AU FIL DES HOMELIES

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Actes 6, 1-7 ; I Pierre 2, 4-9 ; Jean 14, 1-12

Cinquième dimanche du temps pascal – A

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans l'eucharistie que nous allons célébrer, tout est dit, l'intégralité du mystère de Dieu derrière le voile ténu de l'apparence du pain et du vin, toute la richesse foisonnante de ce qu'est Dieu, tout ceci est dit et réellement présent. Les pa­roles essentielles sont prononcées, Dieu dévoile son cœur, et le cœur de Dieu est sa passion blessée pour l'homme. On ne peut rien ajouter à l'eucharistie Car tout, absolument tout est dit, ce sont des paroles défi­nitives qui touchent même déjà à l'éternité et nous sommes confrontés, de dimanche en dimanche, à ce mystère lourd, total, réel, plus grand que le monde, plus éternel que le monde. Et pourtant nous pouvons passer dans ce mystère et nous passons souvent dans ce mystère en restant quelque peu absorbés par la quotidienneté et par la banalité de l'existence, et sou­vent nous restons presque de glace devant la Passion de Dieu. Cette Passion nous est répétée, nous est re­dite, nous est réaffirmée par les rites qui dévoilent le cœur de Dieu. Et il nous arrive souvent, c'est une ré­alité qu'il ne faut pas manquer, que nous restons quel­que peu indifférents face à ce dévoilement. Nous arri­vons sans faim ou sans soif. Nous ne sommes pas assez assoiffés ni assez affamés pour désirer, discer­ner, deviner ce voile ténu de l'apparence, ne serait-ce que dans la fulgurance d'un instant, l'immensité de la puissance du mystère de Dieu. Si vraiment nos yeux pouvaient voir, en un court instant, à la fois la gloire de Dieu et celle promise à l'homme, mais peut-être que nous ne voulons pas vraiment le découvrir tota­lement, car nous craignons, comme inconsciemment, que cette découverte totale du mystère de Dieu ne nous fasse mourir ! Et nous restons quand même tou­jours un peu au seuil. Et il est vrai que notre foi est faite pour nous apprendre à être au seuil, car nous sommes au seuil du mystère et nous y restons sou­vent.

J'aimerais proposer deux histoires qui peuvent nous permettre de comprendre quel est le statut réel de notre expérience, en ce jour, sur cette terre, de Dieu.

La première est celle d'un homme à qui l'on a parlé de la mer, qui en a rêvé, à qui l'on a raconté ce qu'est la mer, qui a peut-être vu des photos, qui a eu des récits et qui s'est imaginé à quoi pouvait ressem­bler cette immensité liquide, foisonnante, riche, mul­tiple, vivante, qu'est la surface de la mer. Et son his­toire est comme un long chemin qui permet d'attein­dre la mer. Et puis un jour, il arrive au pied d'une dune, d'une dune presque infranchissable, comme un mur. Et il ne peut pas, en cette vie, franchir cette dune, il reste comme derrière, il entend simplement la rumeur, il hume le parfum des grandes eaux salées. Mais il ne voit pas encore. C'est l'expérience du seuil, c'est l'expérience que nous avons souvent par rapport à Dieu. Dieu est vraiment derrière et nous sommes vraiment tout près. Mais il y a encore entre Lui et moi comme un voile ténu. En quelque sorte, Dieu a prévu une progression dans sa révélation, mais la progres­sion non pas dans ce qu'Il donne Lui-même, car Il est totalement là et il sera totalement là dans l'eucharistie. Ce n'est pas Lui qui se distille jour après jour pour nous apprendre à l'aimer, mais il est vraiment totale­ment là. Mais la progression, il l'a conçue pour nous, dans le chemin qui nous permet de revenir à Lui, Il ne l'a pas conçue dans n façon de se donner, car il se met dans le monde, il se met dans le monde tel que nous ne pouvons pas l'agripper ni le saisir, pour ne pas le ramener aux choses de ce monde. En quelque sorte Dieu nous attire à Lui en étant totalement prisent dans ce monde, mais il voudrait que nous traversions un peu cette apparence pour quitter notre grotte obscure, intérieure ou terrestre, pour accepter déjà en ce monde d'aller dans un autre monde, de fréquenter un autre paysage, un monde nouveau, apparemment invisible. Il nous demande un peu de nous quitter nous-mêmes pour que ce voyage commence vraiment et s'inaugure en nous et que nous ne soyons pas capables de possé­der ou de conquérir ce qu'est Dieu.

