AU FIL DES HOMELIES

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JE SUIS LA VIGNE

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques - année B (1er mai 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Permettez-moi de faire un éloge peut être un peu profane de cette réalité fondamentale de la vie méditerranéenne : la vigne. Lorsque nous lisons cette allégorie dans l'évangile de Jean, elle nous est tellement familière que nous risquons d'en perdre la saveur. En effet, il est très important de comprendre ce qu'est la vigne dans la culture de la Méditerranée et donc aussi dans la révélation biblique.

Cultiver la vigne, c'est tout autre chose que de s'occuper d'un champ de betteraves ou de pommes de terre ou encore même de blé. Cultiver la vigne, c'est cultiver la plante la plus délicate, la plus capricieuse, la plus étonnante et la plus surprenante. Au fond, il n'y a dans le problème de la culture céréalière ou vi­vrière habituelle (les pommes de terre et les bettera­ves) qu'un problème d'engrais et de production. Le problème c'est le rendement en quintaux à l'hectare, c'est bien connu, tandis qu'en viticulture, précisément, les vignobles qui produisent beaucoup d'hectos ne sont pas nécessairement les plus intéressants. En réalité le problème de la vigne, c'est le problème de cette qualité du fruit qui, par une magie toujours surprenante, inouïe pour le cœur de l'homme, surtout dans une époque où l'on ne connaissait pas encore l'œnologie et la chimie pour contrôler la vinification, la vigne est précisément le "mystère" étonnant d'une plante capable de fournir un vin dont la "personnalité" est toujours étonnante, pratiquement différente chaque année et qui se marie précisément au goût, à l'attente et à cette partie affective de l'homme la plus délicate et la plus belle qui est sa manière de fêter, de célébrer la joie de vivre ensemble. C'est vrai qu'en France on est un peu plus porté sur la question que dans d'autres pays où l'on se contente de ce qui provient du houblon et de l'orge, mais il reste, nous avons raison de voir dans la vigne cet arbre qui est comme le médiateur entre l'univers créé végétal et le bonheur des hommes à vivre entre eux. La vigne, en produisant pour nous le raisin, nous offre ce qui est capable ensuite de de­venir ce moyen par excellence de la célébration, de la convivialité et de la communion des humains.

Bien sûr, il ne faut pas toujours se servir de ce "picrate" insipide que nous utilisons ici parce que malheureusement on ne peut pas faire mieux pour l'instant ! Mais il n'empêche que le vin et la vigne signifient précisément cette rencontre de la terre et du cœur de l'homme. Et la vigne permet de réaliser cette rencontre entre la création dans sa générosité, en hé­breu, le mot vigne signifie littéralement : la généro­sité, dans sa vitalité, dans sa force et la joie de vivre que les hommes éprouvent entre eux. Au fond la mer­veille de la vigne, c'est qu'elle ne cherche pas la quantité, ne cherche pas la production, mais elle cher­che si je puis dire la personnalisation. Ce courant de vie qui jaillit de la terre, elle le transforme, elle le transfigure dans la joie de vivre ensemble.

Et donc depuis que l'homme est l'homme, nous n'avons jamais trouvé d'autre signe plus profond et plus beau de la convivialité que de boire ensemble, non pas du sirop de grenadine ou de l'orangina, mais un bon vin. Et c'est pour cela qu'au fond le problème de la vigne, tel que le Christ l'aborde dans cette allé­gorie, c'est le problème de la sainteté. La sainteté, qu'est-ce à dire ? Elle n'est pas la production de vertu, ni la qualification humaine du meilleur rendement possible en matière d'activité humaine. La sainteté n'a rien à voir avec la productivité, elle n'a rien à voir même avec la perfection comme conformité à un mo­dèle. La sainteté est comme un courant de vie divine qui traverse le cœur du monde et le cœur de l'homme. Et l'on comprend mieux pourquoi le Christ dit qu'Il est la vigne. Il est médiation de vie divine, médiation de sainteté.

Je voudrais prolonger cette réflexion par une citation d'un écrivain moderne dont on commence à parler depuis qu'il a écrit "Le Très bas", cette présen­tation poétique et lumineuse de la sainteté de François d'Assise. Je veux citer de lui un texte pris dans un petit livre au titre mystérieux : "l'éloignement du monde", l'écrivain parle de la sainteté, mais pensez à la vigne comme source de sainteté.

"La sainteté a si peu à voir avec la perfection qu'elle en est le contraire absolu. La perfection est la petite sœur gâtée de la mort. La sainteté est le goût puissant de cette vie comme elle va, une capacité en­fantine à se réjouir de ce qui est sans rien demander d'autre".

La perfection c'est la "petite sœur gâtée de la mort", c'est vrai, la perfection, c'est souvent hélas ! la mort, parce que la perfection est souvent le projet que l'on s'était donné d'être "impeccable", comme on dit dans le Midi, et l'on se retrouve alors avec une cari­cature de soi-même. Tandis que "la sainteté est le goût puissant de cette vie". Notez bien "le goût" et pensez à la saveur du vin. Il s'agit de "cette vie comme elle va". Qu'est-ce donc que la vigne, sinon cette "capacité enfantine"de se réjouir de ce qui est, et ce qui est, c'est bien peu, c'est le caillou avide du sol, c'est le soleil brûlant de l'été. Et avec ça, la vigne se réjouit d'une joie enfantine. La vigne, c'est se réjouir de ce qui est. Ce n'est même pas la peine d'ajouter trop d'engrais, car elle sait se réjouir de presque rien, elle sait métamorphoser la lumière qui lui est donnée pour en faire ce jus de la treille qui nous réjouit si profondément le cœur.

