AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST NOUS RÉVÈLE LE VISAGE DU PÈRE

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques - année A (20 avril 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Montre-nous le Père et cela nous suffit" (Jn 14, 8). Déjà dans l'Ancien Testament, Moïse disait à Dieu : "Je t'en prie, fais-moi voir ta face ?" (Ex.34, 18). Voir Dieu, voir la face de Dieu, c'est un des désirs les plus hauts, un des souhaits les plus profonds qui naissent dans le cœur de l'homme, mais comme Dieu le dit à Moïse : "On ne peut pas me voir sans mourir" (Ex.34,20). Dieu ne fait pas partie de notre monde, Dieu n'est pas ici ou là, pour que nous puissions le situer, le rencontrer. C'est un des grands problèmes de la foi : comment adhérer à quelqu'un qu'on ne peut pas voir, à quelqu'un qu'on ne peut pas saisir ?

Devant cette absence de Dieu qui est en-dehors de notre monde, les hommes ont inventé une manière, certes très précaire et seulement représentative, de rencontrer ce Dieu inaccessible, c'est ce qu'on appelle le sacré. Dans toutes les religions, puisque Dieu est en-dehors du monde, on a imaginé qu'en prenant une portion de ce monde qu'on retire du monde, on pourrait y avoir rendez-vous avec Dieu. Le sacré, c'est quelque chose qui est retiré de l'usage normal, quelque chose qui est retiré du monde. Il y a des lieux sacrés : des champs qu'on ne cultive pas, qui ne font pas partie de la vie courante. Il y a des temps sacrés, ce sont les moments où l'on s'abstient de travailler pour consacrer son cœur à Dieu seul, c'est le sabbat chez les juifs, c'est une certaine conception (qui n'est pas tout à fait exacte) du dimanche chez les chrétiens. Il y a des objets sacrés qui ne servent pas aux usages habituels et quotidiens mais qui sont réservés uniquement à la rencontre de Dieu. Il y a des personnes sacrées, c'est ce qu'on appelle le sacerdoce. Vous reconnaissez la place du mot "sacré" dans "sacerdoce". Ceux qui sont revêtus du sacerdoce sont ceux qui peuvent communiquer le sacré aux autres.

En effet, dans cette conception encore très primitive, cette conception qui appartient aux religions naturelles, on ne peut rejoindre Dieu directement, on ne peut passer que par le truchement de ces lieux, ces temples, ces objets, ces personnes, tirés en quelque sorte du monde, et ces lieux, ces temps, ces personnes, ces objets, servent d'intermédiaires pour essayer tant bien que mal de rencontrer ce Dieu inaccessible. Vous aurez par exemple, dans le peuple juif, la tribu de Lévi qui n'a pas de territoire comme les autres tribus, qui n'est pas chargée de cultiver le sol mais qui est exclusivement chargée du service de Dieu au nom des autres tribus, qui elles, travaillent non seulement pour se nourrir elles-mêmes, mais aussi pour nourrir et faire vivre la tribu de Lévi. Il y a donc comme une sorte de médiation par tout l'ordre du sacré qui essaie de nous faire rencontrer ce Dieu impossible à atteindre.

Ce qui est au cœur de notre foi chrétienne, l'événement central qui renverse complètement toute la problématique de l'homme par rapport à Dieu, c'est l'Incarnation. Ce Dieu qui est en-dehors du monde, qui est au-delà de tout, qui est au-dessus de toutes choses, qui est inaccessible aux forces humaines comme à toutes les forces naturelles, ce Dieu décide de venir lui-même dans le monde. Dieu se fait chair : "Le Verbe s'est fait chair et Il a habité parmi nous" (Jn 1, 14).

