AU FIL DES HOMELIES

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ÊTRE DES HOMMES DE DÉSIR

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques - année A (17 mai 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en écoutant cette page d'évan­gile, je pense toujours que le Seigneur Jésus a été bien sévère à l'égard de l'apôtre Philippe. Certes la réponse de Jésus est très importante : "Qui Me voit, voit le Père". Il révèle ainsi son égalité avec le Père, mieux encore, ce que les théologiens appel­lent la circumincession du Père et du Fils, c'est-à-dire le fait qu'ils sont inséparables et s'enveloppent en quelque sorte l'Un l'Autre. Jésus, la révélation du Père, sa présence divine dans le monde est manifesta­tion du mystère de Dieu. Pourtant la demande de Phi­lippe était tout de même d'une grande profondeur, et même si Jésus en a pris prétexte pour approfondir la foi de ses disciples en sa propre divinité, nous devons quand même, je pense, saluer le caractère fondamen­tal de la demande exprimée par Philippe : "Montre-nous le Père et cela nous suffit". Si vous le voulez bien, pour rendre justice à l'apôtre Philippe, je vous propose de réfléchir quelques instants sur cette parole et le désir qu'elle exprime : "Montre-nous le Père, montre-nous le visage de Dieu, cela nous suffit".

Le désir de voir Dieu est le tout, l'ultime pro­fondeur du désir, de la raison de vivre, de la vie même de l'apôtre Philippe, tout au moins tel qu'il l'exprime à ce moment-là. Voir Dieu ! Si vous le voulez bien, pour essayer de creuser un petit peu le sens de ce dé­sir de voir Dieu, je vais m'aider d'une longue réflexion qui est celle de saint Augustin. Je vous en demande pardon, mais comme je travaille l'œuvre de saint Au­gustin, ayant à enseigner un cours sur lui au sémi­naire, c'est pour moi un sujet qui remplit mon esprit. Saint Augustin a profondément et constamment dé­veloppé tout au long de son œuvre le thème de ce désir de voir Dieu, parce qu'en fait, c'était le centre même de son expérience et de sa vie. Et pour parler du désir de voir Dieu, saint Augustin, afin que ses auditeurs (et nous-mêmes par la même occasion) se sentent concernés par ce désir, va se mettre à leur portée et partir du désir tout court.

L'homme est un être de désir. Nous sommes faits de désirs de toutes sortes désir du plaisir, désir des richesses, désir des honneurs, désir du pouvoir, désir d'être reconnus pour ce que nous sommes, ou encore en nous élevant à un niveau plus profond : désir de connaître, désir de savoir, désir de créer, ou, plus profondément encore désir d'être aimé, désir d'aimer. L'homme est un être rempli de désirs. Et ces désirs s'éparpillent dans toutes sortes de directions, ces désirs nous conduisent à droite, à gauche, de-ci, de là. Pourtant, même si ces désirs sont parfois des désirs imparfaits ou même mauvais : car il peut y avoir un désir de l'argent qui sera l'avarice, un désir du plaisir qui sera la convoitise ou la luxure, il peut y avoir un désir des autres qui est un désir de posses­sion, un désir du pouvoir qui est mépris d'autrui, un désir d'excellence qui est orgueil, même si ces désirs sont mauvais, ils sont, au dire de saint Augustin, la trace en nous de l'infini. En effet, ce qui caractérise nos désirs c'est en premier lieu qu'ils sont insatiables : notre désir n'a pas de fin. Quand nous possédons nous voulons posséder davantage, quand nous jouissons nous voudrions jouir plus intensément, quand nous aimons, nous voudrions posséder totalement l'être aimé, quand nous connaissons, nous voudrions arriver jusqu'aux limites du mystère de l'univers, notre désir est sans fin, sans limite. Et c'est pourquoi d'ailleurs ce désir ne cesse de rebondir et rien n'est capable d'as­souvir notre désir car précisément, dans notre expé­rience humaine, les objets dans lesquels nous mettons notre désir ne sont en général pas à la hauteur de ce désir. Non seulement aucune richesse, aucun plaisir, aucun pouvoir ne peuvent vraiment nous satisfaire, mais même quand nous nous portons vers des désirs plus nobles, aucun amour humain ne peut parfaite­ment combler notre cœur. saint Augustin, à ce pro­pos, parle d'une expérience de sa jeunesse, une amitié extrêmement profonde, d'une très grande intensité dans laquelle il avait mis tout son cœur. Or il a connu cette épreuve que beaucoup d'entre nous connaissent : cet ami, (comme pour nous tel être cher) est mort. Alors il a connu non seulement la peine et la priva­tion, mais le dégoût de la vie. Plus rien ne lui semblait mériter d'être vécu parce qu'il avait investi dans cette amitié, dans cette tendresse, cet amour, il y avait in­vesti un désir infini. Et devant la disparition de ce qui était l'objet de son amour, de son désir, il a senti comme une vacuité, un vide total, car c'était la subs­tance même de sa vie qu'il avait engagée dans cet amour, et il ne lui restait rien devant la disparition de l'objet de son amour et de son désir.

