AU FIL DES HOMELIES

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DU COTE DE L'ÉGLISE, DU NOUVEAU

Ap 21, 1-5 a

(23 avril 1989???)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Auzon : La cavalier vainqueur

L

e passage du livre de l'Apocalypse que nous venons ensemble de recevoir de la Parole de Dieu est probablement un des plus beaux du Nouveau Testament. C'est une déclaration expresse et directe de Dieu Lui-même. Je vous en rappelle une ou deux phrases essentielles sur lesquelles je voudrais ce matin que nous méditions un instant.

"Voici la demeure de Dieu avec les hommes, Il demeurera avec eux, ils seront son peuple. Il essuiera toute larme de leurs yeux. Voici Je fais toute chose nouvelle".

       Croyez-vous que Dieu fait réellement aujourd'hui toute chose nouvelle ?

        Voilà un des objets de notre foi les plus difficiles à croire, parce que notre monde vieillit et nous-mêmes avec, et la foi est une œuvre, est une tâche difficile : croire en un Dieu qui fait toute chose nouvelle. Dans le chapitre quarante-cinquième de son livre, Isaïe proclame que le Dieu d'Israël, Dieu Sauveur, est un Dieu caché. Et Blaise Pascal dans une lettre aux Roannais écrivait : "Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusqu'à l'Incarnation, et quand il a fallu qu'il paraisse, il s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Et enfin quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus secret de tous, qui sont les espèces de l'eucharistie".

       Ainsi jamais l'homme ne voit Dieu directement, Dieu se présente avec discrétion sous le voile de la nature, de la chair du Christ, sous le voile de l'eucharistie et, de façon plus étendue, sous le voile de l'Église. L'Église aujourd'hui est présence réelle de Dieu. Voilà pourquoi Dieu peut dire qu'Il vient demeurer avec les hommes, parce qu'il s'est choisi un peuple. Dieu s'est choisi un peuple et un peuple dont il fait sa demeure. Dieu assure une forme privilégiée de sa présence dans le monde, non plus par la création, ni même par l'Incarnation restreinte dans le temps et l'espace, mais par l'Église. Ce qui veut dire que la nouveauté que Dieu ne cesse de faire n'est pas une nouveauté au sens moderne du mot quelque chose que personne n'aurait encore vu ni connu, que quelques experts en publicité nous auraient sorti de leur imagination ou de leurs études. Mais cette nouveauté c'est justement la présence même de Dieu derrière un voile, celui de la création, de la chair du Christ, celui aujourd'hui de l'Église. "Voici Je fais toute chose nouvelle". Je suis cette permanence où près de vous à travers des réalités qui elles-mêmes peuvent vieillir et passer parce qu'elles sont inscrites dans le temps et dans l'espace, Je fais toute chose nouvelle".

       Je suis parfois stupéfait jusqu'à en être inquiet de la façon dont, nous chrétiens, nous nous comprenons en tant qu'Église. Je pense ainsi, pas simplement en lisant quelques journaux dont je sais autant que vous qu'il faut relativiser les expressions et les analyses, je ne dis pas ça à cause de certaines grandes déclarations de principe ou d'intention que l'on peut entendre ou lire par-ci par-là à propos de l'Église mais plus simplement quand je participe à quelque réunion de catéchistes ou de parents ou lors de rencontres plus informelles. Nous avons une façon de traiter l'Église qui n'est pas chrétienne parce que nous la traitons comme un objet, quelque chose d'extérieur à nous. Nous nous posons en face d'elle, ce qui nous permet d'ailleurs de façon extrêmement facile de la mesurer à notre cause, de la juger selon nos critères, d'attendre d'elle ce que nous en désirons. Ou alors nous traitons l'Église comme une sorte de structure plus ou moins juridique, hiérarchique, espèce d'association 1901 qui nous permettrait d'exister malgré tout, une structure dans laquelle nous ne savons pas très bien nous situer. Ou bien on s'en sert comme d'une sorte de décor de notre vie, de décorum si vous voulez, parce que les images ou les manifestations de l'Église changeraient selon les actes successifs de l'histoire ou selon les modes. Et encore, et c'est bien pire, on se sert de l'Église pour soi-même, on s'en sert pour en faire, à notre guise, parfois étroite, mais quand même consolante ou gratifiante, la tribune de nos opinions, de nos façons de voir et l'on voudrait imposer à l'Église, partiellement bien sûr, ce que l'on pense et peut. Ces attitudes-là ne sont pas chrétiennes. Traite-t-on l'Église comme étant la demeure de Dieu parmi nous, de cette façon-là ? Bien sûr que non. Pourquoi ? parce que nous n'avons pas, frères et sœurs, cette conscience aiguë, dans la foi, que nous sommes la demeure de Dieu, que l'Église n'est pas un objet, une institution, une structure, une façon de voir le monde ou d'expliquer les évènements, que l'Église. Elle vit dans la mesure où nous vivons de la foi : pour assurer cette présence de Dieu à travers un voile plus opaque parfois que transparent, pour le monde d'aujourd'hui, l'Église n'est pas un objet face à nous, mais nous sommes sujets de l'Église, en dehors de cela, elle n'a aucune raison d'être.

