AU FIL DES HOMELIES

TOUCHER LE CHRIST

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20,19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année B (8 avril 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous avons là un des récits les plus étonnants des apparitions de Jésus ressuscité. En effet, il concerne un des sens, une des dimensions du corps les plus fondamentales, les plus essentielles : le toucher.

Parmi les cinq sens, il semble bien que le sens du toucher soit radicalement le premier et le plus indispensable. Tous les animaux et même les végétaux ont un certain sens du toucher. Il existe même chez les microbes et les amibes, il est lié à la peau. Il paraît que dans le développement des premières cellules de l’embryon, quand celui-ci se développe en deux feuillets, l’un externe et l’autre interne, le premier feuillet externe va donner la peau et quand il se développe encore, il va se replier pour donner le cerveau. Nous avons un cerveau qui est pour ainsi dire la peau de l’esprit. La question de ce sens extraordinaire de la peau est une réalité fondamentale qui conditionne tout le reste. La deuxième observation, faite depuis Aristote, est que quand l’on touche, même si ce n’est qu’une petite partie de notre corps qui touche, la main en général, en réalité tout notre corps touche. Le sens du toucher est lié fondamentalement à l’existence de notre corps dans son immersion dans le monde.

Cela paraît bizarre mais si on y réfléchit, le "voir" est ce qui permet de prendre du recul. On ne voit pas en collant les yeux sur la réalité. Il faut prendre du recul et de la distance. Avec le toucher, si on prend de la distance, on perd le sens du toucher par rapport à la réalité dont on s’éloigne. Le toucher est cette réalité de notre sensibilité qui est la plus proche et qui nous montre de la façon la plus convaincante que nous sommes immergés dans le monde. C’est d’une certaine manière le sens le plus fort de la communion : quand on veut saluer quelqu’un et signifier une relation de paix, de bonne intelligence, de complicité et d’amour ou d’amitié, on fait un geste par lequel on se touche. Dans nos sociétés modernes, on est arrivé à faire que le geste soit le plus restreint possible, comme le dit l’expression « toucher la main », mais c’est plus que toucher la main, ce sont les deux mains qui se lient profondément l’une à l’autre et ne parlons pas du geste de s’embrasser car à ce moment-là, il signifie la vraie proximité de deux personnes l’une par rapport à l’autre.

C’est pour cela aussi que comme le fait Thomas au moment où les apôtres lui racontent la première apparition de Jésus ressuscité, il veut toucher. C’est pourquoi aussi chacun d’entre nous, quand il veut avoir la certitude qu’une chose existe, la saisit, veut la toucher. De même à la naissance, il faut que l’enfant soit déposé sur le sein de sa mère, sur sa peau pour que toutes les sensations tactiles qu’il a éprouvées dans l’embryon le soient encore dans cet autre milieu, aérien celui-là, mais à travers le contact de la peau de sa mère. C’est la même chose encore avec la question de la mort. Quand on ne peut plus parler à un mourant, on lui tient la main comme si ce geste était l’ultime preuve fondamentale, essentielle de la présence de l’autre. Le sens du toucher est le sens fondamental, essentiel de notre rapport au monde et à l’autre. On ne peut pas toucher virtuellement.

Jésus, contrairement à ce qu’on imagine parfois, a souvent mis en œuvre le sens du toucher. Il est étonnant de voir à quel point dans un certain nombre de miracles, Il a tenu à toucher les malades ou à faire des gestes par lesquels Il entrait en contact avec eux d’une façon extrêmement profonde : mettre de la boue sur les yeux de l’aveugle ou toucher un lépreux pour le guérir. C’est le fait de toucher qui manifeste la présence de Jésus à ce malade ou à cet infirme, ce qui va le guérir. Normalement, le sens du toucher entre humains est réciproque car quand on touche une autre personne, elle réagit elle-même. Quand on se donne la main, les deux mains se sentent l’une l’autre. Quand on s’embrasse, les deux visages se touchent. Il y a là quelque chose d’extraordinaire : on a beau se regarder, cela ne fait pas le même effet. Certes, comme disait Merleau-Ponty, « l’esprit se lit dans les regards » mais il aurait dû ajouter que l’esprit se lit aussi dans le geste qui touche.

Comment voulez-vous qu’on arrive à une relation avec autrui quand on est mal voyant, quand on est à moitié sourd et qu’on ne sait que pousser des cris, qu’on ne sait pas reconnaître les voix et que du point de vue tactile ou gustatif, on est très pauvre ? Le tactile est le fondamental qui nous permet de percevoir l’altérité de l’autre personne parce qu’elle est proche et qu’elle nous touche. Ce sens du toucher est tellement essentiel qu’il a été transposé pour toutes les autres activités, les autres registres de la vie humaine. Quand on veut parler d’émotion, on dit précisément : « Je suis touché ». Ce n’est pas que notre esprit touche le cerveau de l’autre, enfermé dans la boîte crânienne il ne risque rien, mais c’est véritablement qu’à ce moment-là, la relation psycho-affective est comparée au sens du toucher parce que c’est ce qu’il y a de plus vrai pour essayer d’évoquer la profondeur de l’émotion.

