AU FIL DES HOMELIES

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LA GRÂCE DE DIEU ET MA LIBERTÉ

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques - année B (5 mai 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

"En dehors de Moi, vous ne pouvez rien faire". Cette parole que le Christ vient de nous adres­ser, dans l'évangile, va un peu à l'encontre de notre manière spontanée de concevoir les choses. "En dehors de Moi" ou encore "sans Moi", selon les tra­ductions "vous ne pouvez rien faire", peut-être en serrant plus littéralement encore le texte : "Sans Moi, vous ne pouvez faire que le rien".

Nous avons plutôt l'impression que notre sa­lut, notre vie éternelle, la réalisation de notre vie chrétienne dépendent tout d'abord de notre bonne volonté, de nos efforts, de tous ces mille instants de nos journées où nous essayons de conformer notre agir à la volonté de Dieu Nous avons l'impression que la réussite chrétienne, spirituelle, profonde de notre vie dépend de cette adhésion volontaire, libre de nous-mêmes à ce que Dieu attend de nous, à ses commandements à ses prescriptions, à sa Loi. C'est dire que, sans nous en rendre compte nous sommes secrètement pélagiens. Pélage était un moine, et peut-être, parce qu'il était moine avait il une certaine habi­tude de l'ascèse. Et quand on a l'habitude de quelque chose quand on y consacre beaucoup d'efforts, on est toujours tenté de majorer l'importance de ce que l'on fait et de ce qui nous coûte. Toujours est-il que Pélage avait pensé tout naturellement que ce qui nous sauvait c'étaient uniquement nos efforts ascétiques, cette vie monastique à laquelle jour après jour, il s'astreignait. Et il avait donc prêché une doctrine dans laquelle le salut de l'homme dépendait d'abord des actes de l'homme, de la volonté de l'homme. Quant-à Dieu, c'est bien souvent ainsi que nous pensons, il interve­nait surtout ensuite comme un juge qui considérant les réalisations accomplies par tel ou tel, distribuait récompenses ou punitions selon les cas. Bien entendu Pélage ne pensait pas, et nous ne pensons pas non plus que Dieu se contentait d'attendre la fin de notre vie ou la fin de ce monde pour nous juger et ainsi nous récompenser ou nous punir. Pélage savait bien, et nous savons bien, qu'il y a aussi la grâce de Dieu, mais, pour nous comme pour Pélage, bien souvent cette grâce de Dieu n'est qu'un apport supplémentaire un coup de pouce que Dieu nous donne pour franchir les moments difficiles, l'essentiel étant cette manière assez autonome que nous avons de construire notre vie soit selon le bien, soit selon le mal.

Or, imaginez-vous, frères, que Pélage a été condamné par un concile, à l'instigation de saint Au­gustin qui, lui, avait une expérience très différente de celle de Pélage car il était moine lui aussi, mais il avait été tout d'abord pécheur et il savait à quel point la volonté humaine est fragile et faible et il avait ex­périmenté en lui que le salut ne peut venir que de la grâce de Dieu. Seul ce dynamisme, cette impulsion profonde de la vie de Dieu jaillissant au plus secret de notre cœur, pouvait nous permettre de faire quelque chose de bien. Rien de valable ne pouvait sortir de nous si nous étions livrés à nos propres forces, seule la grâce de Dieu pouvait nous sauver. Et à partir de son expérience personnelle ruminée, profondément assimilée méditée sous le regard de Dieu, saint Au­gustin avait atteint au cœur même de la révélation évangélique :"sans Moi, vous ne pouvez rien faire". Et c'est pourquoi Saint Augustin a demandé à l'Église de condamner cette erreur si dangereuse que Pélage répandait et qui, malheureusement, se trouve souvent répandue dans notre cœur.

Alors si, nous laissant enseigner par saint Augustin, nous prenons vraiment au sérieux et au pied de la lettre cette parole du Christ : "sans Moi vous ne pouvez rien faire", nous allons peut-être passer à une autre vision des choses, à un autre extrême et nous allons nous dire : "au fond notre liberté c'est peu de chose, nous sommes conditionnés de toutes parts et rien ne se passe de valable dans notre vie que si Dieu le fait en nous", et nous irons parce que nous sommes toujours un peu simplistes dans nos façons de voir le choses, nous irons jusqu'au bout en disant : "au fond c'est Dieu qui fait tout et nous n'avons qu'à le laisser faire". Et nous arriverons à cet autre excès de penser que Dieu est comme une sorte de metteur en scène qui a écrit d'avance tout le scénario dans lequel nous n'avons qu'à exécuter notre rôle en nous conformant plus ou moins parfaitement à ce que Dieu a prévu de toute éternité. Alors à partir de cette conception nous risquons de tomber dans une sorte de fatalisme : au fond que nous fassions ceci ou cela, nous ne sortirons pas de ce qui est écrit, les uns sont faits pour le bien, les autres sont faits pour le mal. Nous n'y pouvons rien. C'est Dieu qui ainsi par avance nous a prédestinés. Et voici que cette liberté qui tout à l'heure était triomphante et se suffisait à elle-même, maintenant nous la nions pour ainsi dire et elle devient dérisoire, nous sommes simplement entre les mains d'une grâce toute-puissante qui nous guide à droite ou à gauche selon son bon plaisir arbitraire.

