AU FIL DES HOMELIES

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DIEU ESSUIERA TOUTE LARME DE NOS YEUX

Ac 14, 21-27 ; Ap 21, 1-5 a ; Jn 13, 31-33 a+34-35
Cinquième dimanche de Pâques - année C (10 mai 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, cette brève page d'évangile qui est au cœur de ce qu'on appelle le discours après la Cène, le dernier entretien de Jésus avec ses disciples, nous ramène encore une fois au cœur de la vie chrétienne, au cœur du message du Christ : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés". Une fois encore le Seigneur nous invite à méditer ensemble sur cet Amour qui est la seule chose qui compte comme le dit saint Paul : "que nous parlions les langues des anges et des hommes, que nous connaissions tous les mystères de Dieu, que nous livrions notre corps aux flammes et donnions tous nos biens aux pauvres, si ce n'est pas par amour, cela n'a aucun sens". (I Corinthiens 13,1-3)."C'est à cela qu'on vous reconnaîtra pour mes disciples, à l'amour que vous aurez les uns pour les autres". Je voudrais attirer notre attention sur un point plus particulier afin que, méditant sur cet amour comme nous le faisons si souvent, nous ne soyons pas simplement amenés à nous répéter, même si la légende nous dit que saint Jean vieillissant, quand ses disciples lui demandaient une Parole de Dieu, répétait toujours : "Aimez-vous les uns les autres". Et quand on lui disait : "mais tu nous l'as déjà dit", il disait : "il n'y a rien d'autre à dire que cela".

       Le point sur lequel je voudrais attirer votre attention, c'est le contexte dans lequel Jésus prononce ces paroles. Je viens de le dire, c'est le discours, l'entretien de Jésus avec ses disciples avant sa mort, mais de façon plus précise encore, c'est au moment où Judas vient de sortir, Ainsi commencent les versets que nous avons lus : "Au moment où Judas, ayant pris la bouchée, venait de sortir Jésus dit". Et ce que Jésus dit, c'est "Aimez-vous les uns les autres". Autrement dit ce commandement de l'amour n'est pas dans un contexte quelconque, il est dans le contexte très précis de la mort du Christ, de la trahison de Judas. (L'évangile nous dit dans les versets qui précèdent : "Judas sortit, il faisait nuit "). C'est dans ce contexte de la trahison de Judas qui va être le déclencheur de la Passion, de l'arrestation, de l'agonie et de la mort du Christ, c'est dans ce contexte que Jésus nous dit : "aimez-vous les uns les autres, aimez-vous comme Je vous ai aimés comme Je vous aime", c'est-à-dire précisément "en donnant ma Vie pour vous".

       Il y a entre l'amour et la mort un lien très profond. Beaucoup de poètes ou de philosophes l'ont déjà pressenti humainement. Aimer et mourir, ce sont des réalités profondément connexes et liées. Mais pour notre foi chrétienne, cela prend une acuité, une densité plus profondes encore. Aimer c'est mourir, je crois que nous ne pourrons pas y échapper. Dès que l'expérience que nous faisons de l'amour est une expérience authentique, vraie, elle ne peut pas ne pas nous conduire d'une manière ou d'une autre jusqu'à la mort ; pour une raison très simple, c'est qu'aimer c'est donner, c'est se donner et qu'aimer en vérité c'est se donner jusqu'au bout, c'est tout donner jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. C'est cela que Jésus a fait, c'est ainsi que Jésus nous a aimés, c'est ainsi qu'Il nous invite à nous aimer. Certes l'amour est la chose la plus nécessaire, la plus merveilleuse, la plus éblouissante du monde, on ne peut pas vivre sans aimer. Et mystérieusement on ne peut pas aimer sans finir par en mourir, on ne peut donc pas vivre sans mourir, banalité si vous le voulez mais c'est beaucoup plus que cela.

       La Vie véritable, Jésus nous le dit, c'est celle qui consiste à être donné. "Celui qui perd sa vie" dit Jésus, Il ne dit pas simplement "celui qui partage sa vie, celui qui fait cadeau d'une partie", fût-ce la meilleure de sa vie, mais "celui qui perd sa vie, celui-là seul la trouvera. Celui qui veut la garder la perdra".(Matthieu 16,25) Il n'y a pas d'autre moyen de vivre que d'aimer, tout le reste n'a aucun sens ; et il n'y a pas d'autre moyen d'aimer que de donner, et quand on donne vraiment, on ne sait plus jusqu'où l'on ira, car le don, quand ce n'est pas simplement le don d'un cadeau ou le don d'un sentiment ou d'un regard ou d'un petit moment de sa vie, quand c'est véritablement le don de soi-même, on sait où cela commence, on ne sait pas où cela finit. Et inévitablement cela nous entraînera à tout donner, si nous sommes véritablement fidèles à cet amour qui, vous le voyez, immédiatement nous dépasse de toutes parts. C'est à la fois le secret le plus intime de notre être et c'est quelque chose qui fait exploser les limites de ce que nous sommes.