Cela explique beaucoup de choses sur le comportement de Thomas. Thomas n’est pas un incrédule. C’est une erreur de considérer que la demande de toucher soit une marque d’incrédulité. C’est une marque d’esprit critique parce que le "voir" ne livre pas le même mode de présence des objets, des choses et des personnes que nous voyons. Pourquoi aujourd’hui est-on dans l’audiovisuel ? C’est parce qu’on a réussi à réaliser du visuel artificiel en regardant des cristaux liquides et de l’audio artificiel en faisant vibrer des membranes. Mais il n’y a pas de relation réelle. On ne dit pas que l’oreille est sensible au haut-parleur, sauf s’il est trop fort. L’audiovisuel est privilégié parce que c’est du "toc", cela se propage par les ondes, la wifi, l’électricité, mais en réalité l’image, le son nous coupent de la réalité de la source. Il y a une différence fondamentale entre écouter un enregistrement et écouter un artiste. Dans un concert, ce qui nous touche, c’est aussi voir le corps des interprètes. Nous vibrons au geste même par lequel les interprètes suscitent le son qu’ils produisent.

Quand on raconte à Thomas que le Seigneur a été vu, il se demande si ce n’est pas un mensonge : votre vue ne vous a-t-elle pas trompés ? Ce "voir" équivaut-il à la manière dont le Christ était autrefois parmi les disciples ? Les disciples ne savent pas quoi répondre : comment pourraient-ils dire qu’ils voient le Christ comme ils l’avaient vu en se promenant sur les chemins de Galilée ? Thomas veut voir lui-même ; il oriente déjà la réflexion en voulant voir ses plaies. Mais il reste encore dans le "voir". Quand Jésus apparaît à Thomas, Il lui dit : « Voici mes plaies, mets ta main dans mon côté ». Thomas osait à peine formuler la demande de toucher. Mais le Christ se précipite sur cette suggestion de Thomas pour lui révéler le sens fondamental qui lui donne l’appréhension du réel : Il lui donne aujourd’hui, par pure grâce, de pouvoir l’éprouver dans le fait qu’Il est bel et bien présent à lui d’une façon encore plus profonde, plus mystérieuse et plus réelle qu’auparavant.

Il se passe alors une chose que l’on peut comprendre facilement : le geste de Thomas n’est pas une prise de possession, c’est toute l’ambiguïté du geste de la main. Avec la main, on peut empoigner les gens, on peut avoir prise sur eux, mais on peut aussi avoir ce geste d’extrême délicatesse qui est la caresse. Qu’est-ce que la caresse ? C’est le geste qui peut atteindre la personnalité de l’autre dans son altérité, dans son "être-autre", dans son "être-quelqu’un", mais l’atteindre de telle sorte qu’on n’abîme rien ni de lui-même, ni de son corps, ni de sa sensibilité. Le geste de la caresse porte en lui le respect infini que l’on porte à l’autre. Même les animaux, quand ils lèchent leurs petits ou qu’ils les portent, ont déjà une sorte d’instinct de caresse qui va petit à petit donner à l’animal le sens de la distinction entre les jeux de la famille entre bébés lions et le fait un jour de se précipiter sur les antilopes ou les gazelles. C’est par les premiers gestes du toucher de la mère, de la lionne avec les petits qu’ils vont apprendre la différence entre jouer et dévorer. D’une certaine manière chez nous, la caresse joue exactement le même rôle. La caresse est un infini respect par rapport à la personne que l’on aime. On ne la saisit pas, on ne l’empoigne pas, on ne la maîtrise pas. Dans la délicatesse du geste qui s’approche de l’autre, il y a un infini respect pour faire que la proximité soit découverte et l’altérité respectée.

Cet évangile est beau car c’est d’une certaine manière le Cantique des Cantiques de la Résurrection, c’est le moment où le Christ dit : « Je suis toujours là, toujours présent, aussi réellement et fondamentalement que Je l’ai été avant ma mort, mais en même temps on ne peut pas avoir une prise sur Moi pour Me manipuler ou pour Me maîtriser, on ne peut qu’approcher avec un infini respect la plaie de mon côté ou la plaie de mes mains ou de mes pieds, mais c’est à ce moment-là qu’on découvre que tout en étant autre, tout en venant d’ailleurs, J’ai investi désormais le monde d’une présence nouvelle ».

Souvenez-vous en : beaucoup d’entre vous n’aiment pas communier dans la main. Mais si le fait de communier dans la main était d’une certaine manière le geste de retrouver la caresse de Thomas quand il s’approche du côté du Christ ? Je vous laisse sur ce point d’interrogation.

 
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