AU FIL DES HOMELIES

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UN CONSENTEMENT QUOTIDIEN : "ME VOICI"

Ac 14, 21-27 ; Ap 21, 1-5 a ; Jn 13, 31-33 a+34-35
Cinquième dimanche de Pâques - année C (17 mai 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Aimez vous les uns les autres". Déjà cette phrase avait retenti dans l'Ancienne Alliance, déjà l'Ancienne Alliance avait proclamé que le secret même du peuple d'Israël choisi par Dieu était que l'amour règne dans ce peuple et que les hommes se respectent les uns les autres comme des frères et des sœurs.

Commandement nouveau donc, et comman­dement ancien : est-ce le commandement d'une loi universelle qui consisterait à tenter d'arrondir les an­gles de nos relations pour que jaillisse l'amour entre nous ?

Et pourtant ce commandement est entière­ment nouveau car il s'agit de s'aimer comme "Je vous ai aimés", comme le Christ nous a aimés. Il s'agit de prendre la suite d'un mouvement qui a commencé avant moi et sans moi. Il s'agit de recevoir une force et non pas de vouloir aimer, il s'agit de recevoir une force grâce à laquelle je puisse aimer ceux que je n'aime pas forcément naturellement, pour que je les aime surnaturellement.

Etre chrétien, c'est donc être saisi par un mouvement qui a commencé dès la fondation du monde, qui s'inscrit dans le cœur même de la Trinité de Dieu, qui, descendant de cette Trinité dans le Fils, prenant place en nous par l'Esprit, permette de déga­ger en nous cette potentialité d'amour et remonte ainsi vers le Père. Il est très difficile de saisir exactement comment chacun de nous a commencé vraiment à aimer. Et il n'y a pas pire chose que ces caricatures d'amour que nous nous sommes parfois inventées dans le monde de l'Église, cette espèce d'attitude un peu gluante et mièvre dont nous nous revêtons pour faire croire que nous sommes bons et que nous nous aimons. Personnellement j'éprouve une nausée pro­fonde lorsque je rencontre cette espèce d'amour un peu volontaire, quasi professionnel : "il faut que je t'aime". Je trouve que cette caricature est un manque de respect de Dieu qui veut prendre sa place pour aimer à sa place. Personnellement j'attends que le Seigneur m'aide à vous aimer pour que je vous aime davantage, car je voudrais pour cela que mon amour soit authentique, même s'il est peut-être un peu raide, ce qui est d'ailleurs vrai pour chacun de nous.

Je pense qu'il y a quelque chose à comprendre qui se situerait comme en amont de l'amour, en amont de cet amour Si difficile à saisir, qui peut-être terrible quand Il a la couleur du sang de la croix et puissant quand il se revêt de la fulgurance de la lumière de la Résurrection. Ce serait comme un travail, un travail que nous aurions à faire en nous-mêmes, une sorte d'union à réaliser avec Dieu pour que, de cette union, naisse et jaillisse un amour authentique qui vient du cœur de Dieu et non pas de mon cœur humain.

C'est peut-être pour cela que le Christ an­nonce dans l'évangile qu'Il "fera monter des choses que l'oreille n'a jamais entendues, que l'œil n'a jamais vues et qu'Il avait cachées dès la fondation du monde", ces choses cachées dès la fondation du monde, c'est l'amour qui vient du Père qui engendre le Fils et donne naissance à ce peuple de frères et de sœurs. Mais coupé de cette racine, il n'est pas l'amour de Dieu et il n'est pas un amour durable et il n'est pas un amour qui ouvre la porte de la Résurrection, et donc de l'éternité, il n'est qu'un vague effort qui cache souvent nos égoïsmes et nos orgueils humains.

Recevoir cet amour ou naître à la vie divine, car il s'agit de la même chose, suppose donc un effort préalable avant de sentir un amour qui pourrait naître de moi pour les autres.

Et cet effort, il est celui de nombreuses fem­mes et hommes de l'Ancien Testament qui ont accepté que leur vie soit modifiée, transformée, renversée par l'irruption de Dieu, parce que Dieu est Dieu, et que cela suffit à tout bouleverser.

