AU FIL DES HOMELIES

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L'ÉGLISE, LE CHRIST, LES CROYANTS

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques - année B (21 mai 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Je suis la vigne ou le vrai cep, et mon Père est le vigneron, vous êtes les sarments. Tout sarment qui donne du fruit, Il le taille pour qu'Il en donne encore davantage."

Frères et sœurs, ce texte qui est comme un testament de la part de Jésus, nous invite à essayer de dégager ce qu'Il a voulu dire. Car il y a dans cette image de la vigne ou du cep (d'ailleurs les deux tra­ductions sont révélatrices de cette ambiguïté), deux compréhensions possibles. D'une part, il peut y avoir la compréhension de ce que j'appellerais "l'assem­blage" : le tronc sur lequel sont greffées les branches. Le Christ voudrait dire par là qu'il est le point de ral­liement auquel nous, les branches, se rattachent. C'est une vision du plan de vigne qui est fonctionnelle : il y a le cep, la branche maîtresse, le tronc, qui plonge ses racines dans la terre, et il y a la multitude des rameaux qui sont attachés tout autour, même plus qu'attachés, car c'est parce qu'ils sont liés au cep qu'ils reçoivent la communication de la sève et portent du fruit. Cette interprétation de la parabole est tout à fait légitime. C'est une lecture plutôt fonctionnelle : il faut que les rameaux soient attachés pour qu'ils fassent vraiment leur métier de rameaux en donnant du fruit.

D'autre part, une seconde interprétation in­siste davantage sur la vigne : si le Christ dit : "Je suis la vigne", cela veut dire en définitive : "Je suis l'arbre tout entier". Ce n'est plus l'assemblage des branches avec le cep, c'est la totalité : "Je suis la totalité et vous-mêmes êtes greffés en moi pour porter du fruit, mais en réalité, vous faites déjà partie de moi". Ici l'interprétation n'est plus fonctionnelle, elle est vitale, ce n'est plus l'assemblage de la vigne "en kit", il y a la vigne considérée comme un arbre ayant en elle-même son principe vital et ce principe vital est partout. C'est parce que la vigne porte en elle cette caractéristique, cette nature d'être une vigne qui porte du fruit, pousse dans la terre, produit des grappes de raisins, fleurit au printemps et donne ses fruits en automne, et parce qu'elle porte tout cela en elle, la vigne marche bien. Parce qu'il y a le principe vital aussi bien dans le cep que dans les sarments, la vigne remplit parfaitement sa spécificité de vigne.

On pourrait presque retourner la parabole dans les deux sens. Dans le premier sens : attachez-vous à moi et vous vivrez, et dans le deuxième sens, j'ai besoin que vous soyez attachés à moi pour être vraiment la vigne, je ne serai la vigne en vérité que si vous êtes les sarments greffés sur moi. Dans un pre­mier cas, on insiste davantage sur la dépendance des sarments par rapport au cep, dans l'autre cas on insiste davantage sur le "besoin" de la vigne de rassembler tous les sarments pour être vraiment la vigne. On comprend mieux la dernière phrase : "C'est la Gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruits". En effet, si les sarments sont vraiment nombreux, bien taillés et totalement dynamisés pour faire que le cep soit porteur de fruits, alors le cep peut se réjouir, il a vraiment fait son travail !

A travers ces deux lectures de la parabole, ce sont deux conceptions de l'Église qui se font jour, et qui sont finalement assez différentes. Dans le premier cas, celui de l'assemblage, on dirait que tout com­mence au moment où les sarments acceptent d'être les sarments du cep, ce qui voudrait dire qu'on peut commencer l'Église au moment où les sarments veu­lent bien être greffés. La parabole de Jésus voudrait simplement dire : c'est quand vous êtes greffés, que vous acceptez par une décision, un cheminement, un itinéraire, d'être vraiment rattachés à moi, que vous portez du fruit comme de bons sarments, et vous n'êtes pas comme ces branches inutiles qu'on est obligé de brûler au feu parce qu'elles ne peuvent plus servir à rien du tout. La parabole, et à travers elle la compréhension de l'Église, serait une vision assez utilitaire : si vous voulez servir à quelque chose, "en­gagez-vous, engagez-vous !" La parabole de la vigne devient alors une invitation à se rattacher au Christ pour devenir ce qu'on doit être. Dans l'autre interpré­tation, plus vitale, on voit d'abord la vie qui est par­tout et qui ne demande qu'à se répandre faisant que les sarments sont des sarments parce qu'ils sont déjà membres du Christ, déjà "christifiés". Alors le Christ peut dire : "La Gloire de ma manifestation, mon bon­heur à moi, c'est que vous soyez des sarments, plus vous serez sarments, plus je serai vigne".

