AU FIL DES HOMELIES

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UN PEU

1 Th 4, 13-18 ; Jn 16, 16-22

Vendredi de la cinquième semaine de Pâques – V

(11 mai 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, ce passage est bien connu, il a toujours exercé l'attention des exégètes, sur "un peu de temps" qu'on interprète généralement, comme "Jésus a encore un peu de temps à passer avec les disciples parce qu'il s'avance vers sa mort", donc on ne le verra plus, mais encore un peu de temps, les quelques jours qui séparent la mort de la résurrection, "et vous me verrez", c'est-à-dire vous vivrez, vous vous réjouirez de me voir ressuscité.

C'est sûr que la parole de saint Jean, telle qu'il la resitue sur la bouche de Jésus est un texte qui évoque ce mystère du passage par la mort et par la résurrection. Simplement, on ne peut pas tout à fait s'empêcher de penser que cette parole est aussi adressée à l'Église pour laquelle écrit saint Jean. Et cette Église est aussi une Église qui vit dans le temps. Cette vie de l'Église dans le temps est aussi scandée par cet "un peu de temps". Evidemment, aujourd'hui à vingt siècles de distance, nous ne mesurons pas ce qui a été l'enthousiasme, la force et l'attachement des premières communautés à la foi en la résurrection et aussi l'impatience que cela pouvait générer. Que ce soit dans l'épître aux Thessaloniciens que nous avons entendu tout à l'heure, que ce soit dans ce petit passage-là, on sent la vie des communautés chrétiennes primitives qui pensent que le retour de Jésus est imminent. Jean veut donc prendre en compte cette impatience des communautés et leur dire en les confortant par la parole du Seigneur que le temps qui reste pour attendre la manifestation du Christ n'est pas si long que cela. C'est "un peu de temps".

Cependant, il ajoute un bémol, et c'est peut-être cela qui est intéressant, c'est qu'il explique que ce temps qui en soi peut paraître bref, même si cela fait vingt siècles que ça dure, ce temps est marqué désormais par une dimension de souffrance. C'est pour cette raison qu'aussitôt après, s'ensuit la parabole de l'accouchement, de la femme qui met au monde son enfant et qui gémit dans les douleurs de l'enfantement. Ce que Jean veut montrer c'est le caractère fondamentalement provisoire de l'existence de la communauté chrétienne depuis la mort et la résurrection du Christ. Il y a une sorte de précarité fondamentale dans l'histoire de l'Église qui est marquée par le fait qu'elle est appelée à un autre statut, à un autre mode d'existence comme celui de la femme après qu'elle a accouché, qui a oublié les douleurs et maintenant est heureuse d'avoir mis au monde son enfant, de la même façon, l'Église vit le temps présent comme un temps précaire. C'est "un peu de temps", c'est un temps qui n'a pas encore tout à fait son épaisseur, c'est un temps qui n'a pas encore la capacité de donner sa plénitude, c'est un temps dans lequel nous vivons du provisoire. C'est le pasteur Roger Schutz qui avait écrit une sorte de traité sur la vie spirituelle du chrétien dans la deuxième moitié du vingtième siècle, il avait appelé cela d'un titre qui avait eu un certain succès à l'époque : "La dynamique du provisoire". Il y mettait beaucoup de choses, mais je crois que cette idée que l'Église vit un temps provisoire est une idée profondément évangélique et johannique. Il n'y a pas de stabilité, d'état définitif, il n'y a pas de conquête définitive pour l'Église dans le temps présent et dans l'histoire qu'elle vit. Tout est dans le "un peu", c'est-à-dire le petit rien qui peut faire basculer la situation, le petit rien qui voile la plénitude de la manifestation, le petit rien qui empêche de voir exactement que nous sommes déjà investis par la puissance de la résurrection.

En fait, nous sommes toujours dans ce "un peu". C'est le fait que tout ce qui dans notre être doit pouvoir se manifester est comme derrière un voile, quelque chose d'impalpable mais qui suffit à boucher le regard comme parfois derrière un rideau on peut pressentir la présence de la lumière mais en réalité, elle ne passe pas. Ce "un peu", il a la fragilité et le côté précaire de ce voile qui tombe, et le mystère, c'est que nous devons vivre dans l'attente, comme si tous les jours, c'était "un peu". Au fond, c'est ça la vie chrétienne, c'est à chaque moment, "un peu". C'est à chaque moment que nous sommes au bord de la révélation du mystère, et cependant, la plénitude ne fait pas encore irruption. C'est donc ce côté presque insaisissable, en permanent déséquilibre, en permanente attente, cela peut être d'un moment à l'autre, ce que Jean veut éveiller dans la communauté à laquelle il s'adresse, et dont nous devrions être aujourd'hui les témoins.

C'est sûr que nous vivons dans un monde où la sécurité, ou le désir de sécurité ne nous donne pas beaucoup le sens du "un peu". Nous voulons beaucoup, nous voulons être installés, nous voulons ne plus bouger, nous voulons nous arrêter. En réalité, ce n'est pas du tout cela l'économie de la vie de l'Église. Ce n'est pas l'économie du stationnement définitif, c'est l'économie du "un peu". Il suffit que le monde bouge un peu pour que le Salut surgisse, il suffit que notre cœur soit un peu troublé, qu'il soit un peu sur le mode de la femme qui accouche pour qu'effectivement, quelque chose de la plénitude du Salut puisse faire irruption dans nos vies. Il y a quelque chose qui est très mystérieux dans le Salut, il n'est pas massif, il est de l'ordre de l'impondérable.

Je pense que c'est cela que Jean a voulu communiquer à sa communauté. Il leur a dit : ne croyez pas que le salut, comme le dit la plaisante sagesse de Lyon, se mange à la cuiller. Ce n'est pas comme ça ! Le Salut, cela se déguste du bout de la cuiller, on en prend un tout petit peu, et alors il peut se produire ce moment de déclic où effectivement, une certaine plénitude, une certaine irruption du Salut de Dieu peut se produire. Mais encore faut-il avoir le cœur et les oreilles et les yeux éveillés pour cela.

 

AMEN

 

 

 
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