AU FIL DES HOMELIES

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES

Col 1, 24-29 ; Jn 15, 9-17

Mardi de la cinquième semaine de Pâques – A

(22 mai 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

C

 

e serait une bien grave erreur de penser que cette phrase de l'évangile caractérise les chrétiens. L'Église du Christ n'a pas le monopole de l'amour. Cela fait partie de la richesse inépuisable de l'humanité et de chaque cœur humain, richesse que cette humanité a reçue au moment de la création et que Dieu ne cesse de lui redonner à chaque instant lorsqu'elle veut bien l'accueillir. Il n'est pas forcément nécessaire d'être chrétien pour aimer les autres, nous le savons bien.

Cependant cette phrase est importante, non pas parce qu'elle dit en elle-même : "Aimez-vous les uns les autres !" mais surtout par ce qui la précède : "Comme le Père m'a aimé, Moi je vous ai aimés ! Aimez-vous les uns les autres comme Moi je vous ai aimés !" C'est dans ce "Comme Moi je vous ai aimés" que l'on peut distinguer, trouver la spécificité de la façon dont les chrétiens sont appelés à s'aimer les uns les autres Le Christ ne nous a pas aimés n'importe comment. L'amour du Christ pour nous n'est pas simplement l'effet de son affectivité humaine, de son cœur humain, de son sentiment vis-à-vis des hommes. L'amour du Christ n'est pas simplement l'élan qui l'a porté naturellement vers les autres ou vers l'humanité toute entière. L'amour du Christ c'est quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus mystérieux, qui ne se réduit pas à ce que nous-mêmes nous connaissons, dans notre vie de relation, d'affection, d'amitié et d'amour.

L'amour du Christ pour l'humanité c'est le don de sa vie comme étant la totalité de l'amour de Dieu. Et lorsque nous disons amour de Dieu, il ne faudrait pas non plus réduire cet amour de Dieu à ce que nous sentons, pressentons ou vivons de l'amour humain. C'est quelque chose qui est beaucoup plus grand, beaucoup plus profond, éternel qui n'a pas de mesure, qui n'a pas de commune mesure avec cet amour que nous vivons. Quelque chose que nous ne pouvons pas, d'ailleurs, imaginer. C'est au-delà de notre propre intelligence, de notre propre capacité d'aimer, puisque c'est proprement divin et éternel, et nous ne sommes ni divins, ni éternels, ni Dieu.

Cet amour que le Christ nous a donné, c'est donc la plénitude de la divinité, ce que la Trinité partage dans la communion incessante et profonde du Père, du Fils et de l'Esprit, depuis toujours et pour toujours. C'est cette vie que le Christ a livrée. Ce n'est pas simplement sa vie humaine faite de chair et de sang, de sentiment. Mais c'est ce dont cette vie humaine était déjà totalement imprégnée, totalement remplie par la plénitude de sa divinité qui habitait son humanité, sa chair et son sang. Lorsque le Christ nous donne sa vie pour que nous devenions ses amis, Il nous donne, en réalité, beaucoup plus que cette vie que nous connaissons. Il nous donne l'immensité de l'amour de Dieu. Il nous donne toute la connaissance qu'Il a de l'amour du Père, cette connaissance qu'Il est venu nous révéler, cette connaissance qu'Il est venu nous apporter, cette connaissance dont Il est venu faire un commandement, quelque chose dont nous ne pouvons pas nous passer. Non pas quelque chose qui nous contraint, quelque chose que nous serions obligés, quelque chose qui pèserait sur nous comme nos commandements humains. Mais c'est quelque chose qui est nécessaire pour que nous puissions nous-mêmes vivre notre propre destinée.

