AU FIL DES HOMELIES

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LE POUVOIR DE LA MORT

2 Co 5, 14-18 ; Jn 16, 1-7

Vendredi de la cinquième semaine de Pâques – C

(7 mai 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Stèle funéraire

 

F

rères et sœurs, vous avez peut-être été frappés par l'étrangeté du texte de Paul que nous entendions tout à l'heure. Paul parle à sa communauté de Corinthe, dans une lettre un peu sévère dans laquelle il dénonce les péchés de la communauté et il justifie son ministère. Son ministère, quel est-il ? C'est ce qu'il appelle le ministère de la réconciliation. Réconcilier, c'est rétablir une relation qui autrefois existait, puis a été faussée ou détruite.

Paul tout à coup se pose la question : pourquoi est-ce que je fais ce travail ? Il dit : "L'amour du Christ nous presse". C'est-à-dire qu'il y a une sorte d'urgence qui pèse sur ses épaules, sur son calendrier, sur son activité. L'amour du Christ me presse et je ne peux pas m'empêcher de le faire. On pourrait s'attendre à ce qu'il dise : je viens vous réconcilier, vous annoncer la bonne nouvelle, vous êtes vivants, ressuscités avec le Christ. Il le dira, mais avant de l'annoncer, il dit : "Puisqu'un seul est mort pour tous, alors, tous sont morts". On ne s'attendait pas à ce que la mort du Christ soit interprétée comme le fait que tous soient morts. En réalité, cela n'a rien de joyeux, de réconciliant ou de pressant du point de vue de l'amour. Dire que parce que le Christ est mort, tous sont morts, c'est un paradoxe incroyable. Est-ce que vraiment le Christ par sa mort a conduit à la mort toute l'humanité ? C'est cela qui est dit dans ce texte même si nous ne voulons pas trop l'entendre parce que cela nous paraît trop difficile. Or, cela correspond à une conscience qui était très forte dans les communautés primitives. Ils avaient cette conviction que le monde était mort.

Ce que le Christ avait révélé par le fait que lui-même partageant la condition humaine avait dû aller jusque-là, cela révélait effectivement l'état de mort de l'humanité. Pour saint Paul il faut bien comprendre que c'est non seulement l'humanité qui est morte, mais lui-même à certains moments se dit mort pour le Christ. Lui-même est ses communautés se reconnaissent comme des gens voués à la mort, marqués par la mort, subissant d'une certaine manière une mort à l'intérieur de leur propre existence en ce monde. C'est quelque chose qui nous est très dur à accepter aujourd'hui, cela nous paraît paradoxal, on n'a pas tellement l'impression d'être des morts vivants, mais pour Paul c'est une des bases de l'urgence. C'est parce qu'il a affaire à des morts que l'amour du Christ le presse pour leur dire à eux, ces morts, qu'ils sont destinés à la résurrection.

Personnellement, je trouve que cette affirmation, loin d'être décourageante est encourageante par son réalisme. C'est vrai que l'époque où a vécu Paul et le siècle qui a suivi était une époque dans laquelle le fait d'être confronté à la mort était quelque chose d'assez dramatique et assez répandu dans la société. Dans les deux premiers siècles, les gens étaient obsédés par la mort. Je pense que là, saint Paul veut rejoindre quelque chose de très profond dans son auditoire aussi bien à Corinthe et ensuite dans l'auditoire chrétien qui a lu les lettres de Paul. Il voulait rejoindre une préoccupation extrêmement actuelle : le fait que ces hommes-là n'essayaient pas de se bercer d'illusions. Le fait qu'ils voyaient et qu'ils sentaient que la dynamique profonde de cette société si brillant soit-elle, si culturellement évoluée soit-elle, était finalement une dynamique de mort.

Je pense que cela pourrait se comparer à certaines phrases de Jean-Paul II qui, à certains moments, parlait d'une civilisation de la mort ou d'une culture de la mort. Il le disait à propos des problèmes de l'avortement, mais il voulait dire en même temps que le monde, notre culture, notre société porte toujours en elle des germes de mort. Je trouve ce texte très intéressant parce que cela nous appelle à une certaine lucidité. Les chrétiens ne sont pas des gens qui pratiquent en se disant tout ira toujours bien, tout ira toujours mieux.

En réalité, le fait premier auquel nous sommes affrontés et qui est plus que la mort individuelle, c'est un fait de société, une société qui passe son temps à lutter contre les forces de la mort. Je trouve encourageant que dès les premières communautés, dès les premières formes de l'annonce de l'évangile (nous sommes à peine en cinquante-quatre, cinquante-cinq, à peine vingt ans après la mort du Christ), contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas une espèce d'enthousiasme illusoire, mais c'est que la mort et la résurrection du Christ ont remis les premières communautés chrétiennes devant un constat et une évidence avec lesquelles nous ne sommes pas encore aujourd'hui totalement sortis, c'est le fait que le mystère et le pouvoir de la mort continuent à régner sur notre monde.

 

 

AMEN

 

 
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