AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE PROGRÈS HUMAIN ET LE SALUT DE DIEU

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques - année A (9 mai 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Je pars vous préparer une place". Frères et sœurs dans le Christ, nous sommes rassemblés ici, dans cette église, comme une parcelle d'un Royaume, du Royaume de Dieu qui semble encore appartenir au monde et qui pourtant tout doucement s'en détache.

L'église et toute église en ce dimanche matin, c'est ce lieu où des hommes et des femmes de ce monde, ancrés dans leur histoire humaine, avec leur poids, leurs blessures, viennent pour se dire qu'ils appartiennent aussi à une autre histoire et que l'Église et que le sacrement de l'eucharistie que nous allons célébrer est comme la porte entrebâillée, la porte ou­verte sur l'au-delà, le vrai Royaume et la vraie histoire de Dieu et des hommes.

En effet chaque fois que nous franchissons les portails des églises, c'est pour signifier tant à nous-mêmes qu'aux autres hommes que nous ne sommes ici que de passage comme des pèlerins parfois errants et nous signifions que nous attendons que le Royaume advienne comme s'il allait exploser à l'intérieur même du monde dans lequel pourtant nous vivons, nous nous déplaçons et nous nous battons. A l'extérieur de ces murs, nous sommes évidemment confrontés à un monde difficile, à un monde de haine, à un monde de souffrance et dans notre société, dans les sociétés, nous essayons d'établir les uns avec les autres une meilleurs justice, une plus grande fraternité, mais surtout nous devons faire tomber les illusions que le monde ne cesse de faire naître. Nous sommes affamés d'espérance et en matière d'espérance nous sommes tous absolument égaux, nous sommes des pauvres et nous sommes si pauvres en matière d'espérance que parfois nous sommes prêts à vendre notre manque d'espérance non pas à celle que propose l'Église qui est difficile à définir, mais à l'espérance que le monde nous propose.

Or, il n'y a pas pire caricature que celle que donne l'imitateur du monde du salut que l'Église offre aux hommes et notre vingtième siècle a été fortement marqué par cette caricature si terrible et si définitive que nous avons découvert que ce salut profane, que ce salut mondain, non seulement ne sauvait pas les hommes, mais les tuait. En effet lorsque nous accep­tons un tant soit peu d'offrir notre vie à quelque espé­rance mondaine, nous récoltons ce que nous avons donné et nous mourons un peu avec cette fausse, cette ignoble fausse espérance que le monde ne cesse de sécréter. C'est comme si le monde, c'est-à-dire nous-mêmes dans la vie politique, dans la vie sociale, croyions presque instinctivement, certes il y a l'Église, la porte ouverte sur le Royaume, mais croyions fon­damentalement qu'une civilisation pouvait un jour donner naissance à une espérance qui permette à des hommes d'être des frères égaux entre eux.

Je crois que l'Église depuis le début de sa vie s'oppose en faux, radicalement et définitivement, éternellement à ce genre d'affirmation : l'espérance ne peut venir ni du monde ni même d'elle-même car elle ne la possède pas, ce salut ne vient pas d'elle, mais vient de l'au-delà, de Dieu. Et lorsque le monde avec timidité ou avec fureur énonce un programme de sa­lut, de meilleure vie aux citoyens que nous sommes, sachez, frères et sœurs, qu'elle risque toujours de nous tromper, d'apporter l'inverse de ce qu'elle avait an­noncé.

Cette fin du vingtième siècle est marquée par la fin des idéologies, dit-on ou lit-on dans de nom­breuses revues, et vous constatez comme moi que ces murs qui s'effondrent et qui n'ont pas fini de s'effon­drer ne nous laissent pas entrevoir nettement un monde d'espérance, mais qu'ils cachaient d'autres haines plus anciennes, d'autres blessures, plus radica­les qu'il est aussi difficile à démanteler que les murs qui les cachaient. Et il faut bien, nous, les chrétiens en ce monde, être de ces gens lucides, paisibles qui an­noncent à temps et à contre-temps que le salut ne vient pas du monde, ne vient d'aucune civilisation ni occidentale ni autre, mais qu'il vient de Dieu et que nous ne pouvons pas tromper nos frères et nos sœurs même s'ils ne sont pas dans l'Église, en leur faisant croire qu'ils seront sauvés et que leur vie ira mieux avec quelques arrangements de société. Il y a là une affirmation, j'allais dire, quasi obsessionnelle dans l'Eglise : l'homme que tu es est un fils de Dieu, est un enfant de Dieu, choisi par Dieu, et c'est de son cœur, de ce consentement que tu peux formuler devant Dieu que naîtra le salut qui te sera offert.