Et vous vous rendez compte, frères et sœurs, que lorsque Dieu a recommencé à réécrire l'histoire avec notre aïeul Abraham, Il a attendu de sa part un acquiescement, un oui, une adhésion. Il a pris le ris­que qu'Abraham finalement dise non, un peu comme sa femme semblait le lui souffler : "que te sert-il de croire à un Dieu qui te promet une génération aussi nombreuse que les étoiles du ciel, et tu n'as aucun enfant". Et le rire de Sara est là avec humour pour contrebalancer cette adhésion folle d'Abraham.

Et après Abraham, d'autres encore. Pensons à Jacob qui, dans la nuit, combat et étreint en même temps Celui, qui un court moment lui accorde la vic­toire, mais au prix de quelle soumission. Là aussi on découvre dans cette vie d'homme une sorte de consentement, une sorte de poids que l'homme ac­cepte de porter devant Dieu, en dépit de toute logique, au mépris de toute sagesse humaine. Lorsqu'on ren­contre Dieu, on en sort en quelque sorte plus lourd. Il est question de gloire dans l'évangile, le mot gloire et le mot poids sont les mêmes mots en hébreu. Lorsque nous rencontrons Dieu, lorsque cette rencontre prend vie en nous, nous ressortons de cette rencontre tout à la fois plus alourdis de la gloire de Dieu, et para­doxalement plus légers, puisque la gloire de Dieu ne nous attache pas à cette terre, mais elle nous donne un poids pour mieux nous élever vers Lui.

Et puis d'autres personnages encore dans l'Ancien Testament ont continué à dire oui, à dire : "Me voici" en des moments très difficiles où cela relevait de l'héroïsme pour tel ou tel, d'adhérer au salut de Dieu, ou au contraire dans des moments de grâce et de félicité où il était plus facile de se présen­ter devant Lui et de s'offrir pour être son disciple. L'ultime "Me voici" de toute la chaîne des "oui" qui ont permis à Dieu de recommencer à écrire l'histoire, Dieu prenant le risque à chaque fois qu'on Lui dise non et que la chaîne se rompe, l'ultime "oui" de cette longue chaîne, c'est celui de Marie qui ne dit pas sim­plement : "Me voici", mais qui dit cette phrase plus belle encore : "Je suis la servante du Seigneur". Alors qu'on pouvait la prendre pour une femme prise en faute, elle accepte dans ce contexte-là d'être prise, d'être reçue comme la servante du Seigneur. Et c'est parce qu'elle se donne comme servante du Seigneur qu'elle accepte d'être la Mère de Dieu, qu'elle accepte d'être la Mère de Celui qui va donner l'amour. Elle n'est pas celle qui aime Dieu, après quoi elle devien­drait la Mère de Dieu, elle est celle qui consent fon­damentalement au poids de Dieu, et ce poids de Dieu, c'est cet enfant dans son sein pour que de son sein jaillisse l'Enfant qui va annoncer l'amour au monde.

Il s'agit donc de faire naître en nous, jour après jour, ce consentement, cet acquiescement, que nous réécrivions, que nous proclamions, que nous criions, que nous affirmions, parfois contre vents et marées, dans les moments les plus bas comme les moments les plus hauts : "Me voici, Seigneur".

Frères et sœurs, ce que je vous dis là m'est personnellement très cher. Je souhaite de tout mon cœur qu'un chrétien soit celui qui, jour après jour, événement après événement, pensée après pensée, écrive dans sa vie son "Me voici", son offrande de lui.

Pourquoi ? parce que j'imagine qu'au jour de ma mort, mon intelligence, la clarté de ma conscience seront peut-être éteintes ou abîmées par la souffrance ou par l'agonie, peut-être même désespérées, et j'es­père que du fond de mon cœur de chrétien, de fils de Dieu que je suis comme vous, le "Me voici" que j'ai essayé d'écrire tant bien que mal dans ma vie se fera entendre devant Dieu.

