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  1.  LE PRIX DE L'AMOUR

Rm 8, 31-39 ; Jn 14, 1-6

(7 mai 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Saint Flour : Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?

I

 

l y a comme ça des passages de saint Paul extrêmement forts et puissants qui nous emmènent aussi loin qu'un torrent dans la montagne, on ne peut pas lutter contre ce genre de cri, un cri de confiance, en même temps,un cri de total abandon : "Oui, j'en ai l'assurance,ni mort ni vie, ni ange, ni principautés, ni présent, ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, nu aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur". C'est à en perdre haleine, c'est magnifique, et en même temps, en attendant ce cri de confiance et d'abandon de saint Paul, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous remémorer un autre cri, plus court, plus difficile, au bord de la mort, le cri du Christ qui meurt sur la croix.

Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien? Ce n'est pas d'avoir des convictions, on peut avoir des convictions en politique, en économie, mais pas dans notre vie chrétienne. Ce n'est pas de suivre des préceptes, nous le savons très bien, il y a des tas de gens qui ne sont pas croyants et qui suivent des préceptes. Ce n'est pas uniquement d'imiter quelqu'un qui nous dit de faire telle et telle chose, de ne pas faire telle et telle chose. Je crois qu'être chrétien, c'est être écartelé entre ces deux cris, à la fois le cri du Christ abandonné sur la croix, et en même temps le cri de saint Paul, convaincu qu'il n'est pas abandonné par Dieu. C'est le paradoxe de la vie chrétienne et je crois que c'est pour cela que la vie chrétienne est à la fois extraordinaire et insupportable. C'est pour cela que nous passons notre temps à nous réfugier à droite et à gauche, pour éviter d'être écartelé comme le Christ, comme saint Paul, comme d'autres entre ces deux cris. Nous ne savons pas où nicher, où aller entre ces deux cris.

J'étais à Ganagobie avec des quatrièmes ce week-end, et le thème de la retraite était : qu'est-ce que le bonheur ? Je crois que c'est lié au texte que nous venons d'entendre car ce sentiment d'écartèlement entre l'abandon que le Christ vit sur la croix, qui est intolérable car quel est le père qui accepterait d'abandonner son fils, et à l'autre extrémité du spectre, ce cri de totale confiance de saint Paul vis-à-vis de Dieu, entre ces deux cris, il y a le problème de la définition que nous donnons pour le bonheur. Si effectivement le bonheur c'est la vie confortable, la vie chrétienne est intolérable. Si la définition du bonheur est une satisfaction de nos désirs, le cri du Christ et de saint Paul sont intolérables.

Je crois que le bonheur c'est de vouloir "être avec quelqu'un". Point final ! Quel que soit le coût d'être avec ce quelqu'un. Quand on aime quelqu'un la seule chose intolérable, ce n'est pas de traverser le désert sous la chaleur avec lui, ce n'est pas de traverser la forêt amazonienne sous la pluie, ce n'est pas de traverser telle ou telle épreuve, ce qui est intolérable c'est d'être coupé de celui que nous aimons. Et c'est cela qui est intolérable pour Dieu, c'est d'être coupé de l'homme. Alors, que fait Dieu ? Il vient vivre auprès de l'homme. C'est la seule solution aux dépens de tout le reste, la souffrance, la faim, la soif, le doute, et la mort.

Frères et sœurs, je ne dis pas que c'est facile, mais ce que les jeunes ont aussi découvert au cours de ce week-end à Ganagobie sur le bonheur, c'est que le bonheur ne s'oppose pas au malheur. Nous pouvons passer effectivement par certaines phases de moments de malheur profond, suivis de moments de bonheurs intenses, mais il faut bien reconnaître que de manière très paradoxale, quelquefois, au cœur du plus grand malheur que nous pouvons vivre, il y a quelque chose du bonheur que nous vivons. Je crois que sans vouloir me prévaloir de quelconque exégèse encore, la mort du Christ, au moment où Il vit sa Passion, il y a à la fois le plus grand malheur de cette souffrance, le plus grand malheur de ne pas être compris par les hommes vers qui Dieu est venu, et en même temps, un grand bonheur de se dire jusqu'au dernier moment, je reste avec lui-même si je ne suis pas compris par celui que j'aime.

Nous sommes souvent partagés par ces cris, et pourtant, nous revenons à cette même attitude de chrétien, non pas de préceptes, non pas des valeurs, mais l'attitude chrétienne qui est aussi l'attitude de l'amoureux. Je pensais en écoutant ce texte de saint Paul avec vous, à une phrase d'un auteur que j'aime beaucoup, Stephan Zweig qui est un auteur de langue germanophone, dans un de ses nouvelles, il dit de manière presque provocatrice : quand on aime quelqu'un on est prêt à gaspiller du temps avec lui. C'est vrai que dans nos sociétés, le temps est quelque chose de très précieux, encore plus précieux que l'argent, et qu'il est parfois plus facile de signer un chèque ou de payer un cadeau avec sa carte bleue, que de passer du temps avec celui qu'on aime, je crois que ce que dit cet auteur et ce que Dieu est venu nous dire c'est la même chose. Etre avec celui ou celle que nous aimons aux dépens de tous les risques, aux dépens de toutes les fatigues et de toutes les souffrances que nous pouvons traverser.

 

AMEN