AU FIL DES HOMELIES

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Actes 14, 21-27 ; Apocalypse 21, 1-5 a ; Jean 13, 31-35

Cinquième dimanche du temps pascal – C

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Conques : La gloire du Christ

L

e bref passage d'évangile que nous venons d'entendre se situe tout au début de ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples avant sa Pâque, juste après que Jésus eût lavé les pieds à ses disciples. Il contient deux rapprochements (dont le premier au moins est surprenant, peut-être déroutant) qui sont très éclairants pour le mystère de notre foi.

Le premier de ces rapprochements consiste en ce qu'au moment même où Judas sort pour trahir Jésus, au moment où nous dit l'évangile, Satan est entré dans son cœur parce qu'il a refusé cet ultime geste d'amour, cet appel que Jésus lui adressait en partageant une dernière bouchée de nourriture avec lui, à ce même moment Jésus s'écrie : "Maintenant, le Fils de l'Homme a été glorifié". La Passion s'ouvre : à partir de cette trahison de Judas, toute la suite des évènements va inexorablement se dérouler. Dans quelques instants, Jésus sera en agonie à Gethsémani, Il sera arrêté, conduit devant le grand prêtre, devant Pilate, devant Hérode, condamné ; Il portera sa croix, Il sera crucifié, Il mourra. Tout cela commence maintenant et Jésus s'écrie : "Maintenant, le Fils de l'Homme a été glorifié !" C'est de la même manière qu'au moment de partir au jardin des Oliviers, à la fin de ce même entretien de Jésus avec ses disciples, Jésus se tournera vers son Père, et longuement parlera avec Lui, cœur à cœur, en disant : "Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais près de Toi, avant la fondation du monde."

Quel étrange mystère que cette conjonction étroite, immédiate entre la trahison de Judas et la gloire du Christ ! Tout semble nous dire que c'est cette trahison de Judas, et donc toute la Passion du Christ, qui est sa gloire, la gloire du Fils, et non seulement la gloire du Fils, mais la gloire du Père. "Le Fils a été glorifié, Dieu l'a glorifié en Lui-même, et Dieu Le glorifiera bientôt." Voici donc que c'est plus qu'un rapprochement, plus qu'une étroite conjonction entre ces deux versants de la Pâque, le vendredi saint et le dimanche de la Résurrection, qui nous est annoncée, c'est une quasi-identification. Dès le moment où le processus de la Passion s'inaugure, déjà c'est la glorification de Jésus.

Mais qu'est-ce au juste que cette "glorification" ? La "gloire", dans la langue que parlait Jésus, cela signifie d'abord le "poids", une sorte de pesanteur, de densité, et par la gloire de Dieu, Jésus signifie d'abord cette pesanteur, cette intensité, cette puissance du mystère de Dieu. La gloire de Dieu c'est la plénitude de son mystère. C'est donc le mystère de Dieu dans toute sa densité qui est ainsi étroitement lié à la Passion du Christ. Mieux encore, la "gloire" c'est ce mystère de Dieu, cette intériorité divine en tant qu'elle se révèle, qu'elle se manifeste. La "gloire", c'est non seulement un poids, c'est un rayonnement : dire que le Père est glorifié par le Fils et dans le Fils, c'est donc dire que le mystère le plus intérieur, l'ultime plénitude du mystère de Dieu est manifestée, est révélée par Jésus parce qu'Il est trahi, livré, crucifié, Il nous manifeste, Il rend en quelque sorte tangible le mystère le plus profond de Dieu. Le paradoxe semble grandir : comment cet homme qui va être mené à l'abattoir comme un agneau muet, qui va être défiguré, déchiré, lacéré de coups, qui va être transpercé, comment cet homme peut-Il nous manifester, faire rayonner sur nous le mystère le plus profond de Dieu ? Où est donc la puissance ? Où est la magnificence divine ? Alors peut-être devons-nous comprendre que le mystère profond de Dieu est d'un autre ordre que cette grandeur que nous lui attribuons de façon habituelle. Si c'est dans la croix du Christ que se révèle la gloire de Dieu, c'est que ce mystère est signifié par cette croix. Alors le mystère de Dieu, c'est peut-être ce don, cette tendresse du cœur de Dieu qui nous aime tellement, qui aime tellement le monde qu'Il lui donne son Fils Unique à la fois pour être écrasé par le monde et pour sauver ce monde dans cet écrasement. Ce que la croix du Christ nous révèle, c'est le fond du cœur de Dieu. Le mystère de Dieu n'est pas un mystère de grandeur, mais un mystère d'amour, c'est le mystère de la toute-puissance de l'amour de Dieu. C'est cela que Jésus est venu nous révéler. Depuis toujours les hommes cherchaient Dieu au-dessus de leur tête et appelaient divin ce qui échappait à leurs prises ce qui les écrasait. Et voilà que Dieu se révèle en Jésus-Christ et Dieu n'est pas quelqu'un qui nous écrase, mais quelqu'un qui se laisse écraser par nous, et qui se laisse écraser par nous parce qu'Il nous aime. Mais parce que cet amour de Dieu est un appel à l'intimité d'un amour partagé, et d'une tendresse réciproque, cet appel infini ne peut qu'attendre une réponse gratuite, libre de l'homme. Et si cette réponse est un refus, alors le cœur de Dieu ne peut qu'être déchiré par ce refus.

