AU FIL DES HOMELIES

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ACTIFS, AUDACIEUX ET INVENTIFS ...

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques - année A (2 mai 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Une dame d'un certain âge est venue me de­mander avec beaucoup de méfiance où était saint Antoine. Je lui ai répondu qu'il n'y avait pas de saint Antoine dans l'église, Elle est repartie dépitée, cherchant saint Antoine. Vous riez tous, mais je constate que vous n'avez jamais perdu vos clefs de voiture ou vos clefs de maison, Vous n'avez donc jamais invoqué celui avec qui on peut tout retrouver. Et pendant que vous êtes là à ne rien chercher, il y a une dame dans la ville qui cherche. Après tout, cette petite vieille comme on dit ici, toute superstitieuse ! Nous ne sommes pas de ce côté-là, nous avons éradiqué de nos actes religieux toute superstition. Pas sûr. J'ai envie de penser qu'il y a dans nos actes religieux des relents, des vestiges, des traces qu'il ne faut pas éliminer d'un seul coup de balai de purification religieuse, des actes que nous posons, auxquels nous donnons un certain pouvoir occulte, tout en nous voilant la face ou les sens : un bibelot qu'il faut mettre à tel endroit, une porte bien fermée, telle chose, tel acte dont nous considérons, du côté de la magie intérieure et silencieuse de nos vies, qui nous sont nécessaires.

Alors vous allez me dire : "La psychologie, les psychologues nous ont aidés à discerner dans ces actes-là des actes de névrose obsessionnelle". Oui, néanmoins je crois que personne ne pourrait dire ici qu'il n'a jamais esquissé ces gestes, et qu'il s'est vrai­ment débarrassé de tous ces actes : Est-ce que vous passez tous sous une échelle ? Est-ce que vous dites : "Tiens, c'est vendredi 13, ou des choses semblables" ? Tout le monde se fait la remarque parce qu'il y a une espèce de fond religieux que nous avons conservé, comme on dit : "On ne sait jamais, cela pourrait mar­cher". Le problème, il est là : La religion ça ne mar­che pas. Autrement dit, le problème est de savoir qui a le pouvoir dans nos vies, qui détient vraiment les clefs pour nous protéger du mal qui pourrait surgir, qui nous protège de ce qui nous menace. J'entends encore un médecin qui me disait, il y a quelque temps, lors­que, surprise par les tremblements de terre une dame était venue lui demander des pilules contre les trem­blements de terre. Nous rions tous, mais notre vie, nous le savons, collectivement ou individuellement, reste menacée toujours par la maladie ou en tout cas par la vieillesse, par l'amour des autres, du prochain que nous craignons énormément, etc … Nous ne pou­vons pas avancer sans inquiétude dans le monde dans lequel nous sommes. Et la foi que nous avons ne nous a pas barricadés contre cette inquiétude, nous ne sommes pas absolument sans souci de notre vie et de la vie de ceux qui nous sont chers. Il n'est donc pas possible d'imaginer que nous n'avons pas une idée, presque instinctivement, inconsciemment, presque à notre insu, de poser des actes dont nous savons qu'ils sont finalement très futiles, mais nous les posons quand même, et d'ailleurs nous nous arrangeons pour les poser sans trop nous regarder quand nous les fai­sons. Par rapport à ces actes, si on nous voyait faire, on rirait. Mais je crois qu'il y a au fond de nous une trace permanente de superstition et c'est une menace pour notre religion.