       Aimer, c'est ce qu'il y a de plus humain, mais aussi ce qu'il y a de plus surhumain, car cela nous dépasse de toutes parts. L'essence même de l'amour est dans ce dépassement de soi-même qui va, petit à petit, jusqu'au don total, absolu :  il n y a pas de plus grand amour, a dit Jésus, que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". (Jean 15-13). Par conséquent quand nous sommes devant la Croix du Christ qui est le signe qui résume de la façon la plus totale son Amour pour nous et donc l'amour auquel nous sommes invités, les uns pour les autres, et pas simplement pour Dieu, mais aussi les uns pour les autres, quand nous sommes en face de la croix du Christ, nous sommes en face de ce mystère profond de l'Amour qui est le mystère de la mort. Et Dieu n'a pas hésité à aller jusque-là. Dieu, Jésus Christ est mort, Il est mort par Amour pour nous, Il est mort pour nous aimer et pour nous donner aussi l'amour, car ce n'est pas nous qui avons en nous le secret, la source de l'amour, c'est quelque chose que nous recevons, quelque chose qui nous est transmis, quelque chose qui nous vient d'ail­leurs et qui nous conduit ailleurs, quelque chose qui est le résumé même de notre condition humaine, c'est-à-dire de ne pas avoir notre centre de gravité à l'intérieur de notre être, mais d'avoir notre centre de gravité là où nous ne savons pas, quelque part, quelque part qui est toujours plus loin et qui à travers l'être aimé, les êtres aimés, Dieu aimé au cœur de tous les êtres aimés, Dieu aimé plus que tout amour qui nous en­traîné ainsi vers un lieu infini, inconnu, inimaginable, qui est pourtant le centre de notre vie.

       De cela, je vous disais, nous ne sommes pas les auteurs, je voudrais vous relire un petit passage de Saint Augustin que nous lisions hier aux Vigiles et qui, au premier abord, a l'air de couper un peu les cheveux en quatre, mais qui à la fin du compte se révèle être le cœur du cœur de ce mystère. Saint Au­gustin commente ce passage du discours après la cène, un peu plus loin que la page que nous écoutions tout à l'heure : "le Père Lui-même vous aime parce que vous M'aimez", dit Jésus. (Jean 14,21). Et Saint Augustin, en bon rhéteur se dit : "nous aime-t-il donc, le Père, parce que l'aimons ou bien est-ce que nous l'aimons parce qu'II nous aime ?" Qu'est-ce qui est premier ? on a l'impression que nous sommes dans un cercle vicieux. C'est l'évangéliste lui-même qui nous donne la réponse, continue Saint Augustin, quand il écrit dans son épître" Nous l'aimons, parce qu'Il nous a aimés le premier ". (Jean 4,10 et 19). Voilà d'où vient que nous l'aimons, et nous pourrions ajouter en fidélité immédiate à ce que nous venons d'entendre tout à l'heure voilà pourquoi nous nous aimons les uns les autres, "c'est que nous sommes aimés". Il y a une source de l'Amour qui est en dehors de nous, qui d'une certaine manière nous tombe dessus et nous emporte, et nous emporte beaucoup plus loin que nous ne l'imaginerions et peut-être même que nous ne l'aurions désiré. " Voilà d'où vient que nous L'aimons, c'est que nous sommes aimés, c'est un don de Dieu que d'aimer Dieu, et aussi d'aimer nos frères. Lui-même nous permet de L'aimer, Lui qui nous a aimés alors que nous ne L'aimions pas. Nous avons été ai­més alors que nous étions loin d'être aimables afin qu'il y ait en nous quelque chose qui puisse être aimé. Le Père nous aime, dit Jésus parce que nous aimons le Fils, mais c'est parce que le Père et le Fils nous ont donné l'Amour pour les aimer". Et Saint Augustin dira encore un peu plus loin : "Dieu est l'auteur de cet Amour par lequel nous l'aimons et par lequel nous nous aimons, et Il a vu que cela était bon (allusion, vous le voyez au récit de la Création du monde)." C'est pourquoi Dieu a aimé ce qu'II a fait, mais Il ne l'aurait pas fait, Il n'aurait pas fait en nous ce qu'Il aimait s'Il ne nous avait d'abord aimés avant de la faire".

       Autrement dit il y a à la racine de tout ce mystère d'Amour, un Amour irraisonné, injustifié, sans explication, premier, absolu, qui est celui de Dieu pour nous. Et cet Amour de Dieu pour nous est déjà un don de Dieu à nous, un don que Dieu nous fait de Lui-même et un don dans lequel Il se donne sans rémission, si je peux dire, sans se garder. Cet Amour de Dieu est déjà, en quelque sorte, le prototype de sa mort sur la croix, car en nous aimant Dieu nous donne tout et il ne Lui reste rien, exactement comme Jésus sur la Croix n'aura plus rien à Lui. Il sera même appa­remment abandonné de Dieu et il ne lui restera plus qu'à remettre sa vie entre les mains de Dieu.

