AU FIL DES HOMELIES

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Actes 9, 26-31 ; I Jean 3, 18-24 ; Jean 15, 1-8

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

Vigne taillée au printemps 

F

rères et sœurs, aujourd'hui notre communauté est au complet puisque nous vous accueillons, vous les frères anciens et vous tous qui êtes malades et qui souffrez dans votre corps. Nous pouvons donc nous dire qui nous sommes, les uns avec les autres, puisque nous voilà tous ensemble, rassemblés pour célébrer Jésus-Christ et son mystère. Il est vrai qu'une communauté qui n'a pas avec elle ses anciens ou qui n'a pas avec elle ses frères malades est de fait incomplète. Il manque à sa réalité, celle si difficile à comprendre et souvent si douloureuse, mais qui fait partie de l'horizon de notre vie : l'âge, la vieillesse ou la maladie et le Christ rassemble non seulement les jeunes vivants, les familles aux nombreux enfants ou ceux qui n'ont pas d'enfants, les veufs, les veuves, les célibataires qui n'ont pas choisi d'être célibataires, les tristes, les joyeux, bref toutes les vocations humaines, là où la vie nous a placés, le Christ nous rassemble tous avec vous, les anciens, pour dire, comme si nous, lorsque nous vous rassemblons comme en une seule bouche, un même mot : le mot communauté, et c'est vrai qu'au milieu de nous, c'est pour nous dire ensemble qui nous sommes. Nous nous appelons l'Église de Dieu, ça veut dire, chose bien paradoxale, que nous sommes l'épouse de Dieu. 

       Que fait Dieu en nous si ce n'est qu'Il construit, année après année, jour après jour, minute après minute, en chacun de nous, ce qui un jour sera son épouse totale, consentante à son amour ? Que fait-Il de notre humanité si ce n'est qu'Il la construit, qu'Il la restaure et qu'Il l'établit afin qu'un jour Il puisse totalement l'épouser ? Qu'est-ce que l'Église si ce n'est celle qui doit avancer vers Lui comme les bras ouverts, comme une vierge pure, toute sainte et que le Christ enfin embrassera et étreindra de son amour, de ses bras étendus sur la croix qu'Il refermera sur cette humanité qu'Il a choisie d'épouser ? Et nous tous qui sommes ici rassemblés, c'est cela que nous venons construire ensemble, une humanité nouvelle et restaurée que même la vieillesse, que même la maladie ne peut atteindre, car tous nous sommes appelés à coopérer ensemble, à être des sarments d'une seule vigne, le Christ étant cette vigne. Et nous sommes appelés à nous greffer dessus comme un corps nouveau. 

       C'est vrai, frères et sœurs, que c'est Dieu qui a l'initiative de cette démarche et c'est Lui qui nous convoque, ce n'est pas nous qui nous nous sommes choisis. C'est vrai que c'est Lui qui nous rend "épouse". Une humanité épousée, en ce sens que c'est Lui qui fait circuler entre nous l'amour qu'Il nous donne de son cœur et par lequel nous nous aimons les uns les autres. Et c'est vrai aussi que c'est Lui qui nous a choisis et que nous sommes un peu comme des privilégiés d'être auprès du Seigneur, même si ce privilège n'est pas lié à notre fierté ou à nos mérites, mais qu'il est un signe non pas arbitraire, mais un signe profond de l'amour de Dieu pour tous les hommes. C'est vrai qu'Il est à la base de tout, qu'Il en est comme le moteur, qu'Il est là avant nous pour nous attirer à Lui, pour faire de nous une seule épouse unique et bien-aimée, celle que son cœur désire. Dieu désire chacun de nous, nous épouser, nous rejoindre, et c'est pour cela qu'Il nous veut tous ensemble rassemblés. Notre communauté paroissiale, aujourd'hui au complet ou presque au complet, signifie le travail que Dieu veut faire à Aix-en-Provence, en ce jour : restaurer l'humanité. C'est Dieu qui veut commencer à opérer par son Esprit qui circule en nous, une humanité nouvelle, enrichie et ensemencée par son eucharistie, pour faire de nous un seul corps vivant, un seul corps uni comme des sarments soudés au cep afin que tous ensemble nous portions à cause du Christ des fruits les uns pour les autres et pour toute l'humanité. 

