AU FIL DES HOMELIES

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DE CONVERSION EN CONVERSION

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques - année B (6 mai 2012)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


L'espérance des fruits à venir
frères et sœurs, la liturgie d'aujourd'hui nous offre une très belle image : la vigne. Il n'y a rien de plus beau que de contempler un champ d'olivier ou un champ de vigne. La vigne est une culture extrêmement fragile, qui demande beaucoup de patience, d'attention, et en plus, ce n'est pas seulement pour nourrir le corps comme le blé, mais c'est pour donner de la joie parce que la vigne donne le vin pour s'enivrer un petit peu, mais pas trop. En même temps dans cet évangile, il y a deux éléments qui retiennent notre attention, un côté attachant, mais aussi un côté angoissant. Angoissant pourquoi ? parce qu'il y a cette phrase que nous répétons et que nous chantons, dans laquelle il est dit que si les sarments que nous sommes ne sont pas attachés à la vigne, au cep qui est le Christ, c'en est fini. Pas de vie, et à travers ces sarments brûlés au feu on peut aussi facilement y voir une condamnation et se dire que si nous ne portons pas de fruits, nous finirons en enfer ! C'est quelque chose que l'on retrouve quand on dialogue avec des chrétiens, à travers un accompagnement spirituel mais aussi en confession : je ne porte pas de fruits, je suis fini, que va-t-il se passer pour moi ?

Je voudrais renouveler cette méditation sur la vigne à travers la première lecture que nous avons entendu. Nous sommes souvent aspirés comme les papillons la nuit vers la lumière, aspirés vers l'évangile, et c'est aussi souvent de la faute des prédicateurs qui prêchent sur l'évangile et que sur l'évangile. Or je crois que la première lecture va nous permettre de reconsidérer sous un nouvel angle cette image de la vigne. Cette lecture tirée des Actes des apôtres suit la conversion de Paul, ce moment au cours duquel il va rester à Damas, Paul qui a vécu une expérience fondatrice retourne à Jérusalem et le texte grec est plus fort que la traduction française dans laquelle on dit qu'il vient pour "s'adjoindre". En fait, il vient pour se "coller". Imaginez, vous formez un groupe homogène, vous avez vécu avec le Christ terrestre, vous avez partagé avec lui des moments de votre vie, et voilà qu'un individu vient se coller à votre groupe.

Evidemment, cela pose problème car dans un premier temps, les apôtres refusent de recevoir Paul, pas seulement parce que c'est un élément étranger, qui n'a pas rencontré et vécu avec le Christ terrestre, mais vu ses antécédents et ce qu'il a pu faire à la communauté chrétienne, on peut comprendre la méfiance des apôtres à son égard. Etait-il un agent double ? Était-il le loup dans la bergerie ? Or, il y a une personne dont on ne mesure pas toujours l'importance pour la suite. Bien sûr pour nous, c'est Paul et Pierre, Pierre et Paul, et cette tierce personne c'est Barnabé. Il est celui qui va introduire Paul auprès de la communauté des disciples et des apôtres. Il va introduire un nouvel élément dans le corps des apôtres et par cette introduction, il va aider à authentifier l'expérience de Saul. Cela nous éclaire sur les articulations qui peuvent exister entre une personne, l'expérience qu'elle peut faire avec Dieu et sa place dans l'Église. Très souvent, on a plutôt le schéma inverse. Tout le monde n'a pas la chance de tomber fracassé sur le chemin de Damas et d'avoir entendu une voix qui dit : "Je suis celui que tu persécutes". Pour la plupart d'entre nous nous avons eu en premier lieu une expérience ecclésiale, des hommes et des femmes qui nous ont fait rencontrer le Christ, et puis, tranquillement, nous essayons de comprendre comment l'Église peut nous aider à progresser, et par la suite avec telle ou telle expérience personnelle de rejoindre ces hommes et ces femmes avec ce qu'est et ce que dit l'Église.

Paul, c'est tout à fait différent. Lui, il a une expérience profondément personnelle et le problème qui se pose pour lui, c'est de savoir ce qu'il faut en faire. Il bouleverse complètement l'image de la vigne, puisque cette image fonctionne avec les sarments qui sont attachés à elle. Dans cette image, il ne nous est donné comme possibilité que de savoir ce qu'il advient des sarments qui sont collés à la vigne et qu'on doit couper parce qu'ils sont stériles. Quand on est du côté des apôtres on pourrait imaginer que Paul est un sarment extérieur qui vient se coller à la vigne. Mais ce n'est peut-être qu'une idée qui apparaît chez les apôtres. C'est une première chose. La deuxième chose, dans le texte des Actes, il y a authentification de l'expérience de Paul et il est accueilli dans la communauté des apôtres et des premiers chrétiens. C'est là qu'il va commencer à prêcher, ensuite on l'envoie à Tarse parce que certains veulent le tuer, et de Tarse il se rendra à Antioche. Il est dit à la fin du texte que la Judée, la Samarie, la Galilée, vont vivre dans une paix et dans un certaine plénitude. C'est plutôt tranquille, c'était déjà écrit dans l'Ancien Testament, la vigne c'est le peuple et il est tout à fait normal qu'un élément extérieur, Paul, un rabbin, un pharisien qui se convertit, ne fait que compléter la communauté des premiers chrétiens. A travers cette petite phrase à laquelle on n'accorde guère d'attention, Luc veut dire qu'à travers toutes les expériences qui ont suivi la résurrection du Christ, c'est tout Israël qui est sauvé.