Les deux interprétations ne sont pas absolu­ment contradictoires, cependant les accents sont quand même assez différents. J'ai reçu cette semaine un petit article intéressant qui m'a été communiqué par un pasteur protestant, et cet article essaie de dis­cuter du problème de la différence entre l'Église ca­tholique et l'Église protestante. Il cite un théologien protestant allemand, dont on ne parle plus beaucoup aujourd'hui, il s'appelle Frédéric Schleiermacher et a vécu de 1768 à 1884, donc pas très éloigné de la Ré­volution française. Ce protestant déjà à cette époque, (l'œcuménisme n'a pas seulement commencé au début du vingtième siècle), se demandait ce qui fait la diffé­rence entre protestants et catholiques. Bien sûr il y a les niaiseries habituelles, les protestants ne croient pas à la Sainte Vierge, ils ne font pas le signe de croix, etc... cela n'a aucun intérêt, c'est d'un primaire déso­lant. Mais Schleiermacher avait très bien compris le problème, voici ce qu'il écrivait : "Le protestantisme fait dépendre le rapport de chaque individu croyant à l'Église. Il le fait dépendre de son rapport avec Jésus-Christ. C'est parce que je m'attache à Jésus-Christ que je fais partie de l'Église. Du fait que je m'attache au Christ, au besoin en acceptant la grâce qui me fait m'attacher à Lui, je fais partie de l'Église". En conclusion, on présente la démarche de la façon sui­vante : 1° Jésus-Christ, 2° le croyant, 3° l'Église. C'est parce que j'ai rencontré le Christ dans mon existence que j'entre dans l'Église et lui appartiens. L'Eglise est en finale. "Mon lien avec le Christ me conduit dans l'Église. Au contraire, dans le catholicisme, or, fait dépendre le rapport de l'individu à Jésus-Christ avant son rapport avec l'Église".

Ici la démarche est présentée différemment : 1° Jésus-Christ, 2° l'Église, 3°, le croyant. C'est assez éclairant et cela fait réfléchir. Personnellement, je pense qu'il faut se rallier au deuxième schéma. Si nous réfléchissons sur notre propre manière d'être, c'est parce que nous avons rencontré l'Église, que l'Église nous a proposé le Christ, et que par notre ad­hésion, nous sommes devenus membres de la com­munauté chrétienne et membres de Jésus-Christ.

J'irais même plus loin que Schleiermacher, du moins chronologiquement : 1° l'Église, 2° Jésus-Christ, 3°, le croyant. Et si vous regardez dans votre propre vie en faisant l'anamnèse de votre découverte d'existant, d'existante de croyant, vous constaterez qu'il en est toujours ainsi. C'est parce que nous avons eu des parents qui étaient l'Église que nous avons reçu le baptême, c'est parce que nous avons eu des amis, que nous avons rencontré une communauté chrétienne qui portait le témoignage ecclésial de ce qu'elle ap­partient au Christ, que dans notre cœur a pu surgir le désir d'entrer dans la communion avec le Christ "par" et "dans" l'Église.