De fait nous sommes ici, hésitant en ayant l'impression d'avoir enfin écrasé de notre pied civilisé la barbarie sanglante et morbide des temps ou des siècles plus obscurs. Et nous avons mis notre foi, moi le premier comme vous, dans une société plus technique, en nous disant finalement qu'un certaine amélioration de notre vie irait quand même dans le sens d'un certain salut, provisoire certes, mais quand même. Or nous découvrons, certains l'avaient dit en prophètes, que cette barbarie ancienne a pris un nou­veau visage, qu'elle a laissé la place maintenant, et nous pouvons l'entrevoir, à une barbarie glacée, tech­nique, impitoyable qui n'apparaît pas mieux que la précédente. Et nous sommes là comme pris en "sand­wich" entre l'ancienne barbarie dont nous voulions nous émanciper et la nouvelle barbarie dont nous n'ar­rivons pas à maîtriser les éléments. Nous comprenons que toute civilisation si elle semble pour un instant en progrès, fermente en fait en elle-même sa propre des­truction.

Lorsque Dieu est venu dans le monde, Il n'a pas érigé, construit, édifié une civilisation modèle dont nous serions les héritiers aujourd'hui. Non, Il est venu parler autrement, Il est venu dire autre chose, que la succession des sociétés et des civilisations. Car il est bien un fait, frères et sœurs, qu'en ce moment, qu'en ces jours et jusqu'à la fin des temps, chaque jour de cette histoire du monde, nous serons là bercés entre les anciennes illusions ou désespérés par les espoirs morts aujourd'hui, avec cet homme, le même, qui n'est pas simplement l'homo sapiens, mais qui est aussi l'homme avide d'espérance, avide d'affection, cher­chant par un rite à rejoindre l'au-delà, finalement cet homme complexe, multiple, imprévisible, quasi im­probable, qu'aucune société, qu'aucune théorie, qu'au­cun système ne saura vraiment totalement dire.

Et nous, frères et sœurs, qui sommes infirmes invisiblement ou visiblement, qui souffrons à la fin de cette vie de voir notre corps s'abîmer ou qui avons peur de la mort, nous sommes tous pour les coups logés à la même enseigne : ces espoirs humains n'ont pas eu d'effet sur nous, nous cherchons autre chose. Et le salut de Jésus, si je peux le résumer, est le suivant : entre ces deux barbaries dont je faisais état à l'instant, il y a toujours l'homme démantibulé et souffrant, cet homme non guéri, cet homme blessé, toujours. Et chaque jour donnera naissance de façon définitive dans cette vie humaine à un homme toujours blessé, toujours abîmé en lui-même et par l'extérieur, un homme qui attend une guérison.

Jésus est venu comme un homme blessé, comme un homme démantibulé, comme un homme qui tout en s'inscrivant dans l'histoire de son temps, n'a pas pris les positions politiques contre ou avec son temps, mais différemment, en touchant le cœur d'un d'entre eux, puis de deux apôtres, puis de douze, et des femmes qui l'entouraient, a annoncé un salut qui passait justement par cette souffrance, par cette ambi­guïté de la douleur, par cet absurde de la mort qui, pris en Lui, transformés par Lui, sont devenus non pas une chose à combattre comme si nous voulions les écraser de notre savoir, mais sont devenus un chemin, une porte, une vie. Paradoxalement, le Christ n'a pas planté la vie dans une espèce de société meilleure, mais Il l'a plantée dans la lie de notre vie, dans le plus bas de notre vie, dans ce qui est le plus médiocre et le plus laid, dans ce qui est abîmé, dans notre humanité défigurée. Il l'a plantée dans cet endroit-là pour que cet endroit-là ait un sens, soit l'occasion de la nais­sance d'un monde meilleur.

