AU FIL DES HOMELIES

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LA CHARNIÈRE DU SPIRITUEL 

Col 1, 24-29 ; Jn 15, 26-16, 4

Vendredi de la cinquième semaine de Pâques

(19 mai 2006)

Homélie du Frère Jean-François NOEL


Auzon : La Nativité

 

L

e jeudi Saint dernier, le Frère Daniel présentait la Cène comme une manière de prendre congé, de dire son congé. Le discours d’adieu que le Christ égrène entre ce temps pascal et l’Ascension justement continue à distiller cette délicatesse divine, non pas pour quitter les hommes, mais les habiter différemment. Ce n’est pas qu’il parte parce qu’il a terminé sa mission et que nous devrions ensuite vivre avec un grand souvenir, mais c’est qu’il propose une autre manière d’habiter la chair. Il a bien fallu que ce discours que Jean rapporte, il le fasse avec délicatesse, avec patience, pour que les disciples acceptent que l’absence visible du Christ ne soit pas une démission divine. D’ailleurs, on n’a pas fini de scruter ce que je viens de dire : l’absence, le départ visible du Christ n’est pas une démission de Dieu. On est toujours en train d’achopper à cette articulation subtile, car à chaque fois que nous avons perdu quelqu’un nous avons continué à souffrir de son absence, même si effectivement, spirituellement il prend place autrement en nous comme nous le savons pour en avoir fait l’expérience. Les gens que nous avons aimés et qui ont traversé ce monde pour rejoindre le Père continuent à vivre autrement en nous, pas simplement psychiquement, ni par le souvenir, mais par une sorte d’autre existence. Il faut bien reconnaître que cette autre existence ne console pas de l’absence, elle est une sorte de nouvelle vie, le passage de la vie que le défunt nous transmet.

Ce qui est important à souligner, c’est que la chair, comme le dit Tertullien, est la charnière du spirituel, c’est-à-dire que la chair est à la fois le lieu que Dieu s’est choisi comme maison. Les anciens pensaient que c’étaient plutôt les montagnes ou les nuages, ou je ne sais quel cosmos, mais Dieu a décidé que la chair humaine serait la maison de Dieu, l’habitation de Dieu et qu’il serait parfaitement à l’aise dans cette chair humaine. Loin d’être un objet provisoire que notre corps nous donne à penser apparemment qu’il est simplement un instrument qui ira à sa perte, cette chair humaine est le lieu le plus profond de l’habitation spirituelle. C’est ce qui s’est passé dans le Christ lorsque le Verbe a pris chair, divinité et humanité non seulement cohabitaient, mais s’animaient mutuellement sans que rien ne se perde, ni de la divinité ni de l’humanité. Ce que le Christ vient de dire dans l’évangile, saint Paul le considère à la fois comme quelque chose qui l’habite, l’anime et dont il vit, l’énergie quotidienne, quand il dit à la fin du passage des Colossiens que nous venons d’entendre, cette petite phrase très jolie qui dit: "C’est bien pour cette cause que je me fatigue à lutter avec son énergie qui agit en moi dans sa puissance". C’est ce que le Christ décline dans l’évangile, il dit : "Je ne vous quitte pas mais je vous envoie ce que nous partageons avec le Père, cette divinité plus intime encore, plus active encore, plus pénétrante encore, qui est l’Esprit".

Loin d’être une sorte de démission, c’est une avancée plus profonde, plus pudique aussi, mais plus active et plus féconde en notre chair humaine, quand le Christ était présent, c’était sa chair à lui qui était habitée, et par contagion, les autres vivaient de sa présence, en sa présence et de sa présence, mais par l’Esprit, il va féconder en toute liberté chaque chair en attente de l’Esprit. Chaque charnel devient la charnière du spirituel.

Ce mystère est tellement grand qu’on a beau l’égrener, cela ne changera pas grand-chose, sauf qu’une sorte d’espérance, pas seulement une promesse, mais de disposition intérieure qui est d’ailleurs rythmée par notre "Amen", par notre prière, par notre présence, nous oriente, comme on oriente un bateau pour qu’il prenne le vent pour que ses voiles gonflent (c’est bien le symbole du souffle qu’est l’Esprit). Notre humanité, notre propre corps doit trouver la meilleure orientation possible pour se laisser féconder par l’Esprit, de même que le souffle pousse les voiles et fait avancer le bateau. Notre mouvement qui va vers l’éternité doit trouver sa bonne position, il faut que nous la cherchions comme dans un bateau on cherche le meilleur du vent, que nous tirions le maximum d’effet du vent qui veut nous pousser et nous ramener à la terre promise, c’est-à-dire le Père.

Que cette promesse de Dieu qui a commencé bien avant l’Incarnation, qui s’est illustrée magnifiquement et totalement dans l’Incarnation, continue dans la venue et la proposition de l’Esprit Saint, nous fasse grandir en Dieu, en Lui et avec Lui.

 

AMEN

 

 

 

 
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