AU FIL DES HOMELIES

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J'AI GARDE POUR TOI MA CICATRICE

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-13.17-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année C – (28 avril 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Ce pauvre saint Thomas est devenu pour nous l’image du positiviste ou du scientiste bonasse, qui se repose sur les lauriers de sa science en disant : « Moi, je ne crois qu’à ce que je vois ». Par conséquent, Thomas vit aujourd’hui une vie extrêmement tranquille, avec beaucoup d’avenir, parce que tout l’avenir de l’humanité semble actuellement entre ses mains grâce à la recherche scientifique. On n’est pas toujours sûr que les résultats soient concluants, mais c’est un autre problème. En tout cas, Thomas reste le symbole de celui qui ne croit qu’à ce qu’il voit. Je pense qu’il y a là une mauvaise compréhension du personnage de Thomas.

Dans les Evangiles d’abord, il nous paraît toujours comme celui qui est le plus décidé, le plus entêté, celui qui veut aller jusqu’au bout des choses ; au moment de la mort de Lazare : « Allons, nous aussi, montons à Jérusalem, et mourrons avec lui ! » On ne peut donc pas dire qu’il se protège par les renseignements qu’il a glanés au journal de vingt heures. Thomas est un fonceur.

Un auteur a admirablement compris saint Thomas, un peintre que j’aime beaucoup, puisque comme vous le savez, le Finsonius que nous avons ici est une copie d’un tableau que Finsonius avait vu peindre par Caravage – je crois que ce sont les soldats français de Napoléon qui ont brûlé le tableau original, il ne reste donc que celui-là. Toujours est-il que Caravage, peintre et assassin à l’occasion – c’est pour ça d’ailleurs qu’il a un sens de l’humanité extraordinaire, puisqu’il a vu des morts, il en a même fait –, n’est pas un bigot, du point de vue de la foi et de la vie chrétienne, même s’il était toujours patronné par la famille Borgia qui prenait bien soin de lui parce qu’il lui faisait de beaux tableaux. Et il a peint une apparition à Thomas : c’est pour cela que j’ai voulu vous la faire distribuer pendant l’Evangile pour que vous puissiez la voir, parce que c’est exactement le portrait de Thomas. Je pense que Caravage a mieux compris Thomas que nos positivistes et scientistes modernes. Il a compris qu’en réalité, l’apparition de Jésus à Thomas était un défi, une provocation et un combat.

D’abord, c’est un défi de lui. Parce que saint Thomas n’était pas là ce jour-là, et quand il revient, les disciples lui disent : « Nous avons vu le Seigneur ». Et Thomas n’y croit pas. Déjà dans cette dénégation, ce n’est pas simplement le repli sur la volonté de voir, mais c’est l’explicitation du désespoir, d’abord. En effet, si Thomas est si démuni, c’est parce qu’il sait, au plus intime de sa chair, ce que c’est que la mort humaine. Il n’était pas à la croix, certes, mais il avait vu des gens morts, il avait connu des membres de sa famille qui étaient morts. Il savait ce que c’était que la mort, il savait le désarroi dans lequel était plongé l’entourage. Quand il est devant les disciples, il les prend pour de gros nigauds, estimant que ces histoires de résurrection ne tiennent pas devant la mort. C’est pour cela d’ailleurs que saint Augustin dit que l’incrédulité de Thomas a été plus utile que la foi des dix autres disciples ; saint Augustin savait reconnaître le côté "défi" de la part de Thomas.

Jésus d’ailleurs accepte le défi. Il pense qu’il y en a au moins un à convertir. Il apparaît donc huit jours plus tard, exprès pour Thomas. C’est bien ça que nous dit le récit : Il fait un extra pour Thomas. C’est une très bonne catéchèse : si des gens ne viennent pas aux séances, Lui en refait une supplémentaire. Ce comportement de Jésus est extraordinaire, Il apparaît pour Thomas, parce qu’il n’a pas cru. Intervient alors la scène entre eux, c’est une bagarre. C’est pour ça que j’aime ce tableau, regardez-le bien : Thomas, le premier, et les deux derrière, Lui rentrent dedans. Thomas est vraiment celui qui ne peut pas admettre que la mort soit autre chose que ce qu’il expérimente à travers la mort de ses proches, et par conséquent à travers la mort de Jésus, mais il veut aller voir jusqu’au bout.

Alors il jette son doigt, sa main dans la blessure, le geste n’est pas très discret, c’est un peu de la provocation, et en même temps, il se jette contre Lui, c’est une sorte de combat, c’est une bagarre. Il fonce dans la blessure, comme on dit "foncer dans le mur". Il ne peut pas croire que ce à quoi il s’affronte est vainqueur de ce qui le mine et de ce qui l’abime. Il est là, il voit Jésus, vivant, qui lui dit : « Mets ta main, vas-y, cogne, frappe, cherche, mets la main dans mon côté ». C’est un geste, je n’ose pas dire impudique, mais violent. L’apparition à Thomas est un geste violent. Jésus lui dit : « Si je veux te faire admettre ma résurrection, Je veux ce corps à corps entre toi qui ne crois qu’à la mort, et Moi qui t’apporte la résurrection ». Voilà tout le secret de l’apparition à Thomas.