La religion, c'est une relation avec quelqu'un. La superstition ce sont des actes aveugles que je pose pour être certain que celui qui ne me voit pas ou ne me connaît pas ou m'ignore ou me menace m'épar­gnera. Je pense même qu'il y a au fond de l'acte reli­gieux que nous avons à poser comme un baptême, comme une première communion, comme une pré­sence à l'église, un plaisir assez indicible, mais à mon avis assez réel, d'une garantie. Si nous sommes choi­sis par Dieu, c'est que nous sommes un peu protégés. Alors, évidemment ce qui est plus gênant c'est qu'au vingtième siècle, nous qui sommes devenus tellement intelligents que souvent nous avons une façade de religion qui ne correspond pas à ce que nous vivons à l'intérieur, une sorte de comportement, qui nous force à croire ce que nous vivons à nous-mêmes est correct, religieusement correct. Nous donnons à croire que nous vivons finalement une religion dégagée des re­lents, des astres sulfureux de la superstition et de la sorcellerie mais au fond, nous la partageons un peu, nous ne sommes pas vraiment dégagés de ce que nous considérons comme antique. Les apôtres, là, après la grande joie pascale, la Résurrection ou Il est présent vraiment en son corps, sont dans un grand état d'in­quiétude. Ils demandent : "Montre-nous le Père, donne-nous des garanties avant que Tu ne partes". Il y a là comme une distance : Jésus s'en va, Il est là près d'eux, ils le tiennent en quelque sorte, ils le retiennent puisqu'Il est arrivé après la Résurrection. Mais ce discours est situé avant le départ de Jésus. Or de nouveau Il est saisi. Imaginez qu'à un moment donné des hommes de chair et de sang, comme nous, ont saisi Dieu ! Plus même qu'avant la Résurrection puisque là ils sont certains que c'est et Dieu et un homme. On ne peut pas avoir meilleure garantie dans cette terre, et pour soi-même et pour Dieu, que Dieu soit présent, là, intégralement. Et Jésus parle de son départ. Il parle à nouveau de se séparer d'eux. Donc les apôtres demandent une sorte de garantie que ce départ ne va pas encore provoquer le deuil qui les a secoués auparavant, mais qu'Il va leur donner une sorte de certitude qui va les aider à assumer ce départ. Il y a une inquiétude et une peur.

Le grand truc de la religion catholique, c'est que Dieu nous demande de participer activement à notre foi. La différence entre la superstition que nous tolérons malgré nous et la religion c'est que dans le premier cas nous nous laissons aller, nous sommes passifs, nous voulons que quelqu'un écrive et dise notre vie presque sans nous, et dans le deuxième cas Dieu nous dit : "Je suis là, mais pas sans toi". C'est horrible ! C'est horrible et c'est magnifique. C'est la façon dont Dieu a décidé que désormais Il serait absolument là, mais pas sans nous. Dans le premier cas c'est un peu le cri instinctif du bébé qui est en nous pour qu'on nous prenne en main, qu'on se charge de nous. C'est un vieux relent que nous avons tous en nous, puisque nous l'avons vécu avec notre mère, nous nous sommes laissés aller, on nous a pris en main, on nous a nourris, on nous a tenus, on nous a nettoyés, on nous a aidés à grandir, on nous a fait découvrir et il y a au fond de nous une nostalgie in­guérissable qui se retrouve dans toute notre vie. Si quelqu'un me prend dans cet univers protégé, est-ce que je pourrai me séparer de cette indépendance, de cette liberté que je peux aimer mais qui m'est difficile à vivre, afin que je puisse reprendre pied et repartir dans la vie ? Il suffit d'avoir été un peu malade, à un moment donné, dans son corps ou dans son esprit, pour avoir entendu en soi cet appel lancinant, ce cri, cette plainte : "Que quelqu'un me prenne en charge". C'est du côté de la superstition, c'est du côté de ces actes que nous posons comme à notre insu, comme aveuglés nous-mêmes auparavant, en demandant à quelqu'un, à un moment donné, d'agir sans nous donner de consignes pour nous, sans que nous ayons rien à faire d'autre qu'un petit acte rituel qui nous garantirait sa présence et sa bienveillance, un petit acte de rien du tout, bien camouflé dans notre vie et qui semble garantir que Dieu veut correspondre à ce que nous voulons, qu'Il nous protège, qu'II soit vraiment là. L'autre côté, il est vertigineux. Il est Dieu disant : "Je suis Dieu, certes, mais mon pouvoir sur toi dépend de ce que tu me donnes, de ce que tu fais, de ce que tu es intimement. Je ne demande aucune leçon. Je suis le chemin, ça veut dire que Je vais être avec toi et tu vas marcher avec Moi, pour aller plus loin vers Moi. Je suis le chemin, la vérité, la vie, le point de départ, le moyen et la loi." Il n'y a pas plus grande invitation au voyage que cette phrase du Christ. C'est comme si Dieu avait une mission qui venait de l'homme, qui ne pouvait tolérer que l'homme reste assis sur le bord de son chemin, atten­dant que les jours et les années passent, que sa vie se déroule. Ce que Dieu désire, pour que nous soyons avec Lui et qu'Il soit avec nous, c'est que nous soyons là, moteurs, actifs, audacieux, inventant et sans tout autre abandon intérieur, parlons alors de spirituel : c'est un autre mot mais sans une espèce de lâcher-prise intérieur, c'est-à-dire quand nous glissons entre les doigts de Dieu, quand nous acceptons d'en mourir. Et certes Dieu nous récupérera ou nous accueillera, nous ramènera vers Lui. Mais notre vie au moment où elle s'accomplit nous demande cette présence, cet actif, qui est une invitation pouvant être magnifique mais qui peut être usante et parfois désespérante. Quand Jésus dit : "Je suis le chemin", c'est parce qu'effectivement Il va, non pas nous dire ce qu'il faut faire, non pas nous dire ce qui garantit notre vie, mais Il va dire : "Je vais t'inspirer les pensées, les gestes que tu dois faire, Je vais t'inspirer à l'intérieur, au point même que tu pourras penser que tu les as in­ventés tout seul. Je vais être si intime à toi que tout ce que tu fais et dis pour ton bien, pour ta protection, tu pourras même croire que c'est toi qui les as trouvés". C'est là que Jésus, que Dieu s'est fait si intime à l'homme que jamais dans l'histoire du monde, Dieu ne s'est approché aussi près de lui.

