AU FIL DES HOMELIES

FACE A L'INNOCENT VENU D'AILLEURS

Col 1, 24-29 ; Jn 15, 18-25

Jeudi de la cinquième semaine après Pâques – C

(13 mai 2004)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

'innocent sera toujours une figure de contra­diction. Nous pourrions croire un peu rapide­ment que nous aimons l'innocence. Mais nous n'aimons pas l'innocence, nous la jalousons. Elle nous pousse vers des retranchements dans lesquels nous n'aimons pas aller. C'est pour cela que le rapport à l'innocent reste toujours ambigu. Vous avez entendu dans l'évangile, l'introduction par le Christ, non pas de la haine qu'Il a pour les hommes mais de la haine qu'Il suscite, qu'Il provoque. La haine a partie liée avec l'innocence. L'innocence nous oblige à nous recon­naître coupable, à nous reconnaître pécheur, on ne sait pas très bien de quoi d'ailleurs. L'innocence accuse comme la lumière qui rentre dans un pièce, accuse l'ombre, elle intensifie l'ombre. Ainsi, l'innocence, même si le Christ s'en excuse, nous dévoile progressi­vement, pour ne pas nous illuminer, pour ne pas nous irradier, mais nous l'entendrons toujours comme une accusation. Il y a une sorte de contradiction. Pourquoi ? Parce que l'innocence ne relève pas d'une affaire humaine, on sent bien qu'elle vient d'ailleurs, on sent bien qu'il y a une signature en elle, qui laisse pressen­tir qu'elle vient de l'autre côté, de l'autre monde. Toujours l'autre monde dans cette innocence, nous le percevrons d'abord intuitivement, il faudra travailler ce premier rapport, et nous percevrons cet autre monde comme un jugement.

Les hommes dans leur faute, dans leur péché, on en a encore un exemple dans ce tapis de violence qui se déroule sous nos yeux dans l'actualité, ce tapis de l'horreur, avec l'exemple flagrant de cet homme torturé, et l'autre décapité en Irak, on assiste à la mas­carade perpétuelle des culpabilités et des péchés que nous portons les uns pour les autres. Ceux qui ont commis ces actes abominables vont chercher une justification: c'est la guerre, ce sont les ennemis. Nous sommes toujours plus avides de complicités dans nos médiocrités que d'essayer de nous dégager de ces complicités pour découvrir, quitte à en crever, la figure de l'Innocent. La figure de l'Innocent, c'est une pure lumière, et la lumière accuse l'homme, son regard accuse.

Le Christ nous dit : si vous jouez à être dans deux mondes, le monde d'aujourd'hui et le monde de demain, vous serez en porte à faux, et cette situation provoquera quelque chose d'autre, de la haine. Non pas qu'elle fasse naître cette haine, mais elle était la­tente, elle était en attente, elle ne demandait qu'à se réveiller. Quand on est en colère et qu'on n'a pas pu dire à celui à qui l'on reproche cette colère, c'est le premier qui tombe sous la main qui en prend plein la tête, si ce n'est pas la boulangère, c'est le facteur, si ce n'est pas le facteur, c'est le chien ! On s'arrange pour dévier. La haine était là comme latente, comme une pierre. Souvent d'ailleurs, le christianisme a de la peine à être entendu et reçu, parce que cette figure d'Innocent est irrecevable, parce qu'elle est toujours entendue comme si elle était du côté de l'humain. Mais, elle n'est pas du côté de l'humain, c'est la divi­nité même du Christ qui fait qu'Il est Innocent. C'est cela la trace, la visibilité de la divinité. Ce n'est pas qu'Il soit lui-même innocent, c'est qu'on voit en Lui la réunion de deux mondes et de deux natures humaine, et divine, et l'on y discerne l'innocence. On peut aussi très bien à travers ce thème de l'innocence revisiter le reniement de Pierre qui tente de défendre l'indéfenda­ble innocence, ou de Judas qui tente de la provoquer : qu'est-ce que cela va faire cette confrontation de l'in­nocence et du monde ?

"Ils m'ont haï sans raison", cette phrase fait suite à l'évangile de la place qui nous est destinée, de la manière dont nous avons un autre lieu, nous avons un autre endroit. Nous avons une autre destinée qui s'inscrit, s'insinue dans notre propre vie, à la manière de l'eau qui coule à travers la forêt et coule sur les galets de la rivière, mais cette eau va vers l'océan, et nous allons vers l'Innocent. A travers le feu pascal, ce qui est en trop en nous sera brûlé pour que nous soyons aussi nous-mêmes innocentés par la Passion du Christ, et que nous découvrions dans le plein océan, la divinité qui nous est promise.

 

 

AMEN

 
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