AU FIL DES HOMELIES

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Actes 9, 26-31, I Jean 3, 18-24 ; Jean 15, 1-8

Cinquième dimanche du temps pascal – B

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Epernay : vignes

E

n prenant pour se désigner cette image de la vigne, le Christ s'inscrit dans une longue tradition littéraire et spirituelle, car cette image est familière à tous ceux qui avaient déjà entendu la Parole des prophètes ou des psalmistes. Et je vous rappelai seulement parmi beaucoup d'autres, un texte de l'ancien Testament, un poème d'Isaïe : le chant du Bien-aimé pour sa vigne. Isaïe disait : "Le Bien-Aimé a planté une vigne, il l'a entourée de ses soins, il y a mis une clôture, il en a cultivé les plants, il y a creusé un pressoir et bâti une tour. Il attendait de cette vigne qu'elle lui donnât du raisin, mais elle n'a donné que du verjus". Alors le Bien-Aimé a été pris de souffrance et de douleur à cause de l'ingratitude de sa vigne.

Vous le voyez, cette image de la vigne dans l'ancien Testament est assez différente de celle que Jésus utilise sans les paroles que nous venons d'entendre. Jésus ne se contente pas de reprendre l'image, Il la prolonge, Il l'accomplit. En effet, dans ce poème d'Isaïe, comme dans les autres textes de l'Ancien Testament, la vigne c'est le peuple d'Israël. Et Dieu est Celui qui a planté cette vigne, qui l'a cultivée, protégée, Celui aussi qui va entrer en contestation avec sa vigne, parce qu'elle ne lui a pas donné ce qu'Il attendait d'elle : le fruit qu'Il souhaitait. C'est dire que Dieu se présente tout à la fois comme le créateur de l'homme, un créateur plein d'attention et de bonté, un Père qui est aussi un juge, car Il tient compte de la réponse de la vigne à toutes ses prévenances lorsqu'Il l'a plantée et cultivée. Or, le Christ a reçu cette image de la vigne et l'a reprise dans des termes très semblables à ceux de l'ancien Testament, notamment dans la parabole des mauvais vignerons où Il s'en tient à la même comparaison que dans le poème d'Isaïe.

Mais dans le passage de l'évangile que nous venons d'entendre, Jésus va infiniment plus loin. Dieu n'est plus seulement Celui qui a planté la vigne et qui en a pris soin. Dieu n'est pas seulement le Créateur et le Père qui entoure de sa sollicitude l'homme à qui Il a donné l'existence. Dieu en Jésus se fait Lui-même la vigne. Dieu le Créateur vient au cœur de sa créature. Il prend sur Lui notre condition de créature, Il se fait l'un de nous. Dieu se fait Lui-même le cep de vigne. Désormais, nous ne sommes plus simplement l'objet de l'affection et de la tendresse paternelles de Dieu, mais nous sommes les sarments de cette vigne que Jésus, Dieu fait homme, est Lui-même. Ce n'est plus seulement une relation de bonté, d'attention, de protection, de jugement que Dieu exerce comme de l'extérieur à notre égard, comme le maître à l'égard d'une vigne. Mais, c'est une relation d'intimité étroite, car Jésus est la vigne même sur laquelle nous sommes greffés et c'est la même sève qui circule dans le cep et les sarments. C'est une unique vie, une unique sève qui jaillit du cep et se répand jusqu'aux extrémités des branches pour qu'elles portent du fruit. Dieu ne nous donne pas seulement la vie en nous créant, Il nous donne sa propre vie. Il vient vivre notre vie pour nous donner la sienne, pour que ce soit la même sève qui circule en nous et en Lui. Et cette image prise par Jésus dans l'évangile de saint Jean, au moment où Il va quitter ses disciples pour retourner auprès du Père. Cette image est aussi forte que celle que prendra saint Paul quand il compare à un corps qui est le corps même du Christ dont nous sommes les membres. De même que les sarments ne peuvent vivre que s'ils sont liés et unis au cep de la vigne, ainsi les membres ne vivent que s'ils sont unis au corps et nous ne vivons que si nous sommes un même corps avec le Christ. De même que la sève circule à travers toutes les branches et les sarments de la vigne, de la même manière le sang du corps circule dans ses membres, car cette vie du Christ qui nous est donnée, c'est son propre sang. Cela nous amène à prolonger cette image de la vigne en l'unissant à celle du corps et du sang, telle que saint Paul nous la propose.

Oui, c'est bien la même sève, le même sang qui circule en Jésus-Christ et en chacun d'entre nous si nous sommes liés à Lui, si nous demeurons en Lui, comme nous le dit Jésus-Christ : "Demeurez en moi". Demeurer dans le Christ pour nous, c'est nous ouvrir à sa présence, l'accueillir en nous, faire de notre cœur et de notre esprit la demeure où Il peut venir. Demeurer dans le Christ, c'est être fidèle à sa Parole, observer son commandement qui est celui de l'aimer et de nous aimer comme Il nous aime. Mais là où le mystère dépasse nos espérances, c'est que si nous demeurons en Lui, Lui demeure en nous parce qu'il ne fait plus qu'un avec nous, en nous donnant son sang, la sève de sa vie, pour que son sang devienne notre propre sang, pour que sa vie devienne notre propre vie. Et de même que la sève de la vigne, en passant du cep dans les sarments, entre dans la grappe et se fait jus de raisin pour devenir jus capiteux qui fera la joie de ceux qui le boiront, de la même manière, pour venir nous nourrir de sa vie, Jésus fait de son sang le vin qu'Il nous donne à boire. Son sang nous est proposé sous l'apparence du vin pour que nous puissions véritablement boire ce sang du Christ qui circule en nous et nous apporte sa vie, sa propre vie jusqu'aux extrémités de nos membres.

