AU FIL DES HOMELIES

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UN PEU DE TEMPS

Col 1, 24-29 ; Jn 16, 16-22

(7 mai 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

 

Vous ne me verrez plus …  

E

n lisant cet évangile, nous avons tous présente à l'esprit la manière classique de comprendre ce texte: "Encore un peu de temps, vous ne Me verrez plus". Le Christ est à la veille de sa Passion, de sa mort. Par conséquent, Il va disparaître très prochainement aux yeux de ses disciples. "Encore un peu de temps et vous me verrez !" Ici, il s'agirait des apparitions de Jésus Ressuscité à ses disciples.

Pourtant il y a une chose qui m'a toujours paru étonnante, c'est que nous pensons toujours "un peu de temps, un peu de temps" et dans le texte de saint Jean, il n'est pas question de temps. "Un peu … un peu …" Précisément les disciples se demandent : Mais qu'est-ce que ce "un peu" ? Et même si l'interprétation chronologique est tout à fait vraisemblable et paraît assez claire dans le contexte où se trouvent les paroles de Jésus, je crois, pour ma part, qu'il y a une autre lecture possible, concernant ce "un peu …" et à laquelle je tiens beaucoup personnellement.

       Ce "un peu …" et cet autre "un peu …" me semblent désigner quelque chose concernant le régime même de notre vie de foi. Notre rapport avec Dieu, par Jésus-Christ, est toujours un rapport où il s'en faut de presque rien, d'un tout petit peu. Un tout petit peu, et nous vivons dans une totale absence de Dieu. Un tout petit peu, et à certains moments, cette présence de Dieu nous devient aveuglante. C'est, je crois, quelque chose dont chacun a pu faire l'expérience, à un moment ou l'autre de sa vie : ce sens du mystère de la présence de Dieu qui, d'une certaine manière, ne tient qu'à un fil. Vivre pour Dieu, aimer Dieu, c'est toujours quelque chose qui se joue sur presque rien. Qui se joue sur presque rien du point de vue de l'adhésion, du point de vue du mouvement du cœur et de l'intelligence vers Dieu. A certains moments, un tout petit peu fait qu'on est complètement plongé dans l'obscurité et un tout petit peu fait que, mystérieusement, la lumière revient.

      C'est fondamentalement le jeu de la liberté et de la grâce. C'est le fait que la présence de Dieu, la vie de la grâce est infiniment proche de nous. Il n'y a pas à faire des kilomètres pour rencontrer Dieu. Il est toujours là, tout proche, et il suffit d'un tout petit peu pour le reconnaître. Et cependant, un tout petit peu de négligence de notre part, un tout petit peu d'oubli, un tout petit peu d'inconscience peut avoir, tout d'un coup, comme conséquence de provoquer en nous une sorte d'aveuglement, de surdité au mystère de Dieu, un progressif étouffement de cette vie de la grâce en nous. Et je crois que cela vient précisément de la vraie manière dont le Christ Ressuscité est dans notre vie. Nous sommes à deux doigts de passer dans l'autre monde. Nous sommes toujours au bord même de cette manifestation plénière du Christ Ressuscité. "Un tout petit peu" et nous le verrons. Le temps est comme une sorte de voile extrêmement léger qui fait que, un jour ou l'autre, en un instant, ce voile peut être levé et la présence de Dieu se manifester totalement à nous.

       Et au fond, c'est cela le mystère même de notre existence. C'est de pouvoir vivre dans une si grande proximité de Dieu qu'à tout moment nous devinons sa présence, et que cependant cette présence est toujours enveloppée d'une obscurité, d'une ténèbre qui fait que Dieu est insaisissable. Tout se joue donc sur la manière dans notre propre liberté, dans notre propre capacité d'accueillir Dieu : ou, bien, effectivement, nous nous laissons aller à cette présence de Dieu, ou au contraire, nous essayons, si peu que ce soit, de ne pas nous donner à Lui. Cela se passe toujours sur une sorte d'arête vive. C'est pour cela que la vie spirituelle, la vie avec Dieu est toujours dans une sorte de position d'équilibre. "Encore un peu", on voit. "Encore un peu", on ne voit plus.

       Et c'est cela qui fait que, la plupart du temps, nous éprouvons cette impression d'inconfort, à certains moments de lassitude ou de révolte vis-à-vis de Dieu, parce que c'est d'autant plus irritant qu'il suffit d'un rien. Et pourtant, c'est cela même le mystère. Dans notre vie, tout se joue effectivement "sur des têtes d'épingle". Non pas pour en concevoir je ne sais quel scrupule ou je ne sais quelle maladie presque mentale de se dire : "Mais alors, je n'y arriverai jamais. Mon salut est compromis par un petit rien du tout." Ce n'est pas du scrupule ou de l'obsession dont je parle. C'est seulement le mystère même de cette présence de Dieu, infiniment proche, et cependant sur laquelle, on ne peut pas, par nous-mêmes, avoir totalement prise.

       Alors, demandons au Seigneur qu'Il nous fasse vivre notre existence, notre vie, en nous donnant "le sens du peu". Non pas que nous ayons peu à donner ou peu à recevoir. En réalité, l'enjeu est énorme, nous le savons bien. Mais que nous sachions que Dieu n'attend pas de grandes choses pour se donner à nous et que la présence de Dieu est si grande qu'elle peut toujours se livrer à nous dans "le peu" qu'est la réponse de notre liberté.

 

       AMEN


 

 

 
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