       Alors, frères et sœurs, l'Église épouse du Christ, l'Église corps du Christ, comment pouvons-nous répondre à un tel désir de Dieu, à une telle exigence si ce n'est en vivant comme le Christ Lui-même, en imitant notre Epoux bien-aimé, son propre esprit, l'esprit des béatitudes, ce que je vais appeler l'Église des pauvres. Certes, l'Église a souvent eu dans son histoire la tentation d'oublier l'esprit des béatitudes. Souvent elle a été tentée d'être puissante, forte ou d'asservir même les faibles et les pauvres. Mais, frères et sœurs, le mot d'ordre, le premier mot que le Christ nous envoie afin que nous devenions vraiment son épouse bien-aimée, c'est d'avoir comme Lui l'esprit des pauvres, de savoir : heureux sont les pauvres, heureux sont les exclus, et que nous ne serons cette épouse bien-aimée et unique et pure que si nous remettons comme le Christ Lui-même l'a fait dans son cœur cet esprit de sainteté, cet esprit de pauvreté, qui consiste à être, les uns pour les autres, des pauvres voulant prier les uns pour les autres. 

       Frères et sœurs, en recevant aujourd'hui nos frères anciens et nos frères malades, nous sommes confrontés au devoir de la prière. Que ce soit pour vous, les anciens, ou pour nous, les bien portants, ce que nous avons à nous dire aujourd'hui, c'est que nous avons failli parce que nous n'avons pas assez prié les uns pour les autres. Prier les uns pour les autres, c'est aussi votre devoir à vous, les anciens, qu'à nous, les biens portants dans cette Église, parce que nous avons le devoir de nous porter les uns les autres afin de nous amener tous ensemble au Christ qui veut nous rassembler. C'est cela le devoir ultime du chrétien, c'est d'avoir ce souci, dans son cœur, du pauvre, de celui qui reste affligé ou qui reste souffrant dans son corps, comme de ceux qui sont bien portants et qui portent les soucis de ce monde, et de les porter tous ensemble dans une seule prière unanime. C'est à cela que ce dimanche nous confronte et nous convoque, à un devoir. Autant ce mot peut être laid, autant dans le domaine de la prière il est noble et puissant, car nous ne pouvons pas faillir à ce que Dieu nous demande, cette réponse du fond du cœur qui est de nous porter les uns les autres à cause de l'amour qui circule en nous et qui vient de Lui. 

       Frères et sœurs, c'est cela que nos malades et nos anciens, que nous portons souvent dans cette communauté paroissiale, nous redisent aujourd'hui avec force, c'est que vous ne devez pas oublier de prier pour eux, comme eux-mêmes ne peuvent pas oublier de prier pour nous et pour leur communauté. Qu'est-ce que cela veut dire ? ça veut dire que nous avons à prier afin qu'ils aient la force qui ne peut venir que de Dieu, afin qu'ils reçoivent dans leur cœur la grâce de l'espérance, afin qu'ils aient cette certitude que Dieu les aime et qu'Il les tient, et à travers les forêts obscures ou les joies et les peines qu'ils peuvent connaître, que Dieu est toujours là avec eux. Comme pour nous, dans nos difficultés, que nos anciens prient pour nous, pour nos prêtres, pour ceux qui se préparent au sacerdoce, pour ceux qui sont pères de fa mille, pour ceux qui sont mères de famille, pour ceux qui sont seuls et tristes, pour ceux qui sont sans travail, pour nous tous avec nos difficultés et nos joies. 

