AU FIL DES HOMELIES

TOUCHER LE CHRIST

Ac 2, 42-47 ; 1P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (23 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mes doigts à l’endroit des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je n’y croirai pas ».
Frères et sœurs, comment traduire cette phrase d’évangile en français tout à fait contemporain ? Thomas l’apôtre ne croit pas aux sondages, si vous voyez ce que je veux dire. En effet, la foi chrétienne, c’est de ne pas croire aux sondages. Rien à voir avec l’actualité, nous sommes au Ier siècle. Pourquoi ne croit-il pas aux sondages ?  Il a une vraie exigence de la foi. Ce qui est étonnant dans la foi, c’est qu’elle ne peut pas être simplement le fait de se rallier à la pensée dominante. Evidemment, si on avait fait un sondage le Samedi saint pour essayer de déterminer quelles étaient les chances d’une religion nouvelle dans l’Empire romain, Jésus aurait sans aucun doute fait moins que Poutou. Il aurait fait zéro absolu. Et de fait, Il n’était pas inscrit dans les sondages, on avait tout fait pour le mettre sur la touche. Il y a donc là quelque chose concernant la foi à quoi il faudrait réfléchir de façon assez précise. A certains moments on veut que les religions les plus vraies soient les religions dominantes - et d’ailleurs on utilise parfois ça dans le contexte contemporain de façon très ambigüe. Auquel cas je vous signale que nous sommes plutôt sur la mauvaise pente. Mais c’est faux ! Ce n’est pas le nombre qui fait la vérité. En tout cas pour nous chrétiens, si le christianisme avait attendu d’être la religion majoritaire dans l’Empire romain pour que les gens se convertissent, on attendrait encore et les sondages seraient toujours aussi faibles. Donc, il n’y a rien à faire, le problème de la foi chrétienne n’est pas un problème de dominance de pensée religieuse.
Nous, nous sommes tombés dans la marmite quand nous étions petits, comme Obélix. Mais en réalité le christianisme ne se base pas sur cet aspect-là. C’est un peu déjà le défaut des disciples. Ils étaient tellement contents de savoir Jésus ressuscité ! Ils se disaient : « Thomas ne va pas faire bande à part, il ne va pas faire cavalier seul. On va le mettre dans le bain » ; un peu ce qu’on fait actuellement à tous niveaux, avec les moyens informatiques modernes. On essaie de vous faire penser ce que pense la majorité des gens autour de vous. Si vous n’achetez pas telle paire de chaussures, ou tel vêtement, tel équipement, ou telle automobile, vous êtes en dehors de la pensée dominante, et vous êtes déjà décalés. Peut-être même allez-vous être cloués au pilori. « Comment, tu ne connais pas ça ? Tu n’as pas vu la pub à la télé ? » Non, on ne connaît pas Jésus-Christ parce qu’on a vu une publicité à la télévision.
C’est le drame actuel de l’Eglise. Elle sait bien que la foi chrétienne ne repose pas sur le fait d’envahir l’espace public. Mais alors, sur quoi la foi repose-t-elle ? On pourrait dire très simplement que la foi repose sur le fait d’avoir des convictions. Mais précisément, Thomas n’a pas de convictions. Ou plus exactement, toutes les convictions qu’il avait en suivant Jésus se sont effondrées. Et pourtant, c’est toujours lui qui avait le goût du risque : « Allons nous aussi à Jérusalem pour voir Lazare et mourons avec Lui ! » Thomas n’était quand même pas un tiède ! Thomas n’avait plus de conviction. Et quand les disciples lui disent que le Christ est ressuscité, il a un réflexe extrêmement juste qui consiste à dire : « J’ai appris qu’Il était mort sur la croix. Je n’ai pas eu le courage d’y aller, mais tout le monde le sait, Il est mort, Il est enterré, Il est dans le tombeau, ne racontez pas d’histoire ».
Ici, Thomas révèle quelque chose de très moderne. Comme aujourd’hui, il ne veut plus que la religion fasse rêver. Pendant très longtemps, on a cru que les religions faisaient rêver. C’est pour ça que les dieux sont toujours beaux, les déesses plus encore. Tout ce qu’on imagine dans le culte a toujours une valeur esthétique extraordinaire. Il suffit de regarder les antiquités dans tous les pays, elles sont toujours cultuelles. Il faut attendre très tard pour que les objets d’art relèvent du domaine profane. Au départ, la capacité de rêver est liée au religieux. Thomas de ce point de vue-là est comme nous aujourd’hui. Nous ne voulons plus que la religion fasse rêver. C’est pour ça qu’il nous est si sympathique, et que nous avons raison de l’admirer et de l’aimer, et d’une certaine manière de critiquer la parole de ses confrères qui lui disent : « Maintenant, tout va bien, Christ est ressuscité, Alleluia ». Non, dans la tête de Thomas, ça ne va pas du tout ! Il considère que ce n’est pas ça qui devait arriver. S’il lui faut reconstruire la base même de sa vie car il l’avait dédiée à cette cause, il faut d’abord retrouver les fondements. La personnalité de Thomas, c’est le retour sur le réel.