C'est le mystère de notre rencontre au mo­ment de notre mort. Ce n'est pas simplement ma bou­che ou mon intelligence, ma volonté d'aimer qui di­ront au Seigneur : "j'ai voulu aimer". Non, je crois que ce n'est pas cela que Dieu me demandera, il deman­dera simplement à entendre ma vie proclamer toute son attente de l'amour de Dieu. Ainsi même s'il faut y aller avec des béquilles, en boitant, en rampant même, nous irons quand même en espérant que notre âme proclamera au-delà tout sa confiance inéluctable dans le Seigneur et que le Seigneur entende ce "Me voici" qu'Il attendait.

Je crois qu'il est là le secret du chrétien. Alors si nous faisons ce travail qui consiste à donner à nos événements ce poids d'offrande, ce poids de consentement, ce poids d'acquiescement, si nous tra­vaillons, cela veut dire en union avec Dieu, si nous travaillons à ce consentement intérieur où nous repro­nonçons matin après matin, non pas dans l'héroïsme, mais dans la fidélité banale des jour et des nuits qui se succèdent, autant dans l'allégresse, la félicité que par­fois dans la peine, la tristesse ou des jours mornes, que je reprononce malgré tout ce "Me voici" parce que je n'ai que cette fidélité-là à offrir, celle de re­commencer inlassablement devant Dieu de dire : "Je suis ton serviteur, c'est cela que Tu attends de moi".

Et en devenant jour après jour davantage celui qui s'attache au Seigneur, en m'attachant à son cœur de Dieu, alors je m'attache au mouvement qui est son propre cœur, son mystère, son secret et je deviens capable d'aimer, et je deviens capable d'aimer comme Il m'a aimé, pour vous aimer, et non pas d'aimer parce qu'il faut aimer. Il ne s'agit pas en quelque sorte d'un commandement, mais d'une communication d'amour.

Le mot commandement est un mot un peu ambigu qui nous donne comme une espèce de devoir, suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, il ne s'agit pas d'aimer coûte que coûte, il s'agit d'aimer comme Dieu nous aime, de recevoir l'amour de Dieu. Et pour cela, d'entretenir avec Dieu au fond de notre cœur une telle intimité que je ne peux que recevoir de son amour.

Tout ceci s'inspire de la relation qu'il y a en­tre le Fils et le Père, puisque nous ne pouvons vivre que parce que le Fils a aimé le Père et que le Père aime le Fils et que le Fils est dans le Père et que le Père est dans le Fils et que nous avons, à cause du Fils, à revenir vers le Père. Et nous avons à nous ap­procher le plus possible de cette relation inouïe, mais exemplaire, qui nous attire nous aussi dans ce même mouvement.

Alors, frères et sœurs, ce consentement, ce travail et ce "Me voici", ce "je suis ta servante, je suis ton serviteur" est la condition préalable de tout amour.

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus qui avait des sœurs acariâtres, des frères et des sœurs acariâtres comme nous tous ici, puisque nous sommes tous par­fois acariâtres les uns pour les autres, avait dit cette chose très belle sur laquelle je voudrais vous laisser ce matin : "Ah ! Seigneur, je sais que Vous ne me commandez rien d'impossible. Vous connaissez mieux que moi ma faiblesse, mon imperfection, Vous savez bien que jamais je ne pourrai aimer mes sœurs comme Vous les aimez, si Vous-même, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi. C'est parce que Vous voulez m'accorder cette grâce que Vous avez fait un commandement nouveau pour que je l'aime puisqu'il me donne l'assurance que Votre Volonté est d'aimer en moi tous ceux que Vous me commandez d'aimer. Oui je le sens, lorsque je suis charitable c'est Jésus seul qui agit en moi. Plus je suis unie à Lui, plus aussi j'aime toutes mes sœurs. Oui je le sens, lorsque je suis charitable c'est Jésus seul qui agit en moi. Plus je suis unie à Lui, plus aussi j'aime toutes mes sœurs."

 

AMEN

 

 

 
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