Or, l'introduction de Paul dans la communauté chrétienne va profondément bouleverser la suite des événements. Aussitôt après le texte que nous avons entendu, il y a Pierre qui est plutôt celui qui considère qu'on doit continuer sur la même ligne, Jacques est encore un peu plus du côté des judéo-chrétiens, mais Pierre pense que la Samarie, la Judée, la Galilée et même un ancien rabbin qui s'adjoint aux communautés chrétiennes naissantes c'est bon, c'est gagné. Paul renverse ce schéma de la vigne car c'est au tour de Pierre de se convertir. Comme Paul s'est converti sur le chemin de Damas, Pierre va être converti par un païen et c'est la rencontre avec le centurion Corneille. Ce centurion va faire découvrir à Pierre qu'il se trompe en pensant que cette vigne dont il croyait qu'elle avait atteint sa plénitude sa croissance maximale va encore s'accroître puisqu'à travers la demande du centurion, et à travers cette vision que Pierre va avoir, il va découvrir que la vigne va aller bien au-delà de ce qu'il avait imaginé, et qu'Israël ce n'est pas simplement une idée ethnographique, c'est-à-dire les juifs, mais qu'Israël est plus large que ce que Pierre imaginait.

Ainsi, on rentre dans une sorte de jeu de dominos et après la conversion de Paul, suit la conversion de Pierre, mais cela ne s'arrête pas là. Pierre va vivre la même expérience que Paul vis-à-vis de la première communauté chrétienne. Comme Paul s'est retrouvé face à un mur, Pierre lui aussi dans un premier temps va se retrouver face à un mur, car les autres membres vont s'opposer à l'idée que les païens peuvent entrer dans l'Église. Cette étape est relatée dans le chapitre onzième des Actes des apôtres, c'est la conversion de l'Église.

Dans un premier temps cette image de la vigne on peut l'envisager sous une forme restreinte, et même sous une forme anxiogène : ou je donne des fruits et cela se passe bien pour moi, ou je ne porte pas de fruits et cela finit très mal pour moi. Du point de vue extérieur on peut imaginer que Paul est comme une pièce rapportée et collée à cette vigne, ce qui est faux. C'est la définition que nous donnons de la vigne. Pour la première communauté chrétienne, pour les apôtres, cette vigne était extrêmement restreinte. Dieu, et nous l'avons entendu dans la deuxième lecture, Dieu est plus grand que notre cœur. Il est même dit que si notre cœur vient à nous condamner, le cœur de Dieu est plus grand que notre cœur. Nous avons là une excellente clé de lecture qui permet de comprendre cette vitalité qui est capable d'innerver toute la vigne, et qui est même capable de nous mettre face à ce que nous ne savons pas faire, c'est-à-dire à être patients.

En écoutant cet évangile, je pensais à une autre parabole, la parabole du blé et de l'ivraie. Le serviteur voudrait arracher l'ivraie qui pousse en même temps que le blé, mais le maître refuse. C'est exactement ce que Dieu fait avec chacun d'entre nous. C'est ce que Dieu a fait avec Paul et avec Pierre. Il est intéressant de constater une petite différence entre la lecture des Actes au début, et la relecture que Paul en fera tout à la fin lors de son arrestation et qu'il prononce son grand discours devant la foule. Beaucoup de choses se sont passées, et à la fin, Paul comprend pourquoi Dieu l'a laissé en vie. Dieu est beaucoup plus patient que nous. Il aurait pu imaginer qu'avec tout ce qu'il avait fait, Dieu allait le frapper, le condamner, le rejeter et le couper de la vigne d'Israël. Mais Dieu est plus grand et plus patient et ce n'est qu'à la fin que Paul comprend le dessein que Dieu avait sur lui.

Frères et sœurs, en ce temps de Pâques, que nous contemplions cette résurrection qui n'est pas simplement la résurrection du Christ, mais cette résurrection qui envahit tout le corps, c'est ce qu'exprime l'image de la vigne, et l'image des Actes des apôtres. Cette image ne concerne pas uniquement notre petite communauté, mais aux yeux de Dieu, notre communauté est bien plus grande. Puisse cette image de vigne nous conduire à rendre gloire pour tous ceux qui se convertissent mais aussi à rendre gloire à Dieu car grâce à ceux qui se convertissent, nous sommes appelés à nous convertir grâce à eux. C'est ce que Pierre a vécu aussi grâce à Paul.

 

AMEN

 

 

 
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