AU FIL DES HOMELIES

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PEDOPHILIE ET MISERICORDE

Ac. 5, 12-15 ; Ap. 1, 9-13+17-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (3 avril 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs,

Je ne sais si vous avez ressenti comme moi la situation paradoxale et plus qu’inconfortable dans laquelle se trouve l’Église de France depuis quelques semaines, paradoxe qui culmine dans ce dimanche que l’autorité pontificale a voulu intituler le « dimanche de la miséricorde » et inscrire au calendrier de l’Église universelle. Paradoxe terrible, car nous nous trouvons aujourd’hui conviés à célébrer le mystère de la miséricorde du Christ, cette miséricorde infinie, sans limite, sans condition capable de sauver toute l’humanité de son péché, aussi bien collectif que personnel, ce qui est évidemment source d’une immense espérance, puisque, c’est là notre foi, il n’y a aucun péché que Dieu ne puisse pardonner à la seule condition que le pécheur accepte en vérité et du plus profond de sa liberté de se reconnaître réellement pécheur et confesse que le Christ mort et ressuscité soit la seule source de salut pour arracher l’homme pécheur à son péché. Jusque là, nous sommes je l’espère tous d’accord : Dieu ne serait pas Dieu s’il y avait des limites à la puissance infinie de son pardon : c’est le cœur même de l’évangile, comme bonne nouvelle du salut de Dieu.

 

Et pourtant, – c’est là que surgit le paradoxe avec une violence inouïe  et, disons-le : absolument scandaleuse, non seulement pour les non-chrétiens et les non-croyants, mais, je l’espère pour nous tous –, cette annonce de la miséricorde de Dieu dont l’Église donne parfois l’impression de s’être attribué le monopole par le biais d’une année sainte, cette annonce voit surgir en face d’elle un certain nombre d’événements, de mises en cause, de comportements et de complicités qui nous heurte de plein fouet et doivent nous jeter dans un désarroi spirituel réel, si toutefois nous avons le cœur à la bonne place … Bien entendu, chrétiens ou non, nous savons ce que signifie une campagne médiatique par les temps qui courent ; nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion d’en constater les mensonges, les manipulations sordides des informations, trop souvent télécommandés ou encouragés par un exercice du pouvoir politique qui n’est pas dépourvu de cynisme  et de perversité lorsqu’il s’agit de disqualifier ou de diffamer toute autorité surtout spirituelle quand elle ne va pas dans son sens. Bien entendu, il faudra attendre que la justice fasse les enquêtes nécessaires et le travail indispensable pour faire apparaître la vérité des faits et discerne la valeur des accusations. Il n’empêche que, justifiée ou non, nous sommes brutalement exposés et profondément blessés par un scandale dont certains éléments ne semblent pas être niés par les personnes qui sont mises en cause …

 

La première chose qui nous bouleverse, – c’est très normal et signe de santé –, c’est l’impression écrasante de nous trouver devant le « monde à l’envers » : comment ce monde ecclésiastique de prêtres et de responsables à différents niveaux qui pendant tant de générations n’a cessé de nous rebattre les oreilles à coup de discours édifiants, de promouvoir une vision de la sexualité dans son exercice normal selon des normes qui ne sont plus suivies et qui, pour les générations les plus jeunes, ne sont même plus connues, de dévaloriser la sexualité sous prétexte qu’elle serait un danger permanent, une occasion de chute et de réduction de l’humain à l’animalité ? Comment donc ce monde-là peut-il comporter de façon heureusement exceptionnelle mais tout de même dévastatrice des individus qui commettent sur des enfants des actes ignobles qui ont la plupart du temps pour conséquences de créer des traumas psychiques d’une extrême gravité dont ils ne se remettront peut-être jamais, qui pourront les conduire à des comportements suicidaires et dans pratiquement tous les cas les enfermeront dans une solitude atroce ? Et les auteurs de ces actes pourraient les commettre en toute impunité en bénéficiant d’une espèce d’immunité que leur donnent leur autorité spirituelle et la confiance dont ils jouissent en vertu de leur ministère ? De sorte que les actes sacramentels les plus intimes comme la confession peuvent devenir l’occasion de déchaîner leurs pulsions ? Faut-il rappeler ce que Jésus à dit au sujet du scandale des petits : « ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais peuvent tuer l’âme » ? Il ne faudrait pas que l’oubli de la dimension spirituelle de l’homme qui pèse si lourdement dans la conscience postmoderne, nous fasse mesurer les crimes à la seule mesure de la destruction de la vie physique et biologique … Peut-on se cacher derrière on ne sait quels déterminismes psychiques censés provoquer des circonstances atténuantes pour celui qui commet de tels actes ! Nous ne sommes plus ici dans le domaine de la psychologie, mais dans ce registre très profond et constitutif de la vie des sociétés, selon lequel aucun individu ne peut détruire le destin d’une autre personne, alors qu’il devrait la promouvoir et la servir pour qu’elle trouve sa plénitude personnelle …

 

