AU FIL DES HOMELIES

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Actes 14, 21-27 ; Apocalypse 21, 1-5 ; Jean 13, 31-33 a+34-35

Cinquième dimanche après Pâques – C

Homélie du Frère Yves HABERT

 

L

es marins se servent de l'échelle Beaufort pour évaluer l'état de la mer et la force du vent. Les sismologues ont une autre échelle pour traduire l'intensité des tremblements de terre. Mais les amoureux ont comme instrument de mesure, une fleur, la marguerite, que l'on effeuille un peu, beaucoup passionnément, à la folie, pas du tout. Chez Dieu, la marguerite n'a que trois pétales : beaucoup, passionnément, à la folie. Pour nous, il y a deux possibilités supplémentaires, mais Dieu ne sait pas aimer un peu. Dès qu'il s'incarne, dès qu'il vient dans notre chair à Noël, c'est beaucoup, et puis tout d'un coup, cela devient Passion, et ensuite, cet amour de Dieu pour nous devient folie d’amour.

Pour nous, dans notre relation à Dieu, il faut encore le "un peu", pour traduire ce petit pas en avant comme disait sainte Thérèse de Lisieux et il faut aussi cette possibilité de ne pas reconnaître l'amour de Dieu, c'est cette possibilité du "pas du tout".

Nous allons parler d'amour, de cet amour qui s'est manifesté en Dieu puisque l’évangile nous y invite. En prenant la comparaison de l'amoureux et de la marguerite, je plaçais l'amour d'emblée dans cette relation du couple, parce que c'est la couple qui tient le devant de la scène : c'est l’amour du couple qui est chanté, célébré, raconté… C'est le couple qui est l'Épiphanie de l'amour ; il tient vraiment le devant de la scène aussi bien culturelle que sociologique, psychologique, ou médiatique. Mais à trop insister ou focaliser sur le couple, on oublie cette belle relation de l’amour d’amitié. Quand le Christ dit : "Aimez-vous comme je vous ai aimés" est-ce qu’il ne parle pas d’amitié ? Je voudrais d’abord souligner avec vous que l'amour d'amitié que les anciens ont vraiment cultivé est un petit peu méconnu aujourd'hui. Il nous permet de toucher à ce mystère, et à cette marguerite que nous avons en commun avec Dieu, de progresser et de faire un petit pétale supplémentaire. L'amitié apparaît aujourd’hui pour beaucoup comme une sorte d'amour un peu sublimé, ou encore comme un amour moindre. L'amitié serait aussi une possibilité supplémentaire quand on n'aime plus d’amour : alors il resterait l’amitié. Pourtant, nous la vivons. Je me retourne à quarante et quelques années, sur des amitiés de trente ans, de vingt ans, de vingt cinq ans, de cinq ans ou moins encore. Je me retourne sur ces relations qui ont été tissées patiemment tout au long de ces années. J'y vois, comme le dit Péguy, des liens"de mémoire et d'histoire" qui ont façonné toute ma vie et l’ont profondément marqué ; ce sont des liens "à la vie, à la mort", solides et en même temps, extrêmement simples. D’ailleurs, quand dans l'amour cela ne va pas, que fait-on ? On se tourne vers ses amis : que ferais-tu à ma place ? Et dans les cours d'école, la pire insulte, c'est de dire : il n'a pas d'ami !