C'est pour cela que, dans l'évangile, commandement et amour ne s'opposent pas. Au plan humain on pourrait les opposer parce qu'en fait s'il y a amour, il n'y a pas obligation, il n'y a pas nécessité d'aimer les autres. C'est quelque chose qui est spontané, qui vient du cœur, qui ne se commande pas. Mais l'amour qui nous vient de Dieu est un commandement parce que c'est tout cela qui nous vient de Dieu et il n'y a pas d'autre chemin pour aller vers Dieu que celui-là. C'est pour cela que notre amour, notre amour les uns les autres, ce que nous avons à vivre les uns avec les autres et pour les autres, en tant que chrétiens, ne consiste pas seulement en nos propres sentiments, notre propre affectivité. Ce n'est pas simplement la richesse de notre cœur, si grande soit-elle. C'est tout cela, nécessaire mais insuffisant. Nécessaire parce que c'est dans ce tissu d'affection humaine que nous allons recevoir l'incarnation de l'amour de Dieu en nous. C'est tout cela, mais c'est surtout tout cela emporté dans ce courant d'amour qui nous vient de Dieu, marqué par la vie trinitaire, marqué par l'absolue pureté, marqué par le don total, sans aucune reprise de soi-même, sans ombre d'égoïsme, sans ombre de recherche de soi, sans ombre de prendre l'autre pour un objet.

Cet amour que nous avons à vivre les uns pour les autres, il doit être comme celui de Dieu pour nous, c'est-à-dire imprégné de cette immensité, de cette plénitude du don que Dieu veut faire de sa vie. Cet amour que nous avons à vivre les uns avec les autres doit porter un fruit, et "un fruit qui demeure". Mais c'est Lui, le Christ qui nous a institués pour que nous portions ce fruit. Ce n'est donc pas uniquement un fruit d'amour humain ou d'affectivité humaine, même si ceux-ci sont beaux, sont grands, sont tout à fait honorables, c'est un fruit que nous porterons si nous sommes greffés dans son amour, si nous sommes institués dans sa vie trinitaire, si nous sommes vraiment en communion profonde, permanente avec Lui, Lui qui connaît le Père et qui nous donne incessamment cette connaissance du Père.

Oui, frères et sœurs, s'aimer les uns les autres c'est quelque chose qui est bon, nécessaire et utile à tout homme, quelque chose que nous avons dans notre cœur depuis le début, mais nous ne pouvons pas, en tant que chrétiens, à nous réduire à cet amour, même s'il est très grand, même s'il est très beau, même s'il peut, humainement, nous épanouir, et s'il le doit. Nous sommes appelés à une autre dimension, à un surcroît d'amour, à une autre fructification d'amour, à une autre plénitude d'amour qui est celle-là même que nous recevons du Christ lorsqu'Il nous donne sa vie, lorsqu'Il nous fait connaître le Père, lorsqu'Il nous donne part à l'amour trinitaire dans lequel Il vit depuis toujours.

Dans cette eucharistie, du nous allons recevoir ce fruit de l'amour de Dieu pour nous, ce plus beau fruit que la terre ait donné parce qu'il vient du ciel, le corps et le sang du Christ Fils de Dieu et Fils de l'Homme. Demandons qu'en recevant cette eucharistie, nous puissions être plus profondément greffés dans cet amour de Dieu, nous puissions être institués dans la mort et la résurrection du Christ pour que nous portions un fruit d'amour qui ne soit pas simplement le nôtre, car il ne serait pas très nourrissant, mais qui soit vraiment celui de Dieu que nous recevons, que nous vivons, dans lequel nous sommes vraiment enracinés. Et ces racines allant si profondément dans l'amour de Dieu porteront des fruits d'abondance pour les autres, fruits qui ne seront pas simplement nos propres fruits, ceux que nous cultivons nous-mêmes dans nos affections humaines, mais qui seront les fruits que Dieu ne cesse de nous donner, pour nous et pour tous les hommes, afin qu'ils puissent, eux aussi, vivre de l'amour de Dieu et entrer, petit à petit, dans le poids d'amour de ce qui nous vient de la Trinité.

 

AMEN

 
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