Faut-il exercer une certaine forme de miséricorde face à ce type de crime : habituellement déjà, le mal n’a pas d’excuse – s’il en avait, ce ne serait plus du mal, mais un bien : or ce n’est que du mal –, mais là, les motivations du mal sont telles que le plus souvent, elles profitent de l’innocence et d’un abus de confiance pour tuer une destinée : cela est vrai, quels que soient la fonction, la parenté, l’état de vie ou le statut social de la personne coupable. Mais lorsqu’il s’agit d’une utilisation d’un statut de responsabilité spirituelle et religieuse, c’est plus grave encore. En effet, celui qui commet de tels actes détourne la confiance qu’ont mise en lui l’Église, les familles, les confrères dans le ministère, la société elle-même dans la mesure où elle reconnaît encore un minimum de signification à la responsabilité ecclésiastique. L’auteur de tels actes est seul devant Dieu … C’est trop clair.

 

Mais la question qui nous reste en travers du cœur, c’est le fait que cela se passe dans l’Église ! Dans la communauté des disciples et plus spécialement par la faute de ceux à qui le Christ a confié le pouvoir de remettre les péchés, comme nous venons de l’entendre dans le récit de l’apparition de Jésus aux Onze. Ne sommes-nous pas devant la faille, voire la « faillite la plus cruelle et la plus insupportable du système » ? Détourner la miséricorde divine de sa vraie finalité pour en faire un instrument du mal le plus ravageur qui soit, celui qui détruit l’histoire personnelle d’un innocent ? C’est déjà bien difficile pour la pensée contemporaine d’accepter que le mal existe dans la création et dans la vie ordinaire du monde et le fait de ne pas s’y résoudre et d’interroger Dieu sur ce mystère du mal me paraît parfaitement légitime, même s’il prend une certaine tournure de révolte ! Mais soupçonner ou constater que le péché le plus ignoble puisse aller se loger au cœur même de l’économie du salut, dans le lieu même qui devrait être celui de la guérison, du réconfort et des retrouvailles heureuses avec Dieu, dans la personne même de ceux qui devraient être les témoins et les serviteurs de ce salut et de cette espérance, voilà qui suscite infiniment plus que de l’incompréhension : c’est l’impensable et l’inacceptable.

 

Frères et sœurs, il y a des jours où nous devrions essayer de “nous mettre à la place de Dieu” et de mesurer l’immense douleur que peut lui inspirer la mise en échec de son projet de salut et de « l’outillage humain » qu’il a prévu pour le communiquer : pardonnez-moi l’expression, mais tout le système des ministères dans l’Église n’est jamais que de l’instrumental et de la médiation. Il y a des moments où il y aurait de quoi désespérer Dieu lui-même ! Comment l’Église du Christ peut-elle être perçue comme signe du salut dans des circonstances pareilles ? Que le premier réflexe soit de vouloir cacher tout cela n’est en aucun cas la bonne attitude, mais on imagine que devant l’horreur, on puisse avoir envie de détourner le regard et de cacher cette horreur . Que la réaction seconde soit celle de soumettre de tels actes aux instances de la justice humaine (comme on livrait les hérétiques au bras séculier) témoigne d’une attitude plus exigeante : elle décharge l’autorité ecclésiastique de tout soupçon  de complicité. Mais cela ne touche pas le cœur du problème et la peine civile n’est sans doute  pas à la mesure du mal commis et de la souffrance des victimes.

 

 

Il faudra sans doute aller plus loin : car il est indispensable que l’Église dans son compor­tement pastoral prenne la mesure d’un malaise profond face au problème de la sexualité dans les diverses modalités de son expression. Le célibat peut et doit être une manière authentique d’assumer la sexualité, à condition qu’il ne soit pas unilatéralement et de façon simpliste présenté comme un interdit ou une sorte de castration, voire de régression à un statut d’immaturité sexuelle. Or, on a parfois l’impression que sur ce point, certains comportements concrets ne sont guère sortis de cette simplification ravageuse qui aboutit de façon presque inévitable dans le cas de terrains psychiquement prédisposés à des phénomènes de régression et de perversion.

 

 

Frères et sœurs, à travers cette terrible épreuve qui nous touche tous et nous blesse tous, il ne nous reste qu’une carte à jouer : et cette carte c’est Dieu lui-même. Il nous est tellement plus plus facile d’y croire quand tout va bien ! Mais quand tout va mal, il ne nous reste que lui. Comme le dit l’Écriture : « il regarderont vers Celui qu’ils ont transpercé ». La leçon de cette histoire, c’est que l’Église ne peut pas se sauver elle-même  et que nous ne nous tirerons pas indemnes de ce scandale en croyant pouvoir afficher des comportements irréprochables et exemplaires. Dans l’horreur de leurs péchés, les pédophiles nous révèlent notre propre péché et notre réaction la plus authentique ne sera certes pas la complicité avec eux dans le mal, mais la reconnaissance que, lorsque l’homme est aux prises avec sa fragilité et sa faiblesse, ce ne sont pas les moyens humains qui nous sortiront de là, mais la reconnaissance humble et lucide de la façon déroutante avec laquelle Dieu exerce sa miséricorde.

 

 
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