AU FIL DES HOMELIES

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C'EST DANS NOS CŒURS QUE LA PAROLE EST MORTE

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques - année A (17 mai 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Suivre le chemin

"Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie." Frères et sœurs, ces paroles résonnent peut-être à votre cœur comme quelque chose de connu, dont on ne voit plus l'importance et toute la signification ? Et pourtant, peut-être que ce n'est pas la faute de ces paroles mais de notre faute à nous.

Nous avons le cœur, les oreilles et les yeux si encombrés, si alourdis. Nos oreilles sont si encombrées par le flot d'informations et de paroles, de toutes ces réalités qui nous sont décolorées et délavées au fil des mass-media. Nous avons les yeux tellement engorgés de ces évènements de haine et de violence que nous avons fini par nous habituer à tout et que la parole, quelle qu'elle soit, est devenue simplement "tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire". Et nous avons le cœur si blindé, si endurci, qu'aucune vérité si bouleversante et si étonnante soit-elle ne peut vraiment prendre chair et racine en nous. Nous vivons dans un monde où l'on s'étourdit de paroles et de grandes promesses. Et en réalité, c'est la parole elle-même, ce sont les mots eux-mêmes qui ont perdu leur sens, leur vigueur et leur force, parce que notre cœur ne peut plus recevoir la Parole.

Peut-être qu'en entendant ce matin cette Parole de Seigneur : "Je suis la Chemin, la Vérité et la Vie", vous avez pensé tout de suite : Je suis le bon exemple, la bonne conduite morale qu'il faut suivre". Et du même coup, vous avez oublié que Celui qui parlait disait fortement : "Je suis le Chemin". et vous l'avez réduit à un modèle qu'il fallait copier et imiter. Peut-être qu'en entendant : "Je suis la Vérité", vous avez pensé qu'il s'agissait des bons principes auxquels il faut s'accrocher de toutes ses forces, la foi du charbonnier : j'y crois, mais je n'approfondis pas, surtout, je ne me pose pas de question, parce qu'on ne sait jamais où ça ma mènerait. Et de fait, vous avez anémié dans votre cœur cette Parole du Seigneur qui dit : "Je suis la Vérité." Et peut-être qu'en entendant : "Je suis la Vie," vous avez pensé, oui, je suis surtout la "survie", ce qui fait que dans ce monde où nous étouffons à certains moments, il n'y a plus que ce petit poumon d'air spirituel, ce poumon artificiel de religions qui fait si souvent ressembler nos églises et nos assemblées eucharistiques si mornes et si ennuyeuses, à un énorme service de réanimation culturelle.

Oui frères et sœurs, c'est d'abord dans notre cœur que la Parole est morte, c'est parce que nous avons le cœur dur et impénétrable qu'aucun mot ne peut plus nous toucher ni nous atteindre. Et je n'en veux pour preuve que l'évènement qui est survenu cette semaine. Il a fallu que notre Père, le Pape Jean-Paul soit atteint dans sa chair même, qu'il verse son sang, pour que nous commencions à comprendre sa Parole, lui qui depuis les premiers jours de son pontificat, et sans doute bien avant, avait été le messager de la paix, le serviteur de l'amour et de la communion entre les hommes, lui qui n'avait pas ménagé sa peine et sa parole pour le service de la paix dans le monde et de la rencontre de tous les hommes dans l'unique amour du Christ, nous ne l'avions pas vraiment entendu, nous ne l'avions pas tellement écouté. Il a fallu qu'il témoigne de la vérité de sa parole dans sa chair, sa souffrance et son épreuve pour que nous comprenions le poids et la réalité infinies de son appel. Oui, à travers ce meurtre, c'est l'amour de Dieu qui s'est rendu un peu plus visible à nos yeux, de manière plus criante et plus provocante, parce que jusqu'ici notre cœur pensait que ce n'étaient que des mots. En réalité, brutalement, nous avons découvert ce que peut être la haine et ce que peut être la violence.

Frère et sœurs, Pierre, saint Pierre, le premier évêque de Rome nous disait tout à l'heure dans l'épître que nous avons lue, une parole que là aussi nous ne mesurons pas. Il employait cette expression qui devrait nous bouleverser chaque fois que nous l'entendons : "Approchez-vous de la pierre vivante pour que vous soyez vous-mêmes des pierres vivantes, et édifiez ainsi le temple spirituel dans lequel il veut habiter". Avons-nous mesuré le poids extraordinaire de cette expression ? Des pierres vivantes, ce ne sont pas d'abord des mots ni des textes, si vénérables soient-ils. "Pierres vivantes" cela signifie d'abord la solidité extraordinaire de la pierre, le fait que nous ayons le cœur ferme, solide et assuré dans la foi infaillible de l'Église en son Seigneur. "Pierres vivantes", cela veut dire que nous reposons sur des colonnes qui sont elles-mêmes pierres, et que nous nous élançons appuyés sur elles comme les voûtes de cette église, et que nous devons nous aussi être pierres, rocs dans notre foi, dans cette solidité à toute épreuve que seule peut donner une parole vive. Mais pierres vivantes, quel paradoxe, comme s'il fallait que ces pierres soient faites de chair et de sang, comme s'il fallait que le cœur des pierres palpite au moindre souffle de la vie. Alors, être des pierres vivantes de l'Église, c'est se laisser saisir et emporter par la vie, le feu et l'élan de cette parole.

Dans cette perspective, "Je suis le Chemin", ne voudra plus dire seulement : "Je suis un exemple à imiter, un exemple passé", mais "Je suis le Chemin" signifiera qu'en vérité, cette chair suspendue au bois, cet innocent que nous avons mis à mort est le chemin qui conduit au Royaume par la croix, la mort et la Résurrection. Dans sa mort, dans son dénuement, dans sa chai qui a versé telle goutte de sang pour chacun de nous, c'est là que se trouve l'élan et la force in finies, le Chemin qui nous conduit à Dieu. Ce n'est plus simplement un mot, c'est la Parole qui ouvre en nous la réalité d'un chemin, d'un sentier vers le Père. Et si nous entendons encore : "Je suis la Vérité", alors nous ne penserons plus à une vérité abstraite, à de bons principes, mais nous croirons en cette vérité brûlante, vivante du feu de Dieu qui habite en notre cœur et qui veut faire de nous ces buissons ardents, ce peuple, cette race élue, ce sacerdoce royal, parce qu'investis de la présence du feu et de la Lumière de Dieu.

Et si nous entendons cette Parole : "Je suis la Vie", alors nous comprendrons le mystère même de l'amour et de la vie de Dieu qui ont remporté la victoire malgré tout le mal accumulé dans notre propre existence malgré toute la haine que ce monde a accumulé dans son histoire. Au moment même où nous l'avions atteint au plus intime d'elle-même, au moment où nous avions par notre péché frappé au cœur l'innocent et où nous continuons encore par notre faute de frapper au cœur des innocents, c'est à ce moment-là que jaillit le pardon et la miséricorde.

Oui, frères et sœurs, la Parole, c'est cela, ce n'est pas que des mots, c'est la présence de Dieu, c'est "Je suis" : Je suis le chemin qui ouvre à l'amour du Père, Je suis dans ma chair la vérité, le feu et la lumière qui brûlent votre cœur. Et Je suis la vie, la plénitude de la Résurrection et la joie du Royaume.

 

AMEN

 
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