AU FIL DES HOMELIES

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 TRANSFÉRÉS

Col 1, 12-20 ; Jn 15, 9-17

(20 mai 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

Le dynamisme de la création

D

 

ans ce passage de l'épître aux Colossiens, saint Paul nous dit que nous sommes "en transfert d'un empire des ténèbres au Royaume d'un Fils Bien-aimé." Et il ajoute : "dans ce Fils bien-aimé, nous avons la rémission des péchés." Nous nous demandons souvent quel est ce Royaume du Fils bien-aimé. Or ici le terme employé par l'apôtre Paul nous éclaire de façon juste sur ce Royaume. Du Royaume de Dieu, nous ne savons rien si ce n'est que "nous sommes en transfert vers ce Royaume". Et que celui qui est transféré sait qu'il a quitté un lieu, qu'il va vers un autre lieu. Nous savons que nous avons quitté "l'empire des ténèbres" lorsque le Christ a illuminé notre nuit, symboliquement vécue dans la nuit de Pâques, et que nous allons vers cette lumière définitive et totale. Nous ne sommes plus dans les ténèbres, mais nous ne sommes pas encore dans la lumière totale. Nous sommes des transférés. Et c'est cela le Royaume de Dieu. Ce n'est pas un état, ce n'est pas une sorte de fixation quelque part entre le Ciel et la terre, ce n'est pas un lieu, c'est un voyage, c'est un déplacement, c'est un mouvement, c'est un dynamisme. Le Royaume de Dieu c'est cette façon qu'a le Christ d'accomplir une œuvre, une tâche, un labeur, celle de la rémission de nos péchés, en nous faisant passer des ténèbres à la lumière, du monde ne son Royaume.

Et notre vie chrétienne d'aujourd'hui participe encore autant aux ténèbres qu'à la lumière. L'œuvre du Christ c'est de réconcilier. De réconcilier pas simplement l'homme avec Dieu mais, comme continue l'apôtre, "de réconcilier toutes choses avec Dieu". Cette réconciliation est l'œuvre que le Christ continue de faire aujourd'hui. Or il y a deux façons d'être transféré. Celle de se laisser saisir et de se laisser transporter jusqu'au moment où l'on est débarqué : on transfère un prisonnier d'une prison dans une autre, on ne lui demande pas beaucoup son avis et il est autant en prison dans le fourgon cellulaire que dans la maison qu'il quitte ou dans celle où il va arriver. On peut vivre sa vie chrétienne comme cela en se laissant "transbahuter" par les événements, en se disant qu'après tout on arrivera bien un jour. C'est un transfert passif, c'est un transfert contraignant, c'est un transfert sans liberté donc sans réconciliation.

Ce transfert du royaume des ténèbres vers le Royaume du Christ demande et exige notre liberté, demande et exige que nous nous laissions faire non pas comme quelqu'un que l'on conduit par la contrainte, mais comme quelqu'un qui est choisi : "C'est Moi qui vous ai choisis !" comme quelqu'un qui nous prend là où nous sommes et qui va nous conduire avec Lui vers le Royaume. Notre liberté est l'enjeu fondamental de la réalisation du Royaume de Dieu pour nous aujourd'hui. Et cette liberté c'est celle-là même que le Christ provoque en nous, veut nous faire vivre quand Il nous donne le commandement de l'amour, car l'amour est inscrit d'abord à l'intérieur de la liberté de l'homme, de même que sa liberté réside aussi dans sa capacité d'aimer.

Nous sommes en voyage. Tout est donné dans la mort du Christ, mais tout reste à faire avec la collaboration de notre liberté. Cette énergie qui, petit à petit, nous transfère, nous transforme, nous transfigure, nous fait passer d'un lieu à un autre, d'un état à un autre, cette énergie c'est l'amour que le Christ a manifesté lorsque, sur la terre, Il a signifié qu'Il venait "tout réconcilier". L'amour comporte toujours la réconciliation. C'est donc dans cette énergie d'amour de Dieu pour nous que nous sommes transférés vers ce Royaume. Et ce transfert avance au fur et à mesure que nous aimons comme Lui nous a aimés.

On dit souvent que les chrétiens sont des gens appelés à aimer. On dit souvent que le message principal de l'évangile c'est l'amour. Ce n'est pas vrai. L'amour n'est pas le message particulier de l'évangile. L'amour c'est la signature que Dieu a inscrite dans le cœur de tout homme, qui qu'il soit, quelle que soit sa religion, quelle que soit sa vie. L'amour n'est pas le privilège des chrétiens. C'est le don que Dieu fait à tout homme qui existe. Nous ne sommes pas les privilégiés de l'amour, nous ne sommes pas les propriétaires de l'amour. Ou alors que seraient les autres ? Mais le Christ ajoute, et c'est cela qui est typiquement évangélique : "comme Moi Je vous ai aimés". Cela c'est le transfert de notre amour humain dans l'énergie de l'amour du Christ. Et c'est dans l'application de cet amour, tel que le Christ nous a aimés que nous répondons librement à son amour à Lui et que, petit à petit, cet amour nous transfère, nous transforme, nous transfigure dans son Royaume. Nous ne sommes pas les spécialistes de l'amour ou de la charité, nous sommes ceux qui vivons cet amour et cette charité comme le Christ nous a aimés c'est-à-dire dans la réconciliation, dans la plénitude, dans le don.

Demain, dans l'évangile, il y aura l'autre côté, nécessaire d'ailleurs, qui est celui de la haine c'est-à-dire de cette division, de cette blessure, de cette rupture que l'amour du Christ vient mettre dans notre amour quand il s'agit de vivre notre amour comme le sien. C'est cela le transfert vers le Royaume, c'est cela déjà qui nous est donné aujourd'hui, totalement donné, pour que nous puissions lentement, douloureusement nous laisser conduire par Celui qui nous a choisis pour être un jour avec Lui.

 

AMEN

 

 

 
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