AU FIL DES HOMELIES

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LA NOUVEAUTÉ DE DIEU

Ac 14, 21-27 ; Ap 21, 1-5 a ; Jn 13, 31-33 a+34-35
Cinquième dimanche de Pâques - année C (4 mai 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Je vis des cieux nouveaux et une terre nouvelle, puis je vis encore la Jérusalem nouvelle descendre du ciel d'auprès de Dieu, belle comme une épouse parée pour son époux. Et j'entendis alors une voix qui disait : voici, je fais toute chose nouvelle, je fais l'univers nouveau". Et encore, dans l'évangile : "Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres".

Frères et sœurs, lorsque nous entendons ces textes, nous avons envie de nous demander s'il n'y a pas en eux un peu d'imposture ou du moins d'illusion. Que sont-ils ces cieux nouveaux, cette terre nouvelle cet univers nouveau, recréés par Dieu ? Où est elle cette terre nouvelle, alors que nous voyons toujours notre vieille terre s'user du même désir de possession de richesse et de mort ? Où est-elle cette terre nouvelle, alors que nous sentons le plus intime de nous-mêmes, jour après jour, voué à l'usure, à la disparition à la haine et à la guerre ? Où est-elle cette terre nouvelle alors que nos yeux ne voient qu'une terre de péché ? La promesse de Dieu serait-elle illusoire ? Dieu nous aurait-il donné des consolations parce qu'Il savait la condition de notre vie trop dure et qu'il fallait bien trouver des mots pour que nous la supportions ?

       Et encore, ce commandement nouveau ? Tout d'abord pourquoi Jésus dit-Il qu'il s'agit d'un commandement nouveau ? Moïse n'avait-il pas donné la Loi, douze cents ans plus tôt, qui disait déjà :"Tu aimeras ton prochain comme toi-même" ? Pourquoi parler de nouveauté, alors qu'Israël avait déjà été appelé par son Dieu à vivre ce mystère de l'Amour : "Tu aimeras ton Dieu de toutes tes forces, de tout ton esprit". Quelle est cette nouveauté que nous promet l'évangile ? Quelle est cette nouveauté que nous ne voyons pas ? Frères et sœurs, pour comprendre ce qu'est la nouveauté de l'évangile, je crois qu'il faut d'abord nous déprendre de notre propre compréhension de la nouveauté. Nous vivons dans un monde saturé d'informations et de nouvelles, un monde qui en a presque assez de la nouveauté au jour le jour de cette pluie de paroles qui nous racontent heure après heure, minute après minute tout ce qui se fait de nouveau sous le soleil. Et cette espèce de déferlement d'informations qui n'arrêtent jamais que ce soit dans l'horreur (et notre siècle aura bien vu les pages les plus sombres et les plus attristantes de l'histoire de l'humanité), que ce soient ces nouvelles qui sont comme l'épiderme de notre civilisation et n'ont aucune profondeur, mais sont toutes en superficialité, en légèreté et en coquetterie mondaine, tout ce genre de nouveauté auquel nous sommes habitués et qui nous donne envie de dire, avec l'Ecclésiaste : "Vraiment, il n'y a rien de nouveau sous le soleil". De là, dans notre cœur, cette saveur de désillusion, de lassitude et d'habitude, qui nous fait projeter en toute nouveauté cette même note de superficialité, au point de ne plus percevoir l'originalité du message de l'évangile, de la Bonne Nouvelle. Nous sommes tellement habitués à ce que la nouveauté, ce soit simplement ce qui vient de se passer, ce qui pique notre curiosité, ce qui nous amuse un instant. Alors notre cœur est blasé et rien ne peut nous toucher, même plus l'évangile. Dès lors, deux attitudes : ou bien celle qui consiste à penser que l'évangile devrait être toujours là où germe quelque nouveauté, qu'il a partie liée avec le progrès, qu'il est cette avant-garde de l'avant-garde du monde, cette mise a la mode permanente d'un message dont finalement on ne sait plus bien ce qu'il est, parce que ce qui nous importe le plus c'est la course au dernier cri.

        Et alors tout semble se passer comme si la Parole de Dieu devait être sans cesse adaptée, calquée et modelée sur les dernières idées, les derniers rejetons de la culture. Ce jeu-là ne mène pas à grand-chose, rajeunir sans cesse l'évangile avec les forces du monde, cela ne peut que le faire vieillir davantage, à la mesure même du vieillissement du monde. D'où une autre attitude, par réaction, par un réflexe qui au premier abord pourrait paraître de santé, et qui consiste à détourner complètement de toute réalité de ce monde qui passe, de toute réalité contemporaine et de ne voir dans l'évangile qu'une sorte de donnée fixe, quelque chose qu'il faut maintenir coûte que coûte, sans chercher à approfondir, à comprendre ce qu'il veut dire, car l'évangile dit cela, un point c'est tout et l'on s'y tient. Et nous voilà dans un certain passéiste par peur de la nouveauté, et il faut bien le dire, par peur du monde. et même on ne sait plus très bien à quel passé on se réfère. Et si on se réfère au dix-neuvième, au lieu de se réitérer à l'histoire de Jésus-Christ, cela risque d'introduire en nos esprits quelques graves confusions, et de donner à l'Église un visage prématurément vieilli, figé et rigide.