C'est la révolution la plus radicale de toute l'expérience religieuse de l'humanité. Le Dieu qu'on ne pouvait que deviner, ce Dieu se met à notre portée. Il vient chez nous, Il fait sa demeure parmi nous, il fait sa demeure dans notre cœur. Dieu n'est plus éloigné, Dieu est proche. Dieu, toujours transcendant se veut immédiatement accessible, il se veut notre ami. Vous comprenez comment saint Jean peut s'écrier au début de sa première épître : "Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons touché de nos mains, ce que nous avons entendu et que nous avons contemplé du Verbe de Vie, nous vous l'annonçons" (I Jn 1, 1-3). C'est une annonce extraordinaire : nous avons vu Dieu, nous avons touché Dieu. Au début de son évangile, il disait : "Dieu personne ne l'a jamais vu, mais le Fils qui est dans le sein du Père, lui, nous l'a fait connaître" (Jn 1, 18). "Ne crois-tu pas Philippe que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?" (Jn 14, 10). Si le Fils en venant sur terre a rendu le visage de Dieu accessible aux hommes, si Dieu en venant sur terre a rompu cet éloignement immémorial entre un Dieu infini et transcendant et ces pauvres créatures que nous sommes, si Dieu a ainsi établi un contact direct entre lui et nous, c'est la chose la plus extraordinaire qui soit. Jésus explique à Philippe : "Si tu me vois, tu vois le Père". Le Père m'a tout donné et par conséquent, tout ce que tu vois en moi c'est la signature du Père, c'est la présence du Père, "car le Père est en moi et je suis dans le Père (Jn 14, 11) et tout ce qui est à moi est au Père et tout ce qui est au Père est à moi (Jn 17, 10) et le Père et moi nous sommes un" (Jn 10, 30).

Voir Jésus, voir le Christ, c'est rencontrer le Dieu Trinité, le Dieu Père, Fils et Esprit. Tandis qu'auparavant, l'extériorité de Dieu ne laissait à l'homme balbutiant que cette tentative de le rejoindre par le sacré, désormais, il n'y a plus besoin de médiation, Dieu est à notre portée, Dieu s'est fait proche, et chacun de nous peut entrer en contact avec Dieu. Nous ne sommes plus obligés de passer par l'intermédiaire de lieux sacrés, de temps sacrés, d'objets sacrés ni même de personnes consacrées. Nous ne sommes plus obligés de passer par ces médiations, qui seraient comme nos délégués aux affaires divines. Nous sommes tous concernés désormais immédiatement par la présence de Dieu, par la rencontre de Dieu.

C'est pourquoi dans la lettre de saint Pierre que nous lisions tout à l'heure, à deux reprises saint Pierre emploie le mot "sacerdoce" pour parler non pas de la tribu de Lévi, non pas d'une caste mise à part, non pas de ceux que nous appelons les prêtres, les évêques, comme si eux seuls, accédaient à Dieu à notre place. Le sacerdoce royal est celui de tous les hommes, de tous les chrétiens, de tous les baptisés, de tous ceux qui ont accepté d'ouvrir leur cœur au salut de Dieu : "Vous-mêmes vous êtes comme des pierres vivantes, édifiées sur le Christ, pierre vivante et choisie, précieuse aux yeux de Dieu (même si les hommes l'ont rejeté). Comme des pierres vivantes prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel pour un sacerdoce saint" (I Pi 2, 4-5). Voilà à quoi nous sommes appelés Nous sommes tous convoqués pour être pour nous et pour les autres, rencontre de Dieu, expérience de Dieu, communion avec Dieu. "La pierre que les hommes ont rejeté est devenue la pierre d'angle (Ps 117, 22 ; I Pi 2, 7), et vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal" (I Pi 2, 9), dit Pierre pour la deuxième fois dans ce même passage.

Désormais, il n'y a plus un sacré mis à part du reste du monde, nous pourrions dire qu'il n'y a plus de sacré mais nous pouvons dire plutôt que tout est sacré. C'est cela que dit saint Pierre, nous sommes tous consacrés par la présence de Dieu qui nous transfigure, qui nous donne son Esprit au baptême et qui fait de nous des prêtres, c'est-à-dire ceux qui accèdent à Dieu et qui ainsi peuvent rayonner cette présence dans leur vie, dans leur action et tout autour d'eux.

Frères et sœurs, que ces paroles du Christ, ces paroles de saint Pierre nous aident à comprendre à quoi nous sommes appelés. Nous ne sommes pas simplement des êtres de seconde zone qui auraient besoin d'intermédiaires pour aller à Dieu, Dieu nous rencontre, chacun d'entre nous. Nous sommes appelés, nous sommes en communion, en présence de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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