AU FIL DES HOMELIES

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COMME S'ILS VOYAIENT L'INVISIBLE

1 Th 4, 13-18 ; Jn 16, 16-22

Vendredi de la cinquième semaine de Pâques – C

(22 mai 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

O

n peut comprendre l'hésitation et l'étonne­ment des disciples en entendant ces paroles de Jésus : "Encore un peu de temps et vous ne Me verrez plus, et encore un peu de temps et vous Me verrez !" Ceci s'est réalisé lorsque le Christ a dis­paru de leurs yeux au moment de sa mort. De fait, ils ont cessé de le voir. Ce temps a été très court, quel­ques heures à peine, puisque le dimanche matin ils l'ont revu. C'est donc la première application de cette parole de Jésus. Dans la chronologie de l'histoire du salut, Il a, aux yeux de ses disciples, un instant dis­paru, comme tout homme entraîne dans la mort. Puis Il leur est réapparu, Il s'est de nouveau manifesté à eux. Ils l'ont vu. Et d'ailleurs cette vision n'était pas simplement celle de leurs yeux, elle était accompa­gnée de l'audition, elle était accompagnée du toucher, elle était accompagnée de cette joie de retrouver Celui qui, un instant, était perdu. Cette expérience de revoir le Christ peu de temps après sa mort est proprement, spécifiquement et uniquement apostolique. Il n'y a que les apôtres qui ont vécu ainsi cette parole de Jé­sus. Nous ne la vivrons pas nous-mêmes puisque nous ne sommes pas témoins directs de la Résurrection. Donc nous ne cherchons pas à "voir" Jésus de nos yeux, à le toucher de nos mains ou à ressentir ou pres­sentir une certaine joie affective ou psychologique à son éventuelle vision.

Nous sommes appelés à une autre vision qui fut aussi celle des apôtres, parce que l'expérience spi­rituelle des apôtres doit être totale pour être catholi­que puisque le mot catholique désigne la totalité de la manifestation et du salut de Dieu à quelques hommes afin que cette totalité parvienne à tous les hommes. Après l'avoir vu de leurs yeux, l'avoir touché de leurs mains, c'est ce que saint Jean dira au début de sa première épître : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché du Verbe de vie, nous vous l'annon­çons", les apôtres ont dû vivre une deuxième étape de la vision. Cette deuxième étape peut nous être suggé­rée ce matin par une très brève expression de l'auteur de l'épître aux hébreux à propos de Moïse. Moïse marchait "comme s'il voyait l'invisible !" Les apôtres ont continué à voir le Christ Ressuscité, après son Ascension, mais de façon invisible. Alors où donc et comment ?

Non pas par une manifestation extérieure et autonome de Jésus comme ce fut le cas lors des diffé­rentes apparitions, mais pas une manifestation inté­rieure, par une manifestation intime. Les apôtres ont contemplé dans leur propre vie la montée du Christ ressuscitant en eux et les ressuscitant avec Lui. Les apôtres ont contemplé dans leur vie l'accomplisse­ment de la salut de Pâques. Ils ont contemplé dans leur vie la conformité de la réalité et de la salut de Pâques, comme je le disais tout à l'heure dans l'orai­son : "Conforme-nous à la vérité de Pâques!" Les apôtres ont donc eu les yeux ouverts lorsque le Christ leur est physiquement apparu, mais pour que leurs yeux restent ouverts à l'apparition invisible du Christ dans leur propre chair, dans leur propre vie, depuis leur propre tombeau, depuis leur propre mort, à l'inté­rieur même et par leur souffrance : "Vous aurez à souffrir, vous serez tristes, vous serez affligés, mais soyez dans la joie car vous Me verrez !" Les apôtres ont donc vécu cette joie de la vision du Seigneur à l'intérieur même de l'expérience pascale qui montait en eux au fur et à mesure qu'ils l'annonçaient, au fur et à mesure qu'ils le célébraient, au fur et à mesure qu'ils le priaient, au fur et à mesure qu'ils y adhéraient de tout leur cœur, de tout leur esprit, de toute leur chair, de toute leur capacité spirituelle, intellectuelle ou affective.

Cette vision des apôtres c'est la nôtre aujour­d'hui, celle que nous devons vivre à leur suite parce que l'Église est apostolique. Elle est fondée sur le témoignage des apôtres pour que ce témoignage des apôtres puisse les faire vivre non pas du témoignage direct de la vision du Ressuscité, mais de ce que ce témoignage a provoqué, a engendré, de ce dont il fut la genèse dans leur propre vie. En tant que chrétiens nous sommes invités non pas à célébrer ou à vivre une religion mais à nous laisser conformer à la salut de la Pâque du Christ. Et nous devons ouvrir nos yeux à cet accomplissement de la Pâque du Christ en nous. C'est pourquoi saint Paul disait : "Nous ne sommes pas igno­rants à propos des morts" parce que notre vie nous fait connaître, nous fait naître avec le Christ. Et cette naissance avec le Christ c'est déjà notre mort com­mencée qui s'accomplira au terme de notre vie terres­tre lorsque nous n'aurons plus besoin de nous appuyer sur ce monde car nous serons entièrement appuyés sur la Pâque et la Résurrection du Christ. Ce sera la fin de notre finitude. Notre vie chrétienne ce n'est pas d'abord de poser des actes religieux, ce n'est pas d'abord de faire de l'activité apostolique quelle que soit sa forme, ce n'est pas d'abord quelque chose d'extérieur. C'est ce mystère de la conformité lente, douloureuse et en même temps joyeuse, parce que nous célébrons la mort du Christ nous annonçons sa Résurrection et nous attendons sa venue, mais ceci c'est ce mystère intérieur à nous.

Ce n'est pas simplement la proclamation de quelque chose d'extérieur qui, un jour, nous rejoindra ou que nous rejoindrons. Non ! C'est dans cette os­mose intérieure entre nous-même et le mystère du Christ par la foi que se vit cette Pâque. Pour que notre mission soit vraie, pour que notre apostolat soit vrai, pour que nos prédications soient vraies, pour que no­tre enseignement théologique soit vrai, pour que nos visites pastorales soient vraies, il faut qu'elles soient l'extension, le rayonnement du mystère que nous lais­sons le Christ vivre en nous. Il nous conforme à la vérité de sa Pâque et c'est par cette conformité que, petit à petit, nous lui ressemblons. Et lorsque Lui-même aura achevé cette ressemblance totale, nous n'aurons plus besoin des appuis du monde et des ap­puis matériels. Alors nous basculerons normalement légèrement quoique douloureusement, dans l'autre monde. Ou plus exactement, l'autre monde qui est déjà en nous surgira de notre monde de finitude et à ce moment-là, nous comprendrons vraiment qui nous sommes, ce qu'est le monde et ce qu'est la résurrec­tion du Christ.

Que ces quelques mots tournent notre visage, notre regard vers l'invisible, vers le centre, vers le cœur c'est-à-dire le plus profond de nous-même et qu'ils ouvrent nos yeux à ce Christ qui, déjà dans la chair de notre vie, chair de souffrance, chair d'amour, chair de joie, chair d'espérance, tisse déjà ce mystère de sa Pâque C'est pourquoi nous pouvons dire : "Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection et nous annonçons ta venue !" Mais pour que ceci soit vrai et pas simplement une modalité liturgique, il faut que cela jaillisse pas uniquement de nos lèvres mais de ce que croit notre cœur et de ce que contemple déjà en nous notre cœur.

 

 

AMEN

 

 
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