       Mais non ! Il faut le redire avec force. Ce que le Christ est venu apporter, c'est la nouveauté. Il est venu apporter les cieux nouveaux et la terre nouvelle ; et pour y parvenir. Il nous a donné le commandement nouveau, celui de l'amour.

       Alors quelle est cette nouveauté que nous devons accueillir qui ne nous déçoive pas comme les modes qui ne durent qu'un jour ? Si nous avons tant de mal à découvrir la Bonne Nouvelle de l'évangile, c'est parce que nous envisageons toujours les choses dans le temps. Les choses sont ou bien de maintenant, ou bien de demain, ou bien d'hier ; et nous ne sortons pas de là. Ce qui est passé est passé, ce qui est maintenant est maintenant, et cela passe vite, et ce qui est à venir est le seul espoir qui nous reste. Quelle vue terriblement humaine de notre histoire et de notre destinée. Car si nous avons été appelés par le Christ à vivre sa nouveauté, c'est précisément parce qu'Il a voulu introduire dans notre histoire et notre temps, quelque chose que ce temps est trop petit pour contenir.

       La nouveauté de la présence du Christ, c'est ceci, ce n'est plus un instant, une curiosité nouvelle qui nous sont proposés, c'est l'éternité même de Dieu qui, radicalement et définitivement, entre dans le temps. Et certes notre temps est trop petit pour l'accueillir. Chaque instant que nous vivons a besoin d'être pour ainsi dire brisé, cassé déchiré de l'intérieur pour pouvoir accueillir cette éternité de Dieu. Et le Christ, au moment où Il dit : "Je vous donne un commandement nouveau", sait bien que ce commandement, Il le donne à la veille, à quelques heures de sa mort. Car Il sait que pour accueillir l'éternité de Dieu, il faut briser et faire éclater notre temps, notre passé, notre présent et notre avenir, pour qu'ils ne se réfèrent plus simplement à des dimensions humaines et à nos désirs humains, et cela, ultimement, seule la mort peut l'accomplir. Et il nous faut mesurer à quel point la mort, même si elle est le salaire de notre péché, peut ouvrir en nous une brèche, ouvrir au fond de notre cœur quelque chose qui soit accueil, parce qu'elle nous dépouille de nous-mêmes, parce qu'elle déchire tout ce par quoi nous voulons fermer les mains sur notre cœur, parce qu'elle nous oblige à dire à Dieu : "Me voici, je viens pour faire Ta volonté".

       Et parce que le Christ Lui-même est entré le premier dans cette aventure de la mort, parce que le premier, Il a voulu que cette mort ne soit pas un point final, qu'elle soit non plus source de malédiction, mais source de bénédiction, parce qu'Il a voulu, à travers ce qui en nous creuse le dénuement, l'abandon, le désespoir et la révolte, que ce soit en réalité la présence même de Dieu et son éternité qui soient inaugurées en nous alors maintenant, nous aussi nous savons que nous pourrons entrer dans la nouveauté de Dieu. Cette nouveauté c'est l'irruption de son éternité, de son amour infini et sans mesure dans notre propre temps et dans notre propre existence. Et pour que l'éternité entre ainsi dans notre temps, il n'y a, à travers tout ce qui meurt en nous (et quand je parle de la mort je ne désigne pas simplement le dernier moment de notre existence, mais ces instants de mort qui se creusent et nous rongent jour après jour, au fur et à mesure que notre vie passe et s'use avec son désir) qu'une seule réalité qui puisse faire jaillir en nouveauté ce qui, en nous, meurt et dépérit, c'est l'amour même de Dieu. Seul l'amour nous rend contemporains du cœur de Dieu. Saint Augustin disait cette chose admirable : "Aimer, c'est habiter par le cœur". Oui, le Christ, dans son cœur, veut habiter notre cœur. Il veut que le plus intime de Lui-même soit le plus intime de nous-mêmes. Il veut, et c'est le prodige de tout amour, que le cœur de quelqu'un habite le cœur de quelqu'un d'autre. Et ce qui est en cause ici c'est le cœur même de Dieu.

       Et voilà pourquoi les cieux sont nouveaux, et la terre nouvelle, non qu'ils ne portent plus ce vieux vêtement qui s'use au fil du temps, mais parce que, au plus secret de nous-mêmes (car l'Amour ne peut habiter que le secret des choses) se tisse une présence d'éternité.

 

      AMEN

 

 

 
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