Le désir est donc infini et ne se satisfait ja­mais des objets auxquels Il s'attache. Mais en même temps, c'est une autre caractéristique, ce désir ne cesse jamais. L'échec du désir pourrait nous rendre raisonnables, pourrait nous convaincre qu'il faut se contenter d'un peu moins, et quelquefois, saint Au­gustin le remarque lui-même, les hommes acceptent de réduire l'intensité de leur désir, de faire comme si un petit bonheur pouvait leur suffire, comme s'il fal­lait renoncer aux grands rêves, aux imaginations im­possibles, et s'installer dans un certain confort, dans une certaine vie plus modeste avec un peu de travail, un peu de tendresse, un peu d'amour. Mais, dit Au­gustin, cela n'est qu'un mensonge. En réalité notre désir ne peut pas se contenter de ces demi-mesures, et il ne cesse jamais, malgré tous les échecs, malgré toutes les épreuves, malgré toutes les expériences négatives que nous faisons, ce désir ne cesse jamais en réalité d'être plus profond, plus intense. Et quand nous voulons nous masquer cette force du désir, en réalité il travaille au fond de nous-mêmes et il rejail­lira de-ci, de là, masqué peut-être, et quelquefois d'une manière anormale ou violente ou inattendue. Profondeur du désir que rien ne peut rassasier, force du désir qu'aucun échec ne peut briser.

Cette infinité du désir, cette force du désir est en nous la trace, la présence déjà du mystère de Dieu, car ce désir ne pourrait pas être infini, ce désir ne pourrait pas dépasser tous les objets possibles auxquels il s'attache, ce désir ne pourrait pas rebondir sans cesse s'il n'était pas dès le départ orienté, aspiré, attiré, motivé, objectivement mesuré par l'infini de Dieu. Tout désir en nous est le signe en creux, le si­gne négatif de la présence d'un élan, d'un appel, d'une aspiration sans limite et sans fin. Car, nous fait re­marquer saint Augustin, ce désir en nous, une de ses caractéristiques les plus essentielles c'est qu'il veut être comblé d'une manière qui ne finira jamais. Tout objet de désir qui un jour ou l'autre peut disparaître, est insuffisant pour combler notre désir, car, il y a un désir en nous d'éternité, un désir d'une stabilité sans fin. Et nous sommes inquiets c'est-à-dire sans repos (c'est le sens étymologique du mot) et nous tournons de-ci, de là tant que nous ne trouvons pas un lieu de repos. Et ce lieu de repos ne peut être que dans quel­que chose ou plutôt quelqu'un d'éternel. Car ce désir d'éternité ne peut être seulement le désir d'un objet, d'une chose, d'un bien, d'une réalité qui viendrait combler tel ou tel de nos manques. Notre désir dans sa vraie profondeur est désir de l'autre, désir d'une personne à aimer. Et c'est pourquoi l'amour humain est l'expérience la plus forte et la plus profonde de ce désir, bien au-delà du désir des richesses, des hon­neurs ou du pouvoir. Un désir d'une personne, mais d'une personne éternelle, d'une personne infinie, et un désir d'une personne infinie dont non seulement nous saurions qu'elle existe, dont non seulement nous au­rions connaissance, mais d'une personne infinie que nous puissions voir, toucher, car voir avec le cœur c'est saisir, étreindre et le regard de notre cœur étreint ce qu'il voit. C'est pourquoi le désir que nous portons en nous, ce désir qui s'éparpille sur tant de choses innombrables ou sur tant d'êtres plus ou moins pro­ches, ce désir infini, qui toujours rebondit plus loin, ce désir en définitive, dans son inscription même dans notre cœur, est un désir de voir Dieu, un désir de tou­cher Dieu, un désir d'étreindre Dieu. Voilà pourquoi la demande de Philippe est la demande la plus pro­fonde du cœur humain, elle est la révélation du mys­tère qui gît au fond de notre cœur, même si nous ne sommes pas croyants, même si nous sommes pé­cheurs, même si nous sommes pris dans toutes sortes de démences et toutes sortes de compromissions avec le péché, avec le mal, au fond de notre cœur la réalité la plus profonde c'est celle-là : le désir de toucher, de voir quelqu'un qui puisse infiniment, définitivement, pour toujours nous combler.

