AU FIL DES HOMELIES

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VOICI JE FAIS TOUTE CHOSE NOUVELLE

Ap 21, 1-5 a

(27 avril 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

orsque Louise de la Vallière, favorite, puis maîtresse du roi Louis XIV, entra dans un carmel parisien, au jour de sa vêture, tout un peuple qui fréquentait la Cour était ce jour-là dans la chapelle du Carmel, anxieux et curieux de savoir comment le prédicateur parlerait à propos d’une situation quelque peu délicate. Bossuet commença son homélie par ces mots : "Une voix vint du trône qui disait, Voici, je fais toute chose nouvelle".

       Frères et sœurs, nous n’avons peut-être pas le passé de Louise de la Vallière, nous n’avons pas la vocation à la vie religieuse, mais tous par notre baptême, nous sommes appelés à passer du monde ancien de notre péché au monde nouveau de la grâce de Dieu. Aujourd’hui il nous faut expliquer un instant, ce matin, cette phrase de Jésus dans l’Apocalypse de saint Jean : "Voici, Je fais toute chose nouvelle". Je voudrais le faire autour de trois thèmes : le premier, tout ce que nous sommes doit arriver au terme de l’histoire, le second la tentation d’un faux spiritualisme, le troisième élément, nos racines sont dans le ciel.

       Tout ce que nous sommes doit arriver à son terme. Cela nous est donné aujourd’hui dans le texte de l’Apocalypse de saint Jean où il nous est dit : "Il y aura une terre nouvelle et des cieux nouveaux". Le mot "cieux" évoque ce qui est au-dessus de la terre, ce qui est spirituel, du domaine de l’invisible : les anges et les archanges de Dieu, par exemple. Le mot "cieux" désigne cette part invisible de nous-mêmes qui est notre esprit. Alors nous le croyons assez facilement, notre âme ira rejoindre le ciel, notre esprit entrera au jour de notre mort dans le monde invisible dont il fait d’ailleurs déjà partie, mais l’y entrera pour connaître la joie totale, la vision de Dieu et vivre dans le bonheur du face à face. Cela je crois, ne fait pas trop de difficulté pour notre foi d’aujourd’hui.

       Mais l’Apocalypse ne dit pas simplement qu’il y aura des cieux nouveaux, mais aussi un terre nouvelle, tout ce qui est de la terre, de la matière, de la chair, tout ce qui est de la création concrète entrera aussi dans une nouveauté, et pas simplement notre âme ou notre esprit. Ceci veut dire que tout ce que nous sommes doit arriver à son terme qui est de trouver, un jour, la transfiguration dans la nouveauté du Royaume, dans la nouveauté du face à face, dans la nouveauté de la béatitude avec Dieu, être sauvé ne concerne pas seulement notre âme, mais concerne aussi et tout autant notre corps, notre chair. Car ce qui vit aujourd’hui, c’est aussi bien notre esprit que notre chair. Car ce qui est étroitement uni au cours de notre vie terrestre, Dieu ne veut pas que cela soit séparé. Et ceci est vrai pour notre être personnel, corps et âme, et ceci est vrai tout autant pour l’ensemble de la création de l’univers cosmique dont nous sommes participants par notre propre chair. C’est une des données fondamentales de la foi chrétienne que notre âme et notre corps doivent connaître un jour la nouveauté de l’univers avec Dieu, de la béatitude éternelle, mais aussi que l’univers matériel doit être un jour transfiguré dans cette nouveauté, car ce que Dieu a créé est bon et tout ce que Dieu a créé doit arriver à son terme. Car Dieu ne peut pas permettre que retourne au néant et à l’inexistence ce qu’Il a lancé dans l’existence et qu’Il a jugé comme étant bon. Ceci, je le sais, fais difficulté aujourd’hui pour beaucoup de chrétiens qui ne sont pas très à l’aise avec cette affirmation du Credo : "Je crois en la résurrection de la chair". C’est possible que nous ne soyons pas à l’aise au plan intellectuel ou scientifique parce que nul ne sait comment cela peut se faire, mais le problème de la foi n’est pas là, le problème de la foi est d’entrer dans la logique même de Dieu qui a promis et qui réalisera.

       Le deuxième élément de ma réflexion sur cette parole de Jésus : "Voici que je fais toute chose nouvelle" est la tentation, la tentation d’un faux spiritualisme. Aujourd’hui un petit peu partout et dans l’Église, on se réjouit de ce que l'on appelle :"le retour du spirituel". Bien, ce genre d’expression est à la mode, mais on l'utilise souvent à mon sens de façon erronée. Voilà pourquoi il y a deux approches du spirituel : la première je l'appellerai le spiritualisme de la séparation, c'est-à-dire qu’il y a d’un côté notre corps, qui n’est pas très important, on sait qu'il retournera en poussière et qu'il est donc négligeable. Mais par contre il y a notre esprit, notre intelligence, tout ce que nous sommes capables de connaître, d’imaginer, d’aimer. Alors puisque c’est notre esprit qui est le meilleur de nous-mêmes, ne vivons que pour notre esprit et laissons la chair vivre vers la mort.