Oui, au cours de cette eucharistie va se réaliser à nouveau ce miracle, ce mystère extraordinaire de l'eucharistie. Nous allons boire le vin de la vigne, le sang du Christ. Son sang va entrer en nous pour ne faire qu'un avec notre propre sang. Et ainsi, le Christ réellement, va demeurer en nous, afin que nous puissions demeurer en Lui, que notre corps soit transformé en corps du Christ, que nous soyons véritablement ses membres, et par là même, les membres les uns des autres. Pour que la sève devenue pulpe de raisin dans la grappe devienne vin, il faut que le fruit soit coupé, foulé au pressoir. Ainsi, pour que le Christ nous donne sa vie, il a fallu qu'Il soit retranché d'entre les vivants et foulé au pressoir de la croix. C'est à travers le don total sans limites, de sa Vie que le Christ nous rends vivants de cette vie. Si le Christ nous communique son sang dans l'eucharistie sous l'apparence du vin, c'est parce qu'Il a versé son sang jusqu'à la dernière goutte pour nous sur la croix, parce qu'Il a subi la Passion et s'est donné sans limites, parce qu'Il a donné sa vie dans un amour infini. Si le Christ a été tué au pressoir de la croix, pour que nous ne fassions qu'un avec Lui, pour que ce soit son sang qui alimente notre vie, il faut qu'à notre tour, nous acceptions d'être foulés au pressoir de la Croix avec Lui, comme les grappes qui sont sur les sarments de la vigne, les grappes qui sont le fruit que nous portons doivent êtres foulées au pressoir pour devenir du vin et devenir le sang de l'amour. Il faut que nous acceptions nous aussi d'entrer dans le mystère de la Pâque de Jésus, car Il n'est pas seul à vivre cette Pâque, Il nous la fait vivre avec Lui, et Il la vit avec nous.

C'est au creux de la souffrance que se manifeste mystérieusement dans la plus grande plénitude, la présence du Christ. Présence obscure et difficile à supporter, présence dans la foi. Présence qu'on ne peut pas désirer, car elle nous arrache à nous-mêmes et brise en quelque sorte nos propres forces et notre propre vie. Mais au plus profond de cette souffrance, c'est la vie du Christ qui nous est donnée, qui jaillit en nous comme une source, comme ce vin qui fortifie et réjouit le cœur de l'homme, comme ce sang qui n'est plus seulement notre sang, mais le sien. Nous n'entrerons vraiment dans la vie du Christ que si nous acceptons de passer par le chemin de sa croix, le chemin de sa Pâque, le chemin de sa souffrance et de sa Résurrection. Car la souffrance est pour la Résurrection, le vendredi-saint est pour la Pâque, la mort du Christ est pour la vie. Et c'est là que nous découvrons comme à tâtons, dans la foi, au cœur de l'épreuve, comment cette épreuve conduit à la lu­mière. Et peut-être vous a-t-il déjà été donné de le pressentir, de le découvrir quelque peu, même si cela ne sera totalement dévoilé à nos yeux et à nos cœurs qu'au terme de notre chemin sur la terre.

Si nous voulons que la sève du Christ circule en nous, nous accepter d'être dépossédés de nous-mêmes, de nous donner, de donner notre vie comme Lui-même. Jésus a donné sa vie pour nous afin que nous la donnions les uns pour les autres, avec Lui, comme Lui, par Lui. Le mystère de la Pâque du Christ est à la fois ce mystère d'offrande, de sacrifice, d'épreuve, cette descente dans la nuit, et enfin ce mystère plus incompréhensible encore du jaillissement dans la lumière, dans l'aurore, dans la vie. Tous, de quelque manière, nous avons connu dans notre chair, dans notre cœur, dans notre esprit, la souffrance et l'épreuve. Sachons qu'à travers cette souffrance et cette épreuve, c'est l'être nouveau, le Christ ressuscité qui naît en nous, qui se forme en nous, qui commence à irriguer notre vieil homme pour le transfigurer en homme nouveau. Ce n'est pas seulement parole d'espérance, c'est certitude d'une transformation déjà commencée. D'une certaine manière, comme dans un membre engourdi ou gelé, le sang se remet à circuler la première manifestation de cette vie qui reprend est une intense souffrance, il est probable que nos souffrances de la terre soient la première manifestation de la vie vraie du Christ en nous. Jésus est la vigne, nous sommes les sarments. Nous ne pouvons demeurer en Lui que s'Il demeure en nous. Sans Lui, nous ne pouvons rien faire, mais nous pouvons tout en Celui qui est notre force.

AMEN

 
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