AU FIL DES HOMELIES

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ENCORE UN PEU DE TEMPS

1 Tm 1-15-17 et 3,16 ; Jn 16, 16-23

Vendredi de la cinquième semaine de Pâques – B

(10 mai 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

E

 

ncore un peu de temps et vous ne Me verrez plus, et puis un peu de temps encore et vous Me reverrez, et votre joie, personne ne pourra vous l'enlever." Ces paroles du Christ à ses disciples, au moment de la dernière Cène, juste avant d'entrer dans sa passion, juste avant de passer de ce monde à son Père, peuvent s'entendre de deux manières.

"Encore un peu de temps et vous ne Me ver­rez plus" , c'est la croix, la mort, le tombeau, la des­cente aux enfers. "Et puis un peu de temps encore et vous me reverrez !" c'est le matin de Pâques, c'est la Résurrection, c'est la joie des disciples, voyant leur Bien-Aimé vivant, le Christ Ressuscité.

Ou bien selon l'interprétation qu'en donne saint Augustin : "Encore un peu de temps et vous ne Me verrez plus", c'est l'ensemble de la Pâque du Christ, sa mort, sa résurrection, son ascension, son retour auprès du Père, c'est l'absence du Christ pen­dant le temps de l'Église, pendant ce temps que nous vivons, pendant cette histoire du monde où le Christ ne nous est plus sensible et tangible, où nous avons quelquefois l'impression qu'Il est absent, "et puis en­core un peu de temps et vous Me reverrez", c'est la fin des temps, le retour du Christ, la béatitude, et saint Augustin nous dit : "Ce temps nous semble long tant que nous y sommes, mais quand il sera fini, alors nous verrons que ce n'était qu'un peu de temps."

Ces deux interprétations ne sont pas contra­dictoires, bien au contraire. Je pense qu'elles s'éclai­rent l'une l'autre. La Résurrection du Christ, et plus particulièrement la joie pascale des apôtres voyant le Christ Ressuscité, c'est déjà le commencement de la joie éternelle. Le Christ Ressuscité c'est le commen­cement de la Jérusalem céleste. Le Christ Ressuscité c'est le commencement du monde nouveau dans le­quel nous entrerons par notre mort, et dans lequel l'univers tout entier entrera à la fin des temps. Ceci nous manifeste cette situation paradoxale du temps que nous vivons actuellement, car c'est tout à la fois le temps de l'absence du Christ, et en ce sens l'exégèse de saint Augustin est authentique. C'est vrai que nous ne le touchons pas, que nous ne le voyons pas de nos yeux. Nous ne pouvons pas le contempler et l'histoire du monde semble se dérouler en dehors du Christ qui semble parfois être le grand absent des évènements de ce monde. Quelquefois nous sommes tentés de lui dire : "Qu'attends-Tu pour Te manifester ? Comment se fait-il que tout marche si mal et que notre histoire personnelle ou collective se déroule comme si Tu n'existais pas, comme si Tu n'étais jamais venu, comme si Tu n'étais pas ressuscité ?" C'est vrai qu'en un certain sens ce temps de l'Église est le temps de l'absence du Christ.

Mais en même temps il est non moins vrai que ce sont déjà les "derniers temps" que c'est déjà le temps de l'accomplissement. Il est non moins vrai que, depuis Pâques, le Christ a manifesté aux yeux des disciples et aux yeux de notre foi et à notre cœur, le Christ a manifesté qu'Il était vivant, qu'Il était vain­queur, qu'Il était là. Le Christ est aussi Celui qui pas à pas, marche à nos côtés, qui sans cesse est près de nous, ne nous abandonne jamais et qui, si nous savons voir plus loin que la surface des choses, ne cesse ja­mais de vivifier chacun des instants de notre vie et de préparer avec nous, en nous, cet accomplissement de nous-mêmes qui est déjà commencé. C'est le para­doxe du temps de l'Église, c'est le paradoxe du temps de notre vie, c'est le paradoxe de chacune de nos jour­nées. A la fois nous avons l'impression d'être seuls, et à un niveau psychologique tout se passe comme si nous étions seuls, et en même temps nous sentons que le Christ est là, qu'Il est le tout de notre vie et que déjà, réellement, et pas simplement d'une manière imaginaire, Il prend toute la place et que tout se fait selon son amour, selon son dessein d'amour. Les deux choses sont vraies en même temps et précisément toute la vie chrétienne c'est de passer, petit à petit, de l'apparence de la solitude et de l'absence de Dieu au pressentiment, à la découverte obscure mais réelle et comblante de la présence de Dieu et de la vérité de la force de Dieu.

Toute la vie chrétienne, c'est de passer d'un niveau trop humain, purement psychologique auquel nous avons l'habitude de nous situer avec nos senti­ments, nos émotions, nos angoisses, nos peurs, nos inquiétudes, ce niveau qui habituellement emplit tout le champ de notre conscience à un niveau plus mysté­rieux sur lequel nous n'avons pas prise et que nous ne pouvons pas commander au gré de nos désirs, mais qui, si nous le cherchons avec une vraie patience, se révèle être le seul authentique, par-delà les remous de notre psychologie, un lieu où la lumière de Dieu très douce, se fait de plus en plus réelle. Déjà le prophète Isaïe l'annonçait en disant : "Vous cherchez les gran­des manifestations de Dieu, mais vous ne savez pas entendre les eaux de la source de Gihon à côté de Jérusalem, qui coule doucement." La présence de Dieu est une présence qui coule doucement au fond de notre vie, et si nous attendons des manifestations éclatantes et convaincantes à un plan humain, nous serons déçus et nous aurons l'impression que tout cela est illusion, voire une manière de se persuader soi-même. Mais si nous savons dépasser ces apparences qui sont non seulement à l'extérieur mais aussi à l'in­térieur de nous-mêmes, nous entendrons peut-être l'eau de cette source qui coule doucement. Et c'est cela la vie du Christ Ressuscité qui, petit à petit, se fait jour au fond de notre cœur et nous remplit d'une joie humble, pauvre mais réelle qui est le commen­cement de la joie éternelle, car quand le Christ Lui-même a vécu sa Pâque, au niveau psychologique, Il a vécu l'abandon, Il a vécu la détresse, Il a vécu la croix dans toute son horreur, Il a vécu la solitude, mais ce­pendant, en même temps, au fond de son cœur il y avait cet amour bienheureux qui nous sauvait, qui était déjà l'amorce de sa Résurrection, non pas par une sorte de prescience en se disant : C'est un mauvais moment à passer et nous allons nous retrouver le ma­tin de Pâque dans la joie et dans la vie. Mais, d'une façon beaucoup plus profonde, comme une sorte d'obscure certitude qui était le moteur même de son sacrifice, du don de soi-même et donc qui nous sau­vait.

 

AMEN


 
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