C’est là la grandeur de notre foi. Notre foi ne consiste pas à nous laisser emporter par le rêve pour nier le réel que nous vivons actuellement, notre foi est d’accepter que la parole et le témoignage de Dieu nous ramènent à la réalité de ce que nous voulons ou de ce que nous attendons de voir. L’un des drames de notre société actuelle, de plus en plus areligieuse, c’est peut-être qu’elle ne propose plus de rêve religieux. Et quels rêves propose-t-elle? Des rêves politiques, des rêves de réformes sociales, des rêves de "tout ira mieux demain, grâce au progrès, au travail et aux techniques modernes". Nous avons complètement inversé les choses, la réalité religieuse ne fait plus rêver. Mais comme il faut quand même que l’on rêve (l’homme a besoin de cela), il rêve d’une réforme de société, il rêve de faire des choses absolument nouvelles, incroyables, inouïes, qu’on n’a jamais vues etc. Pour quel résultat ? A relire l’histoire des deux derniers siècles de l’Occident, ce n’est pas particulièrement encourageant. Partout où nous avons transformé les rêves en utopies, nous voyons où nous ont menés les utopies.
Précisément, Thomas est contre tout cela. Aussi bien contre le rêve religieux que contre le rêve de transformation sociale. Au fond, la foi de Thomas, c’est le titre d’une émission de télévision (pardonnez-moi de citer la télévision, c’est la seule fois) : « Faut pas rêver ». Et la religion chrétienne, la foi chrétienne, peut se résumer à : « Il ne faut pas rêver ». Il faut revenir non seulement aux fondamentaux, mais aussi à la racine du réel, qu’il soit l’événement qui vient d’arriver en Jésus-Christ, la résurrection, ou qu’il soit le réel de notre création, de notre vie, de notre terre. En tous les cas, c’est là qu’il faut revenir. Il ne faut pas fuir le rêve comme si c’était malsain, mais il ne faut pas l’utiliser comme un succédané de la réalité. Et c’est le grand danger de nos sociétés aujourd’hui.
Frères et sœurs, je crois que nous avons tous à être Thomas. Si nous ne sommes pas passés par l’épreuve de Thomas, par les exigences de Thomas, je crains que notre foi soit encore dans le refuge du rêve et de l’imaginaire. Mais il n’y a ni rêve ni imaginaire, car Jésus trouve exactement la parade à l’attitude de Thomas. La première fois que Jésus vint parmi les disciples, Thomas n’était pas là. Et après, quelques jours plus tard, ils lui dirent qu’ils avaient vu le Seigneur ; Thomas est revenu. Et il pose les conditions : « Je ne peux pas croire à quelque chose que vous racontez ».
Jésus reprend Thomas à l’endroit où il a posé l’enjeu et le défi. En fait, Jésus revient exprès pour Thomas. Sinon, on ne voit pas pourquoi Il serait obligé de faire une nouvelle leçon de catéchèse sur la résurrection à des convaincus qui ont cru. Et Jésus lui dit : « Tu voulais ma présence, voilà ma présence. Tu voulais le réel, voilà le réel ». C’est ça la foi. C’est le fait de ressentir suffisamment le manque dans nos détresses, nos doutes, nos failles et nos difficultés à croire, pour que le Christ vienne dans notre cœur et dise : « Voilà, tu as mesuré à quel point il était difficile d’atteindre la réalité du mystère, la réalité de ce à quoi tu crois. Eh bien voilà, touche là, mets tes mains, mets tes doigts ».
Frères et sœurs, nous penserons sans doute qu’en ce qui nous concerne, Jésus ne va pas venir tout à l’heure. Ça n’empêche que le corps de l’Eglise que nous sommes, c’est le Christ. Et c’est bien cela le paradoxe. Quand on fait partie de l’Eglise, avant d’essayer de rêver ce que nous serons demain, pensons d’abord ce que nous sommes aujourd’hui. Nous sommes le corps du Christ. C’est pour ça que les chrétiens se réunissent tous les dimanches : pour toucher le corps du Christ, ne serait-ce qu’avec la langue, peu importe.
Nous sommes invités, non pas à rêver notre paradis, mais à toucher dès ici-bas la manière dont le Ressuscité se donne à nous. Nous pouvons penser que ça ne remplace pas. C’est à voir ! Ça ne remplace pas bien sûr parce que c’est simplement un signe. Mais c’est un signe qui dit vraiment ce qu’est l’Eglise et ce qu’est le Christ ressuscité. Si vous voulez vraiment chercher le Christ ressuscité, n’allez pas le chercher dans vos rêves, dans vos études ou dans je-ne-sais-quoi. Si vous voulez trouver le Christ ressuscité, cherchez-Le dans le cœur de vos frères, cherchez-Le dans votre propre cœur, dans votre propre existence. C’est là qu’Il est, et que nous sommes le corps du Christ.
Frères et sœurs, c’est cela le plus important pour nous aujourd’hui. Ne rêvons pas notre religion. Disons-nous que notre foi, notre vie chrétienne, sont ce qui nous ramène à la réalité même de la présence du Christ comme fondement de notre propre vie, de notre existence, de notre désir, de notre foi et de notre charité. Amen.

 
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