Il faut redire comment l'amitié est profondément constitutive de cet amour que Dieu a mis dans notre cœur, et que nous essayons de traduire maladroitement parfois. Jésus a vécu cette amitié tout au long de sa vie publique. Ainsi, quand Il dit à ses apôtres : "Aimez-vous comme je vous ai aimés", les apôtres n'ont à voir que l'amitié que Jésus leur portait. Ils n'ont pas encore envisagé, pendant le dernier repas, la folie de la croix. Qu'est-ce qui leur est donné à contempler de cet amour qu'ils auront à retraduire dans leur prédication ? C'est l'amitié. L'amitié que Jésus avait pour Jean et que Jean avait pour Jésus, que Marie-Madeleine avait pour Jésus, que Jésus avait pour Marie-Madeleine, que Marthe et Marie avaient pour Jésus, etc … Ils auront à traduire ces liens d’amitié dont parle l'évangile d'une manière très pudique pour exprimer l’amour de Dieu. Dans l’évangile, on ne s'étale pas sur les amitiés de Jésus, comme on ne s'étale pas sur sa famille. Si les évangélistes ne racontent pas tout c'est que l'amitié réclame la discrétion. A mon avis, le fait que l'évangile n’en rajoute pas sur les amitiés de Jésus avec tel homme, telle femme, tel groupe, cela va dans le sens d'une réelle amitié, sinon cela aurait été simplement des relations d'intérêt. Je crois d'ailleurs que l'amitié, dans le débat un peu large de la société d'aujourd'hui, est le lieu de la dernière pudeur. Pour l'instant, on n'a pas encore osé toucher à l'amitié. Dans toutes les caricatures d’émissions proposées par certaines chaînes de télé, on n'a pas encore osé toucher à l'ami. Trahir son ami, pour de l'argent, dans le cadre d’une télé-réalité serait horrible. C'est encore, et j'espère que cela va le rester, le lieu de la dernière pudeur. C’est peut-être aussi le lieu de la dernière révélation : derrière cette amitié, il y a quelque chose qui touche au mystère de Dieu, parce qu’il a choisi de se révéler à travers cette amitié. Jésus n'a pas dit à une foule, parce que ce serait tellement différent des amitiés qu'il nous est donné de vivre : "Je vous appelle mes amis". Comment ceux du fond, dont il ne connaissait pas les noms ni les visages, auraient-ils pu se sentir concerné. Non ! Il a vécu concrètement une relation avec des personnes ; Il n'est pas tombé dans une sorte de démagogie. Quand Il dit : "Je vous appelle mes amis", c’est au chapitre quinzième de saint Jean, et Il le dit de manière particulière à certains qui partagent sa vie depuis trois années. Alors, c'est vrai qu'il y a une sorte de limitation, mais peut-être est-ce aussi une caractéristique de l'amitié ? Ce sont des liens privilégiés. Mais si l’on regarde l'Alliance telle que Dieu a voulu la vivre avec nous : Il a d'abord choisi un peuple, s'est révélé librement à celui-ci, Il a suscité une réponse libre de sa part, Il l'a conduit, l'a choisi aussi pour qu'il soit un exemple de son action libératrice envers tous les hommes. Pourtant, dans l'Ancienne Alliance, on ne fait pas "ami-ami" avec Dieu. Il est le Tout-Autre, il n'y a pas cette relation qui implique déjà une sorte d'égalité : l'amitié est la rencontre entre deux égaux. C'est la Nouvelle Alliance qui rend possible ce lien d'amitié entre Dieu et l'homme, parce que justement, Dieu prend chair, Il devient un homme concret, dans un peuple concret. On peut donc appeler le Christ-Dieu, mon ami. Est-ce un privilège d'appeler Dieu son ami ? Est-ce un privilège que Dieu nous considère comme son ami ? Je ne le pense pas car l’amitié n’est pas exclusive. Au contraire de la relation amoureuse naissante qui a tendance à tout envisager dans l'autre : cette sorte de bulle où les deux sont tellement fascinés l’un par l'autre qu'il n'y a plus rien d'autre. L'amitié porte en elle cette charge d'accueil de l’autre. Si elle est véritable, cette amitié porte cette charge d'ouverture, parce qu'à deux, ou à trois nous sommes plus forts pour affronter le monde. Si Jésus choisit des amis, les saints, c'est un privilège, mais c'est aussi une sorte de relation unique donnée pour tous ; c'est une relation unique, dans la discrétion, mais qui est révélée à tous pour dire que c'est possible.

Il faut peut-être réintégrer la dimension de l’amitié dans notre manière de nous adresser à Dieu, d'être dans l'Église, vivant de l'Église et de Dieu. Nous sommes les fils et les filles d'un même Père, on vit tous dans cette dynamique de l'Alliance, Jésus est profondément notre frère, mais peut-être qu'il faudrait réintégrer cette dimension l'amitié pour ne pas l’amputer de l’Alliance voulue par Dieu. Nous vivons des liens extrêmement forts avec des personnes que l'on considère vraiment comme ses amis - je ne parle pas de la personne à qui l'on écrit une fois par an pour lui présenter nos vœux - et cela nous ne pourrions pas le vivre avec Dieu ?

Mais pourquoi la paroisse ne serait pas ce lieu où de vraies amitiés seraient possibles ? Si la paroisse est un lieu où l'on peut se faire des amis, tant mieux car cela signifie qu’elle remplit sa mission. Pourquoi la paroisse ne serait pas ce lieu où l'on reçoit une amitié venant de Dieu ? Pourquoi ne serions-nous pas des amis qui se tournent ensemble vers Dieu ? La paroisse devrait être ce lieu, parce que "c'est à l'amour que nous avons les uns pour les autres" que l'on nous reconnaîtra pour des disciples de Jésus. Et c'est peut-être à cet amour d'amitié que nous aurons les uns pour les autres que d'autres verront que ce cercle n'est pas fermé mais qu'avec l'amitié que Jésus met en nos cœurs, nous avons aussi cette ouverture.

Prions aussi pendant cette eucharistie pour nos amis, et accueillons cette amitié qui vient de Dieu : celle-ci, au lieu de nous refermer sur nous-mêmes est profondément ouverte à l'autre, aux autres, à tous.

 

 

AMEN

 

 
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