AU FIL DES HOMELIES

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DU COTE OUVERT, VERS LE ROYAUME NOUVEAU

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques – année A (19 avril 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Thomas Lincredulite de Thomas Le Caravage 2dim paques

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

Bonjour chers amis. Nous voici à la fin du jour de Pâques car dans la compréhension liturgique de notre existence, il y a des moments plus amples, plus développés que les autres et c’est le cas de Pâques ainsi que Noël mais avec moins d’importance. Pâques, « c’est le jour que fit le Seigneur » et le jour n’est pas seulement un jour temporel de vingt-quatre heures, c’est l’accomplissement de l’histoire. C’est le moment où tous les chrétiens sont appelés à entrer dans le jour nouveau et c’est pourquoi on parle du huitième jour après les sept jours de l’histoire du monde dans lesquels nous sommes encore. Nous sommes en train d’entrer dans le jour nouveau c'est-à-dire le jour de l’éternité.

Ce jour est dit le huitième car il n’entre pas dans les sept jours de la création qui sont la structure même de notre histoire. Nous vivons dans les sept jours et nous devons passer par la Pâque, le passage. Nous passons des sept jours de l’histoire au huitième jour de l’accomplissement de la fin des temps. C’est dire aussi que le huitième jour est le moment où qualitativement nous entrons dans ce nouveau monde et donc nous sommes à l’articulation de l’ancien et du nouveau monde. C’est cela qu’exprime cet évangile de l’apparition à Thomas.

Tout cet évangile est construit sur un thème symboliquement évident : c’est le clos et l’ouvert. « Toutes portes étant closes », c’est la peur qui ferme le cœur des disciples. Le monde est fermé à l’annonce de l’évangile car la parole n’a pas encore retenti. Le petit groupe de disciples qui ne sont même pas fichus de se réunir tous ensemble puisque Thomas n’y est pas et qui, ensemble, sont en train de ruminer l’histoire, tout ce qui s’est passé avant : la mort de Jésus, la mise au tombeau… Quelques femmes il est vrai ont dit que… Mais ce n’est pas tellement crédible. Ils vivent donc dans cet enfermement. Le cénacle est l’enfermement alors qu’il avait été le lieu de l’eucharistie c'est-à-dire le signe prophétique de l’ouverture vers le Royaume. Mais là soudain, le cénacle devient une espèce de refuge. C’est un cachot spirituel, temporel. Combien de temps vont-ils vivre là-dedans ? Ils n’en savent rien mais ils sont là, enfermés.

C’est la fermeture mais en même temps, et ceci est très intéressant, c’est tellement fermé que même si le Christ était venu le soir de Pâques, quand eux-mêmes essaient de persuader Thomas – celui qui devait être persuadé le plus facilement, qui a toujours été très partie prenante de ce que Jésus voulait faire, lors de la mort de Lazare, c’est « allons-y nous aussi et mourrons avec Lui », c’est le fonceur, il n’est pas un incrédule contrairement à ce que l’on pense, c’est un inconscient –, Thomas croit vraiment qu’on lui raconte des balivernes. Il est lui-même fermé à la parole de salut alors qu’il est pourtant censé être le meilleur récepteur possible. Il n’était pas là mais il a envie d’entendre ça. Il ne faut pas croire que Thomas ne veuille rien croire. C’est précisément parce qu’il veut croire vraiment qu’il pense qu’on lui raconte des histoires.

Jean a le don d’évoquer toutes les valeurs symboliques de l’existence chrétienne mais personne ne veut y croire. Ils disent : « Nous avons vu le Seigneur » mais cela ne les fait pas sortir du cénacle ! On passe le message à Thomas : «  Le Seigneur est vivant » – « D’accord mais je veux Le voir ; je veux bien sortir de mon incrédulité mais je ne veux pas en sortir à n’importe quel prix ». C’est la grandeur de la foi chrétienne. La foi chrétienne ne veut pas croire parce qu’elle en rêve, elle n’est pas le moyen de combler nos rêves. On ferait bien de s’en souvenir aujourd’hui parce qu’on utilise la foi comme un moyen de se dire : « Tout ira mieux, alléluia, on fonce et Jésus est là ». C’est plus compliqué que ça ! Nous n’avons pas le droit de nous réfugier ou de nous replier sur une compréhension très simple, simpliste, de la foi. « C’est vrai parce qu’on a envie d’y croire ». Précisément, il n’a pas envie d’y croire, il veut que ça s’impose à lui. Aujourd’hui, avec la subjectivité moderne, penser que les choses s’imposent à nous ne va pas de soi. On préfère que chacun par sa liberté, son initiative, son imagination, son pouvoir créateur… se fabrique sa foi. A chacun sa religion, à chacun sa foi… C’est cela qu’il faut éviter.

Pour le christianisme, la foi, que ce soit la foi en l’incarnation ou la foi en la résurrection, ce n’est pas la foi parce qu’on a envie d’y croire, c’est la foi parce qu’elle nous est donnée. Sur la foi, il y a un certain nombre de gens athées ou qui ont du mal à croire, qui peuvent nous apporter quelque chose, cette espèce de rigueur de la pensée et du cœur, de l’affection, en disant : « Toutes ces choses-là, vous ne pouvez pas les manipuler au gré de votre imagination ». C’est quelque chose qui devrait s’imposer à nous. Si cela s’impose à nous, cela nous apportera beaucoup d’humilité et non pas cette espèce de désir de conquête naïve que nous interprétons aujourd’hui comme la mission de la foi de l’Eglise. C’est un peu trop facile.

Nous avons vu la fermeture. Mais l’ouverture ? Je ne sais pas si vous avez ressenti que Jésus était sensible à un désir qui est dans Thomas, un désir ambigu, mélangé. Jésus pense que l’attitude de Thomas n’est pas négligeable. Jésus ne dit pas : « Thomas, tu es bête de ne pas croire » ; Il dit : « Touche » c'est-à-dire « confronte-toi au réel de ce que J’ai vécu pour toi ». C’est pour cela qu’Il lui fait toucher les plaies. Thomas a le pressentiment qu’il faut toucher les plaies. Pour nous aujourd’hui, surtout dans les périodes de contagion, il ne faut plus toucher les plaies. Tout se fait avec des pincettes, des compresses pour ne pas être contaminés. Il n’y avait pas alors le pressentiment que les plaies pouvaient être contagieuses. On ne peut pas transposer ce qui aujourd’hui est établi scientifiquement. Ils ne le savaient pas. Mais Jésus lui dit : « Ce que tu veux voir, c’est la réalité de ce que J’ai vécu pour toi ». C’est cela les plaies. C’est pour cela que saint Augustin dit : « Je suis mort… mais pour toi j’ai gardé mes cicatrices ». Il faut être saint Augustin pour trouver cette formule. Jésus n’a pas gardé les cicatrices pour montrer à quel point Il avait souffert mais pour nous ramener à la réalité de la souffrance qu’il a endurée pour nous. Non pour nous