Alors frères et sœurs, je crois que cette de­mande de Philippe et la réflexion que je vous ai pro­posée à partir de saint Augustin changent nettement l'apparence de notre foi chrétienne par rapport a ce qu'on en dit trop souvent. D'ordinaire on imagine, et beaucoup d'incroyants pensent, et, mon Dieu, un cer­tain nombre de chrétiens leur permettent de penser, que le christianisme est une religion de mesure, qui impose des lois, des limites à ne pas transgresser, une religion où il faut refréner ses passions, refréner ses désirs, où il faut vivre dans une sorte de rectitude un peu froide, mais ordonnée, bien dirigée, une religion de discipline, de contrainte, ou même de mutilation, voire de castration. Il semblerait, et certains chrétiens pensent sans doute et le donnent à penser aux autres, que l'idéal ce serait d'avoir moins de désirs, moins de passions pour vivre dans l'ordre, pour observer les vertus, pour être quelqu'un d'à peu près convenable. Je crois que le cri de Philippe et le cri qui traverse toute la vie de saint Augustin et de tous les grands convertis nous prouvent le contraire. Le christianisme n'est pas une religion d'amoindrissement, de limitation, ce n'est pas une foi qui doit nous restrein­dre et réduire les élans incontrôlés de notre nature sous prétexte qu'ils pourraient être dangereux. L'évangile au contraire nous invite à découvrir au fond de notre être la profondeur de notre désir. Mais il faut que nous ne trichions pas avec notre désir, il faut que nous sachions reconnaître jusqu'où va la profon­deur de ce désir et qu'à travers tous les masques et toutes les contrefaçons et toutes les fausses réalisa­tions de ce désir qui remplissent notre vie, tous ces éparpillements qui nous attirent à droite et à gauche, toutes ces choses dans lesquelles nous voulons inves­tir notre être alors qu'il ne peut pas être comblé par ces réalités trop partielles, tous ces êtres que nous aimons et que nous faisons bien d'aimer, mais que nous aimons comme s'ils étaient infinis, dont nous faisons des idoles alors qu'ils ne peuvent pas suffire à combler ce qu'est notre cœur, il faut qu'à travers tout cela nous allions jusqu'au bout de notre désir, jusqu'au bout de son exigence, jusqu'au bout de son appel et de son infini pour découvrir ce qui est son but, ce qui le motive, et ce qui seul peut le combler, c'est-à-dire le visage de Dieu que nous voulons voir, la présence de Dieu que nous voulons toucher.

Alors frères et sœurs, nous comprendrons peut-être à ce moment-là le sens de cette phrase de l'Apocalypse : "Bienheureux l'homme de désir, bien­heureux l'homme qui a soif parce qu'il recevra l'eau de la vie gratuitement". Ne soyons pas des êtres ré­duits, des êtres rabougris qui limitent leurs envies, leurs désirs et leurs possibilités. Soyons des êtres de désir, soyons des êtres qui essayent d'aller jusqu'au fond de leur cœur, de creuser jusqu'au fond ce que contient leur cœur. Essayons de ne pas nous arrêter à mi-chemin, de ne pas nous contenter de pauvres ob­jets médiocres, de ne pas accepter de demi-mesures. Allons jusqu'au bout de cet appel et nous rencontre­rons Dieu, le vrai Dieu qui n'est pas un Dieu qui vient pour briser notre élan ou pour limiter notre soif ou pour nous rogner les ailes, mais un Dieu qui est au contraire Celui qui nous appelle toujours plus loin, Celui qui nous épanouit au-delà des limites de notre être, Celui qui veut nous faire grandir bien plus que nous ne pourrions l'imaginer et le désirer. Oui, le désir de Dieu sur nous est encore plus grand que notre désir de Lui. Et c'est cela le moteur ultime de toute notre vie, c'est que Dieu nous désire d'un désir infini. Et c'est ce désir de Dieu pour nous, cet amour de Dieu pour nous qui éveillent dans notre cœur, comme un écho de son désir à Lui, ce désir qui remplit notre vie et auquel il faut que nous soyons fidèles, attentifs pour que nous sachions y répondre, ou plutôt nous ouvrir à cette réponse que Dieu seul peut nous donner, car notre désir est trop grand pour que nous puissions nous-mêmes y répondre.

Il faut que nous sachions y reconnaître la trace du désir de Dieu et Lui donner le soin de répondre.

 

AMEN

 

 

 
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