Lorsque les deux apôtres dans l'évangile de­mandent l'un à voir le Père et l'autre à dire : mais nous ne connaissons pas le chemin, ils sont tous les deux en train ou de passer par-dessus la vie humaine et donc ses misères et donc le lieu que Dieu a choisi pour être le lieu de sa révélation ou au contraire de dire : il y a un chemin humain à faire, cela suffit comme ca, il n'est pas sûr qu'il y ait quelque chose derrière, en tout cas le Père, c'est bien trop tard ou bien trop loin. Et nous sommes souvent balancés entre ces deux tentations : ou de nier le chemin que nous avons à faire sur terre et qui est paradoxalement le chemin à travers lequel nous serons épousés, ou au contraire de dire : il est tellement fatiguant de vivre et tellement fatiguant de se battre, on verra bien si le Père nous attend. Il faut tenir les deux choses en même temps, le terme et le moyen. Et ce terme et ce moyen sont une personne unique pour tous les hom­mes du monde entier et pour toute l'histoire des hom­mes : Jésus Christ "Je suis le Chemin et la Vie".

Frères et sœurs, doivent s'inscrire en nous ces annonces définitives que l'homme ne pourra pas trou­ver sur terre de quoi se sauver, mais qu'il ne peut le trouver qu'en Jésus Christ. Lorsqu'on affirme que Jésus est le seul Chemin qui va au Père, ce n'est pas pour nier que toutes les expériences religieuses hors du judéo-christianisme ne mènent à rien. Pourquoi le Christ aurait-Il pris le soin d'affirmer "il y a d'innom­brables demeures dans la maison du Père" ? car le fait est, nous qui connaissons le Christ, nous répon­drons devant le Christ de notre connaissance du Christ. Mais qu'en est-il de ceux qui ne connaissent pas le Christ ? de ceux qui vivent dans l'islam, dans le judaïsme, ou dans le bouddhisme même et qui, comme des justes, sur leur terre, dans leur pays, vi­vent au cœur même de leur passion la présence confuse, non explicite de Celui qui, comme eux, vit cette Passion et qui est Jésus, même s'ils ne pronon­cent pas son nom. Il y a de nombreux parvis de notre Église, nous n'avons pas à juger que nous sommes meilleurs que les autres, mais nous savons que nous avons cette redoutable responsabilité car nous connaissons Celui qui donne sens à nos souffrances et qui est Jésus-Christ et qui donne sens aux souffrances de tous les hommes.

Alors frères et sœurs, assurés de cette pré­sence du Christ dans cette Église que nous sommes assurés qu'à cet endroit même, comme une pâte qui se lève, commence à fermenter la pâte nouvelle de l'hu­manité, doucement, invisiblement, paradoxalement, sachons que tout ce que nous sommes, l'acte le plus intime, secret de notre cœur, le Fils vient le cueillir, l'accueillir pour le monter vers le Père. Et j'aime dans cet évangile cette annonce du Christ qui dit : "Je dois partir vous préparer une place", comme s'Il n'avait jamais fini de rassembler en nous, de récupérer en nous toutes choses les choses les plus fautives, les choses les plus secrètes, les choses qui sont appa­remment tombées dans l'oubli, afin de leur donner leur commencement d'éternité.

Alors frères et sœurs, en ce jour forgeons-nous la véritable espérance qui n'est pas de ce monde, mais qui est donnée par Dieu. Accueillons à travers ce pain et ce vin le visage de Dieu qui vient vers nous et qui n'arrête pas de cueillir ce que nous sommes pour le porter vers Dieu comme ce qu'Il a de plus cher : "Ceux que tu m'as donné, Je ne veux en perdre au­cun". Nous sommes si chers à Dieu que rien de notre vie ne tombera dans l'oubli, aucune souffrance, aucun désespoir même ne sera effacé du grand livre de notre vie en Lui. Dieu nous aime, nous rassemble et fait naître déjà sur ce monde son Royaume son espérance.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public