Tel est le mystère dans lequel nous introduit la Passion du Christ. C'est le mystère de la souffrance de Dieu qui nous est révélé par la souffrance du Christ. La croix, c'est la souffrance de l'amour de Dieu qui n'est pas aimé. C'est la souffrance du cœur de Dieu qui est refusé jour après jour, par tous ceux dont Il veut faire ses intimes, ses amis, ses enfants. Où chacun d'entre nous, nous sommes, à tout instant, appelés par cet amour de Dieu qui nous presse et qui veut partager avec nous son bonheur et sa joie, et cet amour n'est pas un amour pour rire, ce n'est pas un geste de condescendance, un supplément que Dieu nous octroierai en marge, en quelque sorte, de son bonheur intime et profond ; Dieu s'y engage tout entier, Il s'y engage si fort que si nous refusons cet amour, c'est son cœur qui est atteint, qui est brisé, transpercé. Quand les clous pénètrent dans les pieds et les poignets du Christ, quand la lance transperce son côté, c'est véritablement, littéralement le cœur de Dieu qui est transpercé par notre refus, notre manque d'amour.

Tel est l'enjeu de cet appel de Dieu : nous sommes appelés à faire le bonheur de Dieu. Dieu a besoin de notre réponse pour que sa joie soit parfaite. Et si nous refusons cet appel de Dieu, c'est la joie de Dieu qui est blessée. Quand le Christ meurt sur la croix, c'est réellement Dieu qui souffre, c'est Dieu qui meurt ; tel est le secret le plus profond de Dieu : Dieu nous aime d'amour.

Et voici le deuxième rapprochement qui se trouve dans cette page d'évangile. Aussitôt après avoir dit : "Maintenant le Fils de l'Homme est glorifié"', Jésus continue : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". La gloire de Dieu est une source, elle entraîne comme une conséquence immédiate cette loi d'amour, ce commandement nouveau que Jésus nous donne. Puisque la Passion du Christ est révélation de l'amour infini de Dieu pour nous, cet amour doit maintenant se déployer dans nos cœurs en amour fraternel. L'amour fraternel par lequel nous nous aimons les uns les autres est révélation de la gloire de Dieu. Il prend sa source dans la Passion du Christ qui est révélation du cœur de Dieu, et la déploie dans nos propres cœurs et dans l'humanité tout entière. Entre ces deux phrases, Jésus en insère une autre qui en fait le lien : "Je m'en vais, et là où je vais, vous ne pouvez pas encore venir : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". Parce que je m'en vais, parce que je ne suis plus désormais parmi vous pour être révélation de la gloire de Dieu, parce que dans cet acte suprême d'amour où je vais me donner tout entier, je vais me consumer sur la croix, c'est à vous maintenant, vous qui ne pouvez pas encore me suivre, vous qui êtes dans le monde alors que je ne suis plus dans le monde, c'est à vous qu'il appartient de manifester la gloire du Père c'est-à-dire en vous aimant les uns les autres, de manifester que Dieu est amour.

Frères et sœurs, en nous aimant les uns les autres, nous ne sommes pas simplement des philanthropes, nous n'accomplissons pas seulement un devoir de solidarité et d'entraide mutuelle, nous révélons le secret de Dieu, nous accomplissons cette mission que Dieu nous confie de manifester dans notre propre chair et nos actes que Dieu est amour. Nous devons nous aussi, nous aimer les uns les autres comme Dieu-nous a aimés, parce que cet amour dont Il nous a aimés est la révélation de son mystère et que nous sommes chargés de répandre ce mystère, jusqu'aux extrémités du monde, de faire connaître à tous les hommes que Dieu est amour, que l'amour de Dieu est la joie, qu'Il est notre salut, la seule réalité qui compte et qui puisse donner vie et vérité à l'univers. A travers nous, c'est le cœur de Dieu qui s'ouvre à notre frère, et il faudrait que notre frère en rencontrant notre propre regard, découvre à travers nous, la présence même de Dieu lui disant qu'Il l'aime. Et il faudrait que nous-mêmes, en regardant notre frère, nous serions que c'est le regard même de Dieu qui passe à travers nos yeux, c'est l'intensité de la délicatesse et de la tendresse de Dieu qui passe à travers nos gestes et nos paroles.

"C'est à cela, qu'on vous reconnaîtra pour mes disciples, à l'amour que vous avez les uns pour les autres."

AMEN


 
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