choisi et dont il attend qu'il réponde à son amour par un amour symétrique. La vigne, c'est nous-mêmes demeurant en Dieu, entés, plantés en lui, liés au cep pour que la sève puisse traverser du cœur du Christ jusqu'à notre propre cœur. Si nous demeurons en lui  nous pouvons tout faire et si nous ne demeurons pas en lui, nous ne pouvons rien faire. 

       Alors que dans l'Ancien Testament le thème de la vigne ressemblait à celui du peuple de Dieu, ici, le thème de la vigne tel que le développe Jésus en saint Jean, est proche du thème du corps que saint Paul va développer. Saint Paul dit aussi que Jésus est le corps et que nous sommes le corps de Jésus , qu'il est la tête et que nous sommes  ses membres. C'est une autre présentation du même thème que saint Jean : la vigne et les sarments qui sont greffés sur cette vigne. De la même manière, c'est donc nous et le Christ qui constituons et le corps, et la vigne. C'est dans la mesure où nous vivons de la sève du Christ, de sa vie, que nous pouvons lui donner des raisins savoureux et non pas simplement ces raisins sauvages que lui a donné le peuple élu quand il était face aux prophètes et qu'il les a refusés. 

       Frères et sœurs, ne soyons pas indignes de la confiance que Dieu nous fait, il veut nous prendre en lui, il veut nous greffer sur sa propre vie pour que nous puissions porter du fruit. Sachons reconnaître cette grâce infinie que Dieu nous donne, il ne nous demande pas seulement d'être saints, il nous donne la grâce de le devenir. 

 

       AMEN 


 

 

 
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