AU FIL DES HOMELIES

JE COMPLÈTE EN MA CHAIR 

Col 1, 24-29, Jn 15,18-25

(9 mai 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

Figuier de barbarie

T

 

oute souffrance nous scandalise, heurte notre sensibilité, que ce soit notre souffrance personnelle, physique ou morale, ou peut-être plus encore la souffrance des peuples, et plus encore la souffrance des peuples chrétiens. Nous avons été heurtés dans notre sensibilité humaine et chrétienne par ces souffrances innombrables de nos frères des pays de l'Est, nous sommes encore heurtés, si nous sommes un petit peu ouverts à ce qui se passe de l'autre côté des murs de notre maison, par la souffrance de nos frères chrétiens du Liban qui subissent ce que l'histoire appellera plus tard un génocide. Cette souffrance nous heurte parce que nous sommes des hommes d'abord, mais parce que nous sommes des hommes créés pour ne pas souffrir, pour connaître le bonheur de Dieu, pour vivre en fils de Dieu, c'est-à-dire en frères les uns des autres. Or les deux textes de la Parole de Dieu aujourd'hui, ne parlent pas du scandale devant la souffrance, mais parlent de la nécessaire souffrance, et plus encore de la joie au cœur même de cette souffrance.

Saint Paul dit : "Je suis dans les souffrances maintenant, mais là je trouve ma joie !" Et Jésus avait dit : "Ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront, mais n'ayez pas peur !" c'est-à-dire : Gardez dans votre cœur la joie, celle de ma présence au milieu de vous. Il ne faudrait pas traiter les souffrances de nos frères chrétiens de façon journalistique. Il ne faudrait pas se laisser trop aller à cette hypersensibilisation. Il faudrait attention à ne pas tomber dans le piège d'une fausse culpabilité qui n'arrange rien, surtout pas la souffrance des autres. Il y a là un mystère que l'Écriture veut nous révéler.

Nous sommes en tant que chrétiens, le corps du Christ. Nous sommes, chacun pour sa part, membres du corps du Christ, c'est-à-dire que notre destinée, aujourd'hui comme demain, c'est de vivre ce qu'a vécu le Christ, et rien d'autre. Le Christ nous a avertis :"Ils m'ont haï, ils vous haïront." Ils m'ont mis à mort, ils vous mettront à mort et ils penseront même rendre un culte à Dieu." Saint Paul a osé dire cette parole quelque peu insupportable mais profondément juste : "J'achève en ma chair ce qui manque à la Passion du Christ." Il y a dans ces quelques paroles le mystère de la souffrance vue non pas comme le résultat de la haine, de la violence, de la méchanceté des hommes, mais vue du côté du mystère de Dieu, c'est-à-dire dans la lumière de la Rédemption.

Puisque le Christ, qui est tête de l'Église, a connu la souffrance, la haine, la mort violente, il ne faut pas que l'Église s'attende à autre chose qu'à cela même. Si l'Église désirait autre chose que la Passion de son Seigneur, elle ne serait plus son Église, elle ne serait plus son corps, elle n'aurait plus le droit de parler de rédemption, ou alors sa parole serait aussi creuse qu'hypocrite. Si, dans notre chair humaine, la nôtre personnelle ou celle de nos frères chrétiens, et c'est la même car nous communions au même pain, donc nous devenons un même corps, celui du Christ, si nous connaissons la souffrance, c'est à l'intérieur d'un mystère que nous ne connaissons pas, celui de la rédemption de nos frères aujourd'hui. De même que le Christ a sauvé l'humanité dans la souffrance, la passion et la mort, de même aujourd'hui, l'Église qui est son corps sauve l'humanité qui la met à mort, par sa propre souffrance et par sa mort.

Cela ne veut pas dire qu'il faut se faire une raison, cela ne veut pas dire qu'il faut accepter cette souffrance en silence, comme nous le faisons si souvent, cela ne veut pas dire que nous devons avoir de la haine ou du mépris pour ceux qui sont occasion de cette souffrance. Cela veut simplement dire qu'il nous faut comprendre ces événements dans leur valeur la plus profonde, la plus spirituelle, c'est-à-dire l'accomplissement de l'œuvre de Dieu pour la vie du monde, pour la vie de nos frères, ceux-là même qui provoquent cette souffrance et cette mort. Jésus l'a dit lui-même : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !" Aujourd'hui, quand nous sommes témoins ou acteurs, lorsque cette souffrance prend acte en nous, d'une façon ou d'une autre, il faut savoir profondément, qu'en nous s'accomplit la rédemption du monde, de notre monde personnel et du monde de l'humanité collective aujourd'hui : "Là où Je suis, a dit Jésus, vous serez aussi ". Avant d'être avec Lui dans la gloire, il nous faut être avec Lui dans la Passion et dans la disparition.

Que ces quelques réflexions nous aident à comprendre la souffrance de nos frères chrétiens et de tout homme, non pas comme un événement historique ou politique mais, comme l'accomplissement caché de la rédemption du monde pour aujourd'hui. Entre chrétiens il faut même aller jusqu'à dire ce que disait saint Paul : "J'y trouve ma joie !"

Non pas qu'il faille se réjouir de la souffrance des autres, mais il faut se réjouir que Dieu accomplisse encore la rédemption du monde par la souffrance de nos frères, par notre propre souffrance. Ce n'est pas une joie exubérante, ce n'est pas une joie de tout sourire, ce n'est pas une joie d'inconscience, c'est la joie de savoir et de participer à cette rédemption du monde, aujourd'hui, et d'en être collaborateur, d'y être co-rédempteur, parce que c'est le Christ qui l'accomplit, mais Il ne l'accomplira pas sans nous qui sommes ses disciples, car le disciple ne fera pas mieux que le Maître.

 

AMEN

 

 

 
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