Frères et sœurs, ni l'exaltation de la liberté de l'autonomie humaine au détriment de l'absolu de la grâce de Dieu, ni l'exaltation de la grâce de Dieu anéantissant la liberté et l'autonomie de l'homme, ne sont la foi chrétienne. Tout cela vient de ce que nous considérons l'homme et Dieu comme des volontés rivales. Nous n'arrivons pas à nous défaire de cette idée que Dieu est à côté de nous comme un individu parmi les autres, qu'Il est à notre égard comme l'un ou l'autre quelconque de nos prochains avec qui nous entrons soit en coopération soit en rivalité. Et alors nous pensons toujours que notre autonomie se conquiert par une indépendance et un éloignement par rapport à l'influence de Dieu, ou bien que la grâce de Dieu est toujours en train de rogner sur les marges de notre autonomie en vue de nous réduire à n'être plus que des pantins ou des marionnettes entre les mains d'un Dieu tout puissant qui serait comme une sorte de grand "manitou".

Or, ni l'une ni l'autre de ces manières de voir n'est authentique parce que Dieu n'est pas à notre égard comme un rival qui lutterait d'influence avec nous. Quand nous disons que Dieu est notre Créateur, nous ne voulons pas dire que Dieu occupe une portion de l'univers si vaste soit-elle et qu'en dehors de cette portion Il sème un certain nombre de créatures comme s'il pouvait y avoir un en-dehors de Dieu. Quand nous disons que Dieu est Créateur nous vou­lons dire que Dieu nous enveloppe, en quelque sorte, de sa présence créatrice et que nous surgissons du cœur même de Dieu, non pas en dehors de Lui, mais à partir de Lui, car selon la parole de saint Paul, "tout subsiste en Lui". Aussi bien, peut-être l'avez vous remarqué dans la parabole que nous venons de lire, Jésus s'exprime ainsi : "Je suis la vigne, vous êtes les sarments". On traduit quelquefois : "Je suis le cep, vous êtes les sarments", comme si Jésus était le tronc et nous les branches, ce qui ne serait pas faux, mais qui établirait entre les branches et le tronc donc entre nous et le Christ, une certaine extériorité, une certaine juxtaposition les branches les sarments, dépendant, bien entendu, du tronc, mais étant autre chose que le cep. Or le Christ ne dit pas cela, le Christ dit : "Je suis la vigne et vous êtes les sarments", c'est-à-dire : "Je suis le tout de la vigne et vous, vous êtes les sarments de cette vigne. Vous êtes dans la vigne, c'est-à-dire vous êtes en Moi". Le Christ n'est pas une partie de l'Église et nous une autre partie subordonnée, infé­rieure, mais distincte. Le Christ nous englobe en Lui nous prend en Lui. Nous sommes, dit saint Paul dans une autre comparaison qui à ce point de vue-là est peut-être plus claire, nous sommes les membres de son corps. Nous ne sommes donc pas en dehors de Lui. Et par conséquent la grâce n'est pas en dehors de notre liberté, et notre liberté ne s'exerce pas en dehors de la grâce. Il faut bien comprendre que la grâce n'est pas quelque chose qui s'adjoindrait à notre liberté, elle en est la source, elle en est le fondement. Nous som­mes libres parce que nous jaillissons ainsi des mains de Dieu. Perpétuellement Dieu nous suscite Dieu nous crée, Dieu nous fait vivre et exister, tels qu'Il nous veut, c'est-à-dire dans l'épanouissement de notre nature libre. Dieu ne nous fonde pas pour nous conduire ici ou là. Dieu nous fonde dans l'existence pour nous établir dans cette autonomie profonde qui précisément nous vient de Lui. Ce que Dieu veut pour nous, c'est notre bonheur c'est-à-dire d'abord que nous existions et ensuite que nous atteignions la plénitude de nous-mêmes et pour cela que nous épanouissions toutes les virtualités qui sont en nous. Et la plus fon­damentale de ces virtualités, c'est précisément notre liberté. Dieu nous veut libres parce qu'Il nous veut grands parce qu'Il nous veut partenaires avec Lui, parce qu'Il veut que nous puissions répondre à son amour par un amour aussi libre que le sien. Et donc cette présence de la grâce au fond de nous c'est une présence qui nous donne le dynamisme vivant de no­tre liberté, qui nous fait enfants de Dieu ayant comme Lui cette puissance de vie, cette puissance intérieure d'affirmation de nous-mêmes.

Alors nous ne pouvons plus songer à Dieu comme à un maître autoritaire qui chercherait à nous réduire, à nous contraindre, car Dieu ne désire qu'une chose c'est que nous allions jusqu'au bout de notre vérité. Au lieu de nous servir de notre liberté d'une manière anarchique en allant ici ou là, et finalement en usant cette liberté, en la tuant, en la réduisant pro­gressivement par le jeu de nos passions et de nos ins­tincts Dieu voudrait que notre liberté soit pleine. C'est pourquoi Il veut nous aider à éduquer notre liberté, à faire de notre liberté une vraie autonomie, une vérita­ble personnalité. Et c'est pour cela que Dieu nous donne la Loi des commandements, non pas pour nous empêcher de faire ce que bon nous semble, mais pour nous aider à comprendre quelle est la vérité de ce que nous devons faire pour arriver au plus profond de nous-mêmes. Il faudrait que nous cessions une bonne fois pour toutes de considérer Dieu comme un tyran qui nous écrase de sa volonté arbitraire, comme un empêcheur de tourner en rond. C'est un blasphème qui n'a rien à voir avec Dieu. Il est le fondement aimant de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous pou­vons avoir en nous de meilleur, et tout ce que nous pouvons désirer de plus grand ne peut que jaillir de cette présence de Dieu au fond de nous-mêmes cette présence dynamique, vivifiante, perpétuellement créatrice.

Il est la vigne et nous sommes les sarments portés par Lui, greffés sur Lui, vivants par Lui.

 

AMEN

 
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