       Aimer, se donner, mourir, voilà donc le pro­gramme, le secret, le mystère, un mystère qui ne s'achève pas dans le néant, car, remarquez-le, Jésus au moment où Il va dire à ses disciples : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés", Il dit dans le même contexte de la trahison de Judas : "le Fils de l'Homme maintenant est glorifié". C'est cela la gloire, non pas une récupération : on mourrait temporaire­ment pour être glorifié dans la Résurrection, c'est un mauvais moment à passer. Non, la gloire, c'est le fait même d'avoir tout donné, la gloire, c'est cette sorte d'illumination qui résulte du don absolu que Jésus, que Dieu nous fait de Lui-même et qu'Il nous invite à faire à notre tour. Nous serons glorifiés dans la me­sure où nous accepterons de tout donner et de ne plus rien avoir à nous, d~être entièrement déchirés, entiè­rement offerts, sacrifiés, à ce moment-là nous décou­vrirons la vraie gloire qui n'a rien à voir avec les gloi­res humaines.

      Et, pour conclure, je voudrais vous dire que la parole d'espérance qui est contenue dans cette invita­tion à l'Amour qui conduit à la mort, c'est-à-dire à la gloire, la Parole d'espérance, je la trouve dans le texte de l'Apocalypse que nous écoutions tout à l'heure. La dernière fois que je prêchais, je vous faisais une confidence, je vous en fais encore une aujourd'hui : j'étais beaucoup plus jeune que maintenant et un jour j'ai été frappé (pas un jour, beaucoup de jours), j'ai été frappé par cette parole de l'Apocalypse, parce qu'il m'a semblé qu'elle était, pour moi en tout cas, l'ultime parole de la Bible, celle qui se situait au-delà de tous les doutes, au-delà de toutes les épreuves, de toutes les morts : "Dieu essuiera toutes larmes de nos yeux". Il nous l'a promis, ce n'est pas une parole en l'air, Il s'est engagé à cela, Il nous invite à aimer jusqu'à mou­rir, Il nous invite à tout donner, Il nous invite à ce dépouillement, à cet abandon, mais Il essuiera toutes larmes de nos yeux. Aucune souffrance, aucune peine, aucune épreuve n'ira plus loin que ce geste de tendresse de Dieu qui essuiera toutes larmes de nos yeux.

       Cela m'a frappé comme une évidence contre laquelle rien ne pouvait se dresser, et c'est à ce titre que je vous la livre pour que, quoi qu'il arrive, vous puissiez vous redire cette parole : "Dieu essuiera toutes larmes de nos yeux". Il peut arriver n'importe quoi, vous pouvez connaître le malheur le plus terri­ble dans votre chair, dans votre cœur, dans vos affec­tions, dans votre vie, soyez-en certains, Dieu essuiera toutes larmes de nos yeux parce que l'amour qui est ce qui conduit à la mort, est aussi la gloire.

       Et j'avais été frappé justement, au moment où je méditais sur cette parole ultimement consolatrice, de trouver la même réaction chez un très grand auteur chrétien que j'aime beaucoup, qui s'appelle Julien Green. Julien Green à côté de romans qui ont fait sa gloire, a aussi écrit quelques pièces de théâtre qui ne sont peut-être pas ce qu'il a fait de mieux, mais l'une d'entre elles qui s'appelle "Sud" est une œuvre très belle qui se situe dans cette Amérique où il est né, dont il est issu, ces États Unis, mais dans la partie sud des États Unis, à l'époque de la guerre entre les su­distes et les nordistes. Et un des personnages qui est un officier du nord qui occupe une petite ville du sud et lui impose sa loi, est pris d'un amour impossible pour un jeune officier de l'armée sudiste et il n'y a pas d'autre issue pour lui que de provoquer celui qu'il aime en duel pour se laisser tuer par lui. Et une jeune femme qui, secrètement, aimait cet officier nordiste conclut la pièce de la manière suivante : "Si, comme je le crois, tu es encore ici, écoute-moi, je ne te trouble­rai pas par mes larmes, tu vois, je te parle doucement comme la mère parle à l'enfant qui dort. Tout à l'heure quand tu es venu près de moi et que tu m'as demandé pardon, je n'ai rien dit, mais mon cœur éclatait : Dieu essuiera toutes larmes de nos yeux, Il l'a dit Lui-même. Il essuiera tes larmes et les mien­nes". Et ce sont les dernières paroles de cette pièce. J'étais heureux de voir qu'un grand homme comme Julien Green trouvait la même espérance dans le même endroit que moi-même, je vous le livre à mon tour : "L'Amour nous conduira très loin, plus loin que nous ne sommes capables d'aller, mais Dieu essuiera toutes larmes de nos yeux".

       AMEN

 

 
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