Vous comprenez donc pourquoi le Christ a dit qu'Il était la vigne. Il est la médiation qui, prenant ce qui vient de la terre et de la lumière du soleil, sait engendrer la joie de vivre. Et c'est bien la sainteté chrétienne, non pas une standardisation de la perfec­tion que l'on aurait programmée à priori. La sainteté est la générosité même du courant de la vie qui vient de Dieu, qui traverse la création et qui vient pour re­jaillir dans la Joie du cœur de 1'homme.

Et voici la deuxième chose que je voudrais vous suggérer pour méditer le mystère de la vigne. Le but de la vigne, ce n'est pas elle-même, c'est vrai. Bien sûr, le viticulteur est très fier de sa vigne. C'est le plant qu'il a choisi, celui qu'il a taillé et qu'il a ven­dangé, cette vigne est sa propriété, il en est le pro­priétaire, récoltant, producteur etc... Et il y trouve une fierté légitime, c'est pour cela que le Père est le vigne­ron, Il est Celui qui donne la joie métamorphosée du ciel et de la terre dans le vin précieux qui est le joyau de son savoir-faire. Mais la vigne ne vit pas pour elle-même, elle vit pour la joie des convives. Et donc le Christ ne vit pas pour Lui-même, et l'Église, dans la mesure où elle est le corps du Christ et la vigne du Seigneur, même si souvent elle manque d'ivresse, l'Église ne vit pas pour elle-même. Elle vit pour son Dieu, mais aussi dans la condition présente, elle vit pour partager, pour donner au monde le vin du Sei­gneur. Le sens de la vigne est donc dans la générosité, dans le don, dans le fait qu'elle ne garde rien pour elle et que la sève qui la traverse et que les fruits qu'elle donne ne doivent jamais lui rester attachés sous peine de pourrir sur pied, ce qui ne donnera jamais de vin.

La raison d'être de la vigne, la raison d'être de Jésus-Christ Incarné, l'unique raison d'être de l'Église aujourd'hui en ce monde, c'est de communiquer la vie. Notre raison d'être aujourd'hui, c'est de communiquer la vie au monde, telle est notre sainteté, car le nom le plus précis, le nom le plus vrai de la vigne, c'est l'amour.

Le vin et l'amour, c'est d'ailleurs en réalité la même chose. Les poètes de l'Antiquité et la sagesse populaire les ont toujours associés. Le vin symbolise finalement la force même de l'amour, c'est-à-dire la beauté du don. Ce qui nous amène à voir dans la sainteté, dans le Christ, la joie du don. Permettez-moi de reprendre une autre parole du poète que j'ai cité tout à l'heure et qui effectivement nous suggère, à travers son expérience amoureuse, comme le Christ-vigne est le Christ-amour et le Christ-don. Il écrit à la femme qu'il aime et ce texte s'intitule : "fragment d'une lettre envoyée". Écoutez ce texte en pensant à la vigne comme don et comme générosité et comme don pour le monde :

"Tu es celle par qui me vient le goût profond de vivre. Il ne faut pas craindre une telle phrase. Elle ne t'engage en rien. Le don que tu me fais est un vrai don, impossible à reprendre. Le bonheur c'est de te savoir en vie, et que cette vie passe au plus loin de moi n'importe pas. Au début j'ai cru que tu étais le monde entier. Je l'ai cru d'une croyance enfantine et sans doute nécessaire. En t'éloignant tu m'as appris que tu n'en étais que le seuil et que les chemins, loin de mener à toi, ne font qu'en partir pour me conduire à l'infini. Aujourd'hui, je n'attends rien de toi.. Je voudrais seulement que la vie te soit douce et que tu ne meures jamais. C'est là encore une espérance naïve, mais j'y tiens plus qu'à tout, cette naïveté-là manque aux anges et c'est pourquoi leur joie est si imparfaite ".

Je ne suis pas sûr d'être d'accord avec l'angé­lologie de l'auteur. Peut-être que les anges aussi éprouvent, et tel est bien le mystère de l'amour, c'est le fait suivant : l'amour est donné, il est donné, le geste est irréversible. Et c'est la raison pour laquelle le Christ enseigne cette parabole à la veille de la Pas­sion, elle est un commentaire du "Je Me livre Moi-même, Je Me donne Moi-même". Or, il se donne pour ouvrir aux hommes l'accès, l'infini, il est pour les hommes le seuil de la maison du Père, le seuil du monde véritable. Comme chrétiens, nous devrions vivre non pas en dégustant seuls ce vin de l'amour de Dieu de façon solitaire et narcissique, mais le vin de la grâce qui est déjà passé par la vie, la mort et le sang de Jésus-Christ, doit aussi passer par l'Église et par nous pour être offert au monde.

Dans quelques instants nous allons baptiser Guillaume. Bien sûr il sera d'abord plongé dans l'eau, mais il faut lui souhaiter qu'il goûte un jour l'ivresse de la vigne de Dieu et qu'à travers l'amour de son Seigneur, et à travers la vie qui lui sera donnée de savourer au jour le jour, il découvre cet infini de l'amour de Dieu, cette communion profonde avec le Christ. Et pour Guillaume, je voudrais simplement citer une dernière parole de ce poète, à propos de la communication de la sainteté de Dieu au monde.

"Les saints ont brisé en eux ce principe natu­rel qui sépare chaque vie de toutes les autres : plus rien de l'univers ne leur est étranger et leur cœur vibre du chant de l'étoile comme du murmure de la neige, du sourire des morts comme des pleurs du nouveau-né. Il n'y a pas d'autre humanité que celle des saints. Il n'y a pas d'autre humanité que selon ce point de vue surnaturellement amoureux, amoureu­sement surnaturel".

 

 

AMEN

 

 
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