Effectivement c'est un risque terrible, d'un côté, énorme : premier risque c'est qu'on en oublie Dieu. Deuxième risque c'est qu'on se décourage. Mais notre relation à Dieu n'est pas d'attendre de Lui des signes, comme à l'avance, comme à l'extérieur de nous, un certain nombre de choses qui nous sont né­cessaires pour vivre, C'est notre relation avec Dieu ce que nous vivons là, ce que nous réveillons alors, ce que nos rêves ont d'inouï, à la fois seuls et en com­munauté. Comme j'aime dire, nous réveillons ici l'inspiration profonde que Dieu doit mettre en nous et par laquelle nous trouvons ce qui est bon pour nous et pour Lui. C'est le chemin et la vérité. Si on sait que Jésus colle d'une façon inimaginable à notre vie hu­maine et en même temps qu'II n'enlève rien de toute la liberté incroyable qu'Il nous a donnée, alors, à mon avis, contrairement aux apparences, cette religion que nous avons, elle est en fait presque impossible. Nous préférerions une sorte de rapport plus clair où nous appuyer, être certains que par des actes, nous serions garantis ou d'une vie éternelle ou du moins d'être re­lativement heureux sur terre. C'est vrai que Dieu ne nous a pas aidés à desserrer l'écheveau de malheurs qui pèse sur nous. Et l'acte que vous posez là ne ga­rantit pas une sorte de bonheur, du moins pour la journée, c'est tragique à dire mais c'est ainsi. Et c'est vrai qu'il se fait compagnon au sens le plus profond du terme : "Le compagnon, c'est celui qui rompt le pain avec", et non pas pour régler la vie qui est la nôtre mais pour l'inspirer de l'intérieur, l'animer, lui donner un sens.

Alors, frères et sœurs, ce que nous donnons à Estelle, Magali, Nicolas et ce que nous nous donnons à nous-mêmes à travers l'eucharistie c'est cette invita­tion au voyage d'être avec Lui, avec Dieu. Les gens me disent : "Est-ce qu'il faut aller à la messe ?", "Est-ce qu'il faut ..." Vous comprenez bien qu'on n'est plus dans l'obligation. On est là ensemble pour que se ré­veille notre envie de relation avec Dieu, que nous ne donnions pas à nos actes de culte un quelconque pou­voir, que nous ne tentions pas de "désuperstitionner" (je ne sais pas comment on dirait) nos actes religieux pour tenter d'être actifs, peut-être. Mais nous verrons quand nous arriverons devant Dieu quelle histoire Dieu avait mise en nous, quelle histoire Dieu met en nous. Nous dirons peut-être : "Mais j'en étais incapa­ble !" Et dans la parabole des talents, a moins une parole maîtresse de l'évangile, Jésus dit : "Mais j'ai mis tant de choses en toi, tu es passé à côté de tant de choses". C'est vraiment cet espoir que Dieu met dans l'homme : des qualités. Tout ce qu'Il nous a mis ! Et j'ai bien peur que notre péché ne soit pas de ne pas croire en Dieu, mais de ne pas croire à ce que Dieu a mis en nous pour le rejoindre.

 

 

AMEN

 

 
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