       Frères et sœurs, la prière, elle est là, elle est le ciment ultime, fort, elle est même la seule raison que nous ayons d'être les uns avec les autres, une seule Épouse que Dieu veut épouser, un seul corps du Christ uni qu'enfin le Christ verra monter vers Lui comme celle qu'Il a toujours aimée.  Ce devoir de prière c'est simplement de laisser notre cœur s'ouvrir, non pas se refermer sur nos soucis d'aujourd'hui. Quand le corps vous laisse en paix, quand il ne vous laisse pas trop haletants au bord de votre souffrance ou de votre maladie, n'oubliez pas de relancer votre cœur pour prier pour tous ceux que vous ne connaissez pas mais qui sont ici présents, et qui ont besoin de cette prière, et qui ont besoin qu'ensemble nous réclamions à corps et à cri cette grâce de Dieu : oui quelle force est celle de votre intercession  Je sais que Dieu ne peut qu'écouter, répondre à cet appel. Surtout venant de vous. Nous avons besoin, les uns pour les autres, de l'intercession de votre cœur comme nous avons besoin, nous aussi, de nous rappeler qu'il nous faut prier les uns pour les autres. 

        Quand on parle de prière, on est toujours comme au seuil d'un problème technique. Comment prier ? et où prier ? Frères et sœurs, s'il s'agissait simplement d'ouvrir son cœur à la misère de nos frères et de nos sœurs, d'ouvrir nos cœurs avec cette compassion comme celle du Christ sur la croix, de porter les uns pour les autres, à cause du Christ, ce qui fait la joie ou les peines de chacun de nous. Qu'est-ce que ce serait, si ce n'est chercher comme à tâtons cette présence de Dieu non pas pour nous-mêmes, mais pour ceux qui en ont besoin qui sont mes frères et mes sœurs à côté de moi. Qu'est-ce que la prière, si ce n'est prendre ce temps, le soir, le matin, à toute heure du jour, un temps de silence où nous ouvrons doucement ce cœur que nous avons si bien fermé sur nos soucis et nos familles et nos problèmes. Qu'est-ce que c'est que la prière si ce n'est tendre les mains de ce cœur vers ce qui est devant, le Christ Lui-même nous prenant la main pour nous tirer à Lui, et chercher comme dans la nuit la main de Dieu qui me donne cette force et cette grâce de savoir qu'Il me tient la main. Qu'est-ce que c'est que la prière si ce n'est savoir qu'Il est là, avant même que je le sente, savoir que malgré le sentiment de son absence ou de son silence, Il est là immensément présent dans un poids incroyable, mais qu'il me faut simplement, moi dans mon humanité, apprendre à le guetter, à le sentir, à sentir comme son avancée douce, son avènement, sa délicatesse. 

       Alors, devenir l'épouse du Christ, devenir le corps du Christ, devenir comme le Christ, avoir un esprit de pauvreté et de béatitude, c'est avant tout ouvrir son cœur à ce que sont les autres parce qu'ils portent eux-mêmes la figure du Christ ou souffrant ou malade ou glorieux, et que nous avons donc à reconnaître dans le visage du celui qui est en face de moi, ou du moins à essayer, ce visage du Christ, pour que ce visage continue à s'épanouir et de passion dans laquelle il peut être devenir résurrection, et de désespoir dans lequel ce cœur peut tomber, devenir espérance. Nous ne pouvons pas rester comme au seuil d'une timidité face à Dieu, mais il nous faut comme avoir l'audace immense de demander, pour nos frères et nos sœurs qui souffrent et qui ont besoin de cette prière, l'espérance réelle, la paix réelle et la joie réelle de Dieu qui seules peuvent venir du cœur de Dieu. Car seul Dieu a vaincu cette souffrance et cette mort, car seul Dieu a été vainqueur au point qu'Il peut nous donner au sein même des épreuves et des souffrances, sa paix, sa présence, son réconfort. 

       Frères et sœurs, en cette eucharistie où nous avons comme à nous reconstituer corps du Christ, où nous avons à restaurer en nous ces éléments éclatés, éparpillés, qui un jour constitueront l'épouse bien-aimée du Seigneur, reprenons cette prière un instant interrompue, prions les uns pour les autres, portons-nous comme le Christ nous a porté sur la croix. 

 

       AMEN


 

 

 

 
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