L'autre histoire, considérons une femme, comme on disait dans le temps, mal informée "des choses de la vie", comme cela pouvait arriver au dix-septième ou au dix-huitième siècle, et à qui l'on an­nonce qu'elle va avoir un enfant. Elle ne sait pas d'où vient l'enfant. Et de fait elle s'imagine peut-être au début de sa grossesse que, sans s'en rendre compte, l'enfant va lui tomber peut-être dans les bras et quelle va pouvoir jouer avec lui. Elle l'imagine comme arri­vant vers elle. Puis progressivement, très progressi­vement, elle prend conscience que ce qu'elle désire, que ce à quoi elle aspire le plus chèrement est déjà en elle, est déjà dans son sein, et elle est comme rassurée parce que ce qu'elle cherchait est déjà en elle. Elle possède déjà ce qu'elle désire le plus précieusement.

Ces deux histoires celle du seuil qui nous met en face d'une dune qui est l'apparence de ce monde et l'autre qui nous fait comprendre que ce que nous dési­rons nous le possédons déjà s'il y a encore entre lui et nous quelque chose d'infranchissable, il n'est pas loin de notre vie, il est à l'intérieur d'elle, au plus intime d'elle. Et nous possédons en substance les choses que nous espérons, comme nous allons recevoir dans notre corps la chose la plus précieuse de ce monde qui est son corps et son sang. Et c'est vrai que son corps et son sang vont venir vraiment habiter notre être, ce n'est pas une image, ni une idée qui va venir habiter notre esprit, mais vraiment la substance totale de Dieu.

Frères et sœurs, ces deux histoires qui tentent un peu de décrire quelle est notre position en ce monde par rapport à Dieu et comment nous ne pouvons pas nous contenter d'être derrière ce voile ou d'accepter si facilement que les choses ne se voient pas, ne se sentent pas, mais qu'il faut en nous, c'est la seule condition, aiguiser notre marche, aiguiser notre désir pour que nous ne cessions pas de désirer de voir la mer ou, comme la femme, que nous ne cessions pas de vouloir que cet enfant naisse de nous, cet enfant qui est la création nouvelle que Dieu a commencé à faire naître en nous.

Frères et sœurs, le Christ est le chemin : cela veut dire que notre vie est faite de ce long chemine­ment qui nous permet d'atteindre au plus profond de nous cette chose fondamentale que nous désirons. Alors, ici rassemblés en cette église, dans la multipli­cité de nos désirs, cherchons un point commun à tout ce que nous désirons réellement sur cette terre. Si toutes ces choses que nous désirons sur cette terre pouvaient se rejoindre en un seul point, en un point unique, lointain, mais réel quand même, que ce point unique se dessine comme un visage quelqu'un qui nous attend, comme un amour souverain qui n'attend que moi pour se déployer, comme un amour blessé qui attend toujours que j'ouvre les yeux, mais qui prend patience et qui m'apprend à aller doucement vers lui afin que je ne perde jamais de vue cette vérité, cette vie qui est promise, que je ne vagabonde pas dans cette vie en m'en contentant, niais que j'accepte qu'un désir insatisfait, comme une blessure tenaille mon cœur pour le pousser à aller plus loin. Il faut que se rende visible dans la vie des chrétiens cette insatis­faction, sinon, Dieu ne peut pas se faire voir, Dieu ne peut pas se rendre visible. S'il n'y a pas en nous, en notre cœur, vivant et visible, le sentiment d'hommes qui attendent et qui ne peuvent pas se contenter de l'apparence des choses, mais qui savent que derrière ce voile (dune) de l'apparence se tient quelqu'un qui veut du bien et qui nous aime, c'est ainsi que nous pourrons écraser la haine.

Les événements de ces jours récents nous ont montré à quel point le mal, dans son aspect peut-être le plus horrible de la haine qui veut saccager l'homme et ce qu'il a de plus sacré : sa mort, de ces haines entre races, est toujours vivant. Nous n'avons pas fait de grands progrès à cet égard et il suffit d'un rien pour que le monstre hideux de cette haine se réveille.

Alors, frères et sœurs, ne rejetons pas loin de nous la possibilité de cette haine, non pas que nous soyons responsables en tant que tels, mais la haine, elle prend racine dans le cœur de chacun de nous. Elle n'est peut-être qu'un vague filet d'eau en notre cœur, filet qu'ajouté aux autres deviendra vite fleuve. Mé­fions-nous de chercher seulement une cause de so­ciété à ce problème du mal et de la haine. Essayons de voir en nous comment nous pouvons l'alimenter, ne serait-ce que par notre manque de foi ou notre man­que de désir d'aller plus loin et de traverser ce monde. Si nous étions vraiment des chrétiens responsables, en ce sens que si nous étions vraiment ce sel de la terre, sel qui donne un goût à la vie, au monde, ce qui est indispensable pour que le monde ressuscite, alors nous serions en nous comme touchés profondément par tout ce qui est bien et mai dans ce monde, en re­jetant non pas loin de nous ces histoires, mais en nous sentant concernés. Pourquoi ? parce que notre Sei­gneur et maître l'a pris en compte et l'a monté sur la croix. Un chemin qui est Dieu lui-même et qui fa­çonne en ce monde des hommes de désir.

 

AMEN

 

 
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