       J'ai participé cette semaine à un colloque sur "la liberté religieuse dans le monde", sorte de déploiement à différents niveaux des affirmations contenues dans la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse. Ce colloque n'était pas spécifiquement chrétien, mais universitaire. En outre les intervenants ont voulu analyser l'état, les options, les travaux de ceux qui aujourd'hui essaient de travailler à "cette promotion" ou en tout cas à cette reconnaissance, cette affirmation de ce droit fondamental de la liberté religieuse. Et le dernier intervenant fut un nonce apostolique, ambassadeur du Saint Siège à Genève nonce apostolique, il est habitué à présenter de façon claire ses idées, sur la façon dont le Saint Siège, par ses collaborateurs, œuvre dans les organisations internationales à l'approfondissement, à l'explicitation, et au respect de cette liberté religieuse dans un certain nombre de pays, pas d'ailleurs toujours ceux auxquels on pense d'abord. Après sa conférence, une question fut posé qui en gros voulait dire : vous parlez de la liberté religieuse dans les états, mais est-ce qu'elle est toujours respectée dans l'Église ? On sentait un petit peu quelques agacements de sensibilité, d'options ou d'évènements proches. Et ce diplomate n'a pas fait une réponse de diplomate, ce qui est une marque de grandeur dans son métier, il a donné une réponse d'évêque, c'est le moins qu'on pouvait en attendre puisque les diplomates du Saint Siège sont évêques. Il a fait une réponse de pasteur, expliquant que dans l'Église, c'est vrai, il y a des questions, des interrogations, il y a des recherches, il y a parfois des oppositions, il y a des suspicions. Puis, il a alors commenté : "Si nous voulons que le message de l'Église sur la liberté religieuse dans le monde soit reçu et compris, il faut de fait d'abord vivre ce respect fondamental dans l'Église, respect de l'Église d'abord", puis très simplement il a ajouté : "pour cela, il y a trois conditions, aucune ne doit jamais manquer l'évangile, la connaissance de l'évangile, dont il a précisé qu'elle ne devait pas être "superficielle, mais profonde", la prière, l'amour de l'Église pour ce qu'elle est". Or ce qu'elle est : la demeure de Dieu. L'Église nous est donnée comme présence de Dieu pour que nous assurions au monde d'aujourd'hui la présence de Dieu de façon visible, c'est-à-dire à travers notre propre chair comme le Christ, à travers notre propre nature d'homme comme par analogie avec la nature matérielle, mais cette visibilité doit devenir de plus en plus précise, attirante et compréhensible pour les hommes d'aujourd'hui. Or elle ne le sera, frères et sœurs, qu'à ces conditions que nous vivions l'évangile, la prière et l'amour qui vient de Dieu, et non en interprétant l'évangile ou la prière ou l'amour à partir des bases humaines de notre jugement ou de notre connaissance.

        Ceci est simple, d'une simplicité évangélique, c'est évident, les deux mots vont bien ensemble dans le langage familier. Je vous dis ceci parce qu'il me semble capital aujourd'hui que nous reprenions une conscience spirituelle dans la foi de ce que nous sommes réellement : Église demeure de Dieu. Nous pouvons toujours prêcher toute nouveauté possible ou imaginable dans ce monde qu'il faut transformer, nous dit-on. Mais ceci sera absolument caduc et inopérant, si ce n'est d'abord pour révéler à nos frères la présence de Dieu à travers l'Église. Mais pour cela, il faut d'abord croire que l'Église que nous sommes, est présence de Dieu, et que nous devons nous identifier à cette présence de Dieu à travers l'évangile, la prière et le commandement de l'amour. Oui, si nous ne nous situons pas ainsi, nous restons à un plan de religion, de sentiment religieux, mais nous ne coïncidons pas avec la volonté de Dieu sur le monde, être sa présence au monde. "Voici Je fais toute chose nouvelle".

       Je l'affirme lucidement mais humblement : nous sommes la nouveauté de Dieu pour le monde. Dans cette unique identité-là nous devons puiser les moyens de trouver les signes qui manifesteront à nos frères cette nouveauté de Dieu pour eux.

       En cette eucharistie pascale, prions le Christ, le Dieu de la création, de l'Incarnation, de l'Église, pour que vraiment Il façonne sur chacun de nos visages et sur le visage communautaire de l'Église, les signes de sa présence réelle. Ainsi nos frères pourront reconnaître que nous sommes ses disciples, avec nous ils s'approcheront de Lui, Il essuiera toute larme de leurs yeux faisant apparaître la création nouvelle de l'homme nouveau.

      AMEN


 

 
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