       Ou alors on dit, il y a d’un côté la matière, le monde cosmique avec toutes ses lois, toutes ses catastrophes, toutes ses anomalies dont nous souffrons, bien évidemment, mais il y a ce monde invisible vers lequel nous nous hâtons et nous disons souvent que notre pauvre corps ne fait que retenir, que ralentir, qu’épaissir, qu’alourdir la vie de notre esprit. J’appelle cela un spiritualisme de séparation, parce que séparant justement ce qui ne peut pas l’être : la matière et l’esprit, notre corps et notre âme. Ce spiritualisme de séparation n’est pas chrétien, il a ses racines dans la philosophie antique, comme celle de Platon par exemple qui concevait le corps comme une cage, une prison, de laquelle, un jour, et le plus tôt possible, notre âme devait s’échapper comme un oiseau et monter vers les sphères célestes de la liberté et de la béatitude. Ce spiritualisme se retrouve dans tous les manichéismes ayant comme principes la séparation du bien et du mal, comme deux entités qui se font la guerre dans la chair et l’esprit, la chair étant liée au mal et l’esprit au bien. C’est aussi le spiritualisme de toutes les gnoses qui se basent toujours sur un mépris de la matière, de la chair et de toute œuvre de chair, au profil de l’esprit pur et simple.

        Ce spiritualisme de séparation n’est pas dans la logique de la foi, dans la logique de cette parole de Jésus : "Voici que je viens faire toute chose nouvelle". Car pour les chrétiens, il s’agit d’une spiritualité catholique, au sens où ce mot signifie en grec : de la totalité, non seulement de l’esprit mais du corps, non seulement de la matière mais de la totalité du monde invisible. Nous autres, chrétiens, nous sommes inscrits par la création, dans une spiritualité de communion, d’intégration réciproque, dans une spiritualité où il n’y a pas de séparation, donc pas de dualisme, donc pas de mépris soit de la chair au profit de l’esprit, soit de l’esprit au profit de la matière. Nous sommes intégrés dans cette spiritualité de l'Incarnation puisque le Fils de Dieu, Dieu Lui-même qui est pur esprit, s’est fait homme dans une chair humaine. Nous sommes intégrés dans la spiritualité des sacrements, puisque l’eau matérielle devient le véhicule essentiel à la grâce divine, puisque le pain et le vin, fruits de la matière et de la terre, deviennent le corps et le sang du Christ, nous donnant et renouvelant dans cette matière même l’esprit et la nouveauté. Nous sommes inscrits dans une spiritualité de la Résurrection où le corps du Christ, sa chair humaine, est entré avec Lui dans le monde de Dieu. Il nous faut faire attention, car nous sommes tentés actuellement par le spiritualisme de la séparation. Or nous ne pouvons pas annoncer au monde d’aujourd’hui son avenir, son renouvellement dans le monde nouveau, si nous méprisons un des éléments de la création.

        Troisième réflexion : nos racines sont dans le ciel. Saint Jean, dans son Apocalypse, nous le propose ainsi : "Je vis la cité sainte qui descendait du ciel". La cité sainte, c’est le monde où toute chair est transfigurée dans la gloire de Dieu. Or ce renouvellement de nous-mêmes, de tout nous-mêmes et du cosmos tout entier ne monte pas de lui-même comme une sorte d’émanation supérieure de la matière, mais descend de Dieu, vient du cœur de Dieu, c’est une descente de la gloire de Dieu. Cette transformation du monde par la gloire qui vient de Dieu, fait difficulté pour nous. Pensez un instant que vous circulez pendant la journée dans une ville avec un temps de pluie et de nuages, sous un ciel obscur, vous n’avez pas le temps ni le désir de regarder les monuments de la ville, mais le soir, alors que le ciel s’est dégagé et que les systèmes de lumière viennent éclairer cette ville, tout d’un coup elle vous apparaît dans une extraordinaire beauté. Tout ce que le ciel, les nuages, la pluie avaient caché, tout cela apparaît, illuminé, tout est revêtu d’une beauté complètement inattendue pendant le jour. Le prophète Zacharie nous dit : "le soir il fera jour". Le soir de notre monde, il ne fera pas sombre parce que le soleil s’obscurcira, il fera jour, jour de la gloire de Dieu parce que cette lumière de la Jérusalem céleste viendra investir, imprégner, transfigurer, embellir ce qui est aujourd’hui notre Jérusalem terrestre, une Jérusalem où le péché est encore très mélangé à la grâce, tant d’ailleurs que ce péché rend invisible la gloire qui est déjà présente en chacun d’entre nous et dans l’univers. N’est-ce pas simplement à cela que Jésus veut nous ouvrir en disant : "aimez-vous les uns les autres comme Moi Je vous aime. Moi Je viens du ciel, Je viens sur votre terre, dans vos relations humaines, dans l’incarnation de votre esprit, dans tout ce que vous vivez pour que vous puissiez puiser le sens de votre vie, la beauté de votre amour, la lumière de votre espérance en ce que je suis, Moi, qui suis le Verbe incarné, descendu du ciel dans la chair humaine".

       Oui, frères et sœurs, nous sommes appelés, qui que nous soyons aujourd’hui, à nous laisser renouveler. Tout ce que nous sommes, le Christ veut aujourd’hui en faire une chose nouvelle, cette chose nouvelle ne disparaîtra pas dans sa matérialité, mais au contraire la nouveauté, c’est que tout notre monde matériel et charnel soit investi de la gloire, de la beauté, de la lumière de Dieu pour que nous puissions dès aujourd’hui vivre de ce qui sera notre demain être la Jérusalem céleste dans la gloire du face à face. Et déjà lorsque nous recevons de Dieu cet amour qui vient de Lui, Il commence à essuyer toute larme de nos yeux et petit à petit nos yeux voient plus clair et discernent en toute chose le visage glorieux du Christ ressuscité.

      AMEN

 

 

 
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