AU FIL DES HOMELIES

LE PIANO DU PAPE

1 Tm 6, 13-16 ; Jn 21, 15-19

Jeudi de la cinquième semaine de Pâques – A

(28 avril 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même et tu allais où tu voulais, mais quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te mettra la ceinture".

Frères et sœurs, vous me permettrez de faire une exégèse un peu insolente, je ne crois pas impertinente, de ce verset de l'évangile à propos du nouveau pape Benoît XVI. Je ne sais pas si vous avez lu dans l'Internet, une anecdote que je trouve fort sympathique, c'est la plus drôle du début du pontificat, c'est qu'on ne peut pas passer le piano de Benoît XVI dans les appartements pontificaux. On ne savait pas cela du cardinal Ratzinger, mais c'est un grand pianiste. Quand il a des décisions à prendre, qu'il se sent un tout petit peu seul et perplexe, il va à son piano, et il se joue une sonate de Mozart. Je dois dire que cela me le rend extrêmement sympathique d'une part parce qu'il est musicien, c'est rare d'avoir des papes musiciens, vous vous souvenez de la voix de charrette de Jean XXIII quand il chantait c'était épouvantable, mais Ratzinger, je ne sais pas s'il chante bien, cela me semble à peu près correct, mais en tout cas, il joue bien du piano.

Je trouve merveilleux que le pape ait des ennuis, et je dis des ennuis parce que je parle du pape, pour monter son piano dans son appartement. Donc cela veut dire qu'il vit exactement la parole de Jésus : quand tu auras vieilli, ce n'est pas toi qui mettras la ceinture, ce n'est pas toi qui organisera les appartements pontificaux, c'est moi qui t'ai choisi, c'est quelqu'un d'autre qui te passera la ceinture. Cela veut dire en fait, et c'est une exégèse peut-être un peu plus large que celle suggérée par saint Jean. Saint Jean voit directement la perspective du martyre, c'est probable puisque saint Pierre est mort martyr, mais je pense qu'il n'y a pas que le martyre dans lequel on est crucifié dans le cirque du Vatican, je crois qu'il y a cette espèce d'usure lente de la vie, du vieillissement et que malgré le fait qu'il soit en assez bon état pour ses soixante dix-huit ans, il ne met plus lui-même la ceinture. De temps en temps, il a des difficultés très bêtes comme nous tous : comment amener mon piano dans l'appartement ?

Qu'est-ce que cela veut dire ? A mon avis, cela veut dire quelque chose d'extrêmement profond. C'est qu'on n'apprend pas seulement, on n'agit pas seulement dans la vie, même quand on est pape, lui qui a autorité sur toute la foi dans l'Église mais pas sur son piano, et c'est intéressant que le piano lui résiste, c'est la musique qui résiste, cela veut dire qu'au fur et à mesure qu'on vieillit, ce n'est pas d'abord l'épanouissement ou le rayonnement du pouvoir personnel qui compte, ou qui apprend, mais c'est le fait de se heurter à ses limites, et cela pour Pierre, comme pour le plus humble des baptisés. Nous avons tous des difficultés avec notre piano ! ce n'est pas toujours le même piano, c'est clair, nous avons tous un certain nombre de souffrances, de limites qui sont notre passé, notre histoire, tous les traumatismes que nous trimbalons dans notre cœur, c'est tout cela qui nous apprend petit à petit à laisser à d'autres le soin de nous passer la ceinture. La ceinture, vous le savez, dans l'Ancien Testament, comme dans le Nouveau Testament, et dans tout le monde antique, la ceinture c'est ce qui tient les reins, c'est ce qui vous fait tenir debout, marcher, ne pas vous faire de tour de reins, ne pas avoir de difficultés de santé, etc … c'est le symbole même de la vigueur de l'humain. Il y a un jour où l'on ne maîtrise plus sa propre force, où l'on ne maîtrise plus les choses par sa propre force.

Et dans le ministère de Pierre, il y a aussi cela. Il n'y a pas simplement ce qui nous fascine au premier degré, le pouvoir, éditer des encycliques, proclamer "ex-cathédra", dire ce qu'il faut faire et ne pas faire, il y a aussi le fait très humble, et c'est d'ailleurs ce qu'il a dit au début : je mesure très bien mes limites. En réalité, il avait déjà donné un petit commentaire de ce texte. Il y a aussi dans le ministère de Pierre, non pas la seule expression du pouvoir, mais le fait de heurter de front les difficultés et les limites comme chacun d'entre nous se trouve en face de l'histoire du monde, du péché, et du mal. C'est pour cela que je comprends que le Christ ait dit à Pierre : "J'ai prié pour toi pour que tu ne défailles pas". Je pense que c'est plus usant de se retrouver toujours devant la médiocrité, le raplatissement, le découragement de l'humanité face à son propre destin que Dieu veut, de le mesurer peut-être mieux que quiconque, parce qu'il est quand même à un observatoire assez important, et d'autre part de dire, cependant, passe-moi la ceinture, il faut que je me relève ce matin. Je crois que cela fait partie du ministère de Pierre. C'est pour cette raison qu'il faut prier pour lui, parce que ce n'est pas drôle, tous les matins, à soixante dix-huit ans de se demander comment va l'Église ?

C'est cela le ministère de Pierre, cet affrontement permanent, la non-résignation, malgré tout le poids de ce qui, de l'extérieur ou de l'intérieur, pèse sur notre propre cœur. Le pouvoir de Pierre, c'est le paradoxe entre la légèreté des sonates de Mozart et la lourdeur du piano. Chacun d'entre nous traîne la lourdeur du piano, et porte dans son cœur la musique de Mozart, et il faut tenir les deux, parce que si on n'a que la partition de Mozart, il y en a à qui cela fait plaisir de lire simplement les partitions (moi je ne suis pas de ceux-là, il faut qu'il y ait le piano), donc, il faut tenir les deux choses. Dieu sait que maintenant les pianos sont de plus en plus lourds, on les fabrique avec du blindage de char d'assaut pour que la table d'harmonie soit stable, c'est pour cela qu'ils pèsent six cents kilos, mais il faut tenir et le piano, et la légèreté de la musique.

Je pense qu'à la fois, on peut prier pour Benoît XVI pour qu'il se laisse nouer la ceinture, et je crois que le Saint-Esprit y pense tous les jours, et d'autre part pour nous, parce que chacun d'entre nous nous vivons aussi ce paradoxe de la lourdeur du piano et de la légèreté de la sonate.

 

 

AMEN

 

 
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