C'est vrai ... mais quelle responsabilité ! S'il y a eu cette divergence entre protestants et catholiques, c'est peut-être qu'à certains moments l'Église n'a pas été véritablement dans ce qu'elle aurait dû être : la vigne qui manifeste le Christ. Au fond, la deuxième conception qui présente l'Église comme premier signe que nous rencontrons, cette conception suppose que l'Église se comprenne vraiment comme signe, comme totalement transparente et soumise au Christ. Il ne faut pas que l'Église fasse écran ou récupère pour elle en disant : regardez comme mes sarments sont beaux, comme mes feuilles sont fraîches, comme mes fruits sont juteux. Il faut vraiment que l'Église se com­prenne comme "la" vigne, c'est-à-dire comme l'image visible du Christ. Il faut alors que l'Église dans ses institutions, dans ses sacrements, dans la manière d'être de chacun de ses croyants ne récupère rien pour elle. Or, ce n'est malheureusement pas toujours le cas, le problème est là. Que nous soyons la vigne, que le Christ en montrant son Église puisse dire : "Je suis la vigne, à la fois moi-même et la communauté au milieu de laquelle j'habite, inséparablement, parce que la communauté est le signe qui rend visible et manifeste ma présence et mon salut", c'est bien, c'est magnifi­que, mais c'est un don, c'est une grâce, et nous n'avons pas à la récupérer ou à la gérer à notre ma­nière ou selon nos commodités.

L'évangile de la vigne aujourd'hui nous pose une simple question : "Que faisons-nous aujourd'hui en l'an deux mille, de l'Église ?" N'avons-nous pas parfois des comportements du style "foire d'empoi­gne" ? l'Église, c'est ce qui correspond à ce dont j'ai besoin, pas plus, pas moins, en somme, le service public de la religion. Si on commence de cette ma­nière, c'est très mal parti, car si l'Église est unique­ment cette réalité à notre convenance, comment vou­lez-vous qu'elle soit le rayonnement du principe vital qu'est le Christ ? Pardonnez-moi, mais ce ne pourra être que des pépins ! Tout ce qui constitue le Christ comme le communicateur et le donateur de salut, il faut que l'Église le soit. Si l'Église est simplement une récupération des espoirs humains ou de ses propres espérances à elle, alors elle risque de ne plus être l'Église.

C'est cela la question qui nous est posée au­jourd'hui. Oser dire que "Jésus-Christ et l'Église c'est tout un" comme le disait Jeanne d'Arc devant ses ju­ges. Et je vous prie de croire qu'elle avait du courage parce que l'Église qu'elle voyait, ce n'était pas évident qu'elle était "tout un avec le Christ", Monseigneur Cauchon n'était quand même pas une icône visible de la Trinité ! Que disait-elle quand elle avait le courage de dire cela ? Elle disait que le resplendissement même de la grâce et du salut de Dieu ne peut venir que par l'Église pour le monde, et que d'une certaine manière, c'est parce qu'étant déjà depuis toujours dans le Christ, au moment où nous y sommes rattachés par les signes visibles que sont les sacrements, la com­munion ecclésiale, à moment-là raison de plus pour être de plus en plus transparents, non pas dans l'ano­nymat, évidemment, pas cette transparence qui consiste à être sans couleur, sans saveur et sans odeur, mais transparence au sens d'être purs reflets qui laisse passer la lumière et l'amour de Dieu dans notre cœur, notre manière d'être les uns avec les autres et en face de Dieu.

Frères et sœurs, que cette parabole de la vigne nous ramène à cette racine fondamentale de la cons­titution de notre être chrétien. Aujourd'hui, l'Eglise est devenue un peu trop quelque chose de facultatif dans la vie des chrétiens, même des catholiques. Soit elle a été caricaturée comme une institution : l'ordre règne à Varsovie, ou à Rome, ou au Vatican, ou bien, elle a été simplement mise sur la touche, "j'en prends, j'en laisse". En réalité, le mystère de l'Église, c'est le mystère de la vigne, le mystère de la transparence du salut de Dieu dans la communauté chrétienne et dans la vie de chacun de ses membres. Pas de sarment sans cep, mais je crois qu'on peut dire aussi bien que pour que le cep soit vraiment le cep il se comprend lui-même spontanément avec tous les sarments.

 

 

AMEN

 

 
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