C’est tout le contraire de cette espèce d’attitude scientifique paresseuse qui ne croit qu’à ce qu’elle voit, qu’aux capacités de son intelligence. Non. Jésus lui dit : « Tu dis que tu veux voir, mais Je vais te montrer autre chose, bien au-delà de ce que tu demandes ». C’est dans ce combat, cette lutte extraordinaire – c’est un combat de Jacob – que Jésus dit : « Viens, tu vas voir : tu es dans l’obscurité et la peur de la mort, et tu continues à vivre dans la peur – c’est pire que du scepticisme. Ton défi, c’est de la peur. Tu as peur de confronter la réalité de ce que J’ai été pour toi, non seulement durant ma vie, mais durant le temps de ma passion et maintenant celui de ma résurrection. Vas-y, mets ta main dans mon côté… »

C’est le combat entre la mort de la vie humaine et le surgissement de la vie éternelle, du Royaume, par le Christ. C’est pour cela que très habilement le Christ est éclairé en lumière, Il a le vêtement blanc, tandis que Thomas est pratiquement en contre-jour, sans compter les deux apôtres derrière, qui sont là curieux comme des pies, en se disant : « Lui a osé provoquer Jésus, on va voir si nous avons cru naïvement ou non… »

Frères et sœurs, c’est cette magnifique conception de la foi qu’a saint Jean. Il n’a pas la conception d’une foi tranquille, reposante, rassurante, comme on le reproche trop souvent aux Chrétiens. Non, Thomas a la conception d’une foi comme un véritable combat, et non un combat d’idées comme savoir si la Bible a raison sur la science. Ce sont des problématiques stupides et sans intérêt. Non, c’est le combat de la vie d’ici-bas qui sait qu’elle est fichue et qui se demande s’il est possible qu’il y ait quelque chose d’autre. Et le Christ accepte le défi, Il apporte la vie éternelle. Et c’est pour cela qu’Il lui dit : « Parce que tu as vu, tu as cru ! Mais qu’est-ce que Je te demande de croire sans avoir vu ? » En réalité, quand Thomas a ce geste de défi, de provocation, et arrive à mettre la main dans la plaie du côté du Christ, c’est encore ce merveilleux texte de saint Augustin : « J’ai gardé pour toi ma cicatrice ». Il peut nous dire ça, à chacun d’entre nous : « J’ai gardé pour toi ma cicatrice ».

Quand nous rencontrerons le Christ dans son corps ressuscité, glorieux, nous verrons que pour mieux aller rencontrer ceux qui sont blessés, Il a gardé sa blessure. Nous sommes tous des blessés de la vie humaine et nous avons tous besoin de voir comment la cicatrice du Christ est le côté par lequel jaillissent l’eau vive et l’eau du baptême. Ainsi Thomas est rendu à l’évidence ; et que Lui dit-il ensuite ? Simplement « mon seigneur et mon Dieu ». Comme dit saint Grégoire : « Il a vu une chose, il a cru une autre ». Il a vu son Seigneur, c’est-à-dire son maître, son rabbi, et il a vu autre chose, il a vu le Vivant de la vie éternelle.

Frères et sœurs, c’est le plus beau texte sur l’espérance chrétienne. J’aimerais qu’on me lise ça le jour de ma mort, de mon enterrement… Voilà ce qui est extraordinaire : il a vu une chose, l’homme, il a cru autre chose, l’homme ressuscité, le Seigneur Dieu qui lui apparaissait. C’est la grandeur et la beauté de la foi chrétienne. Nous voyons une chose, et nous sommes tous – il ne faut pas se faire d’illusion – face à la mort, dans le combat, dans l’agonie, nous sommes tous en train de foncer dans le mur, seulement ce mur, c’est la résurrection. Et c’est ça la vérité de l’Evangile de Thomas.

Et c’est ça l’Evangile de la vérité de la foi. Ceux qui croient que la foi serait simplement admettre de bons principes qu’on énumère chaque dimanche dans le credo, se fourrent le doigt, non pas dans la plaie du Christ, mais dans leur propre œil. Tandis que lorsqu’on est devant cela, c’est notre propre vie, confrontée directement et brutalement, parce qu’elle est mortelle, à la vie immortelle du Seigneur ressuscité.

Frères et sœurs, que cette clôture de la fête de Pâques soit le réveil en nous de cette véritable foi, de cette véritable espérance et de ce combat que nous menons quotidiennement contre la mort, non seulement par la médecine, par les médicaments, mais d’abord par le fait que nous sommes confrontés réellement au mystère de notre propre mort, en même temps qu’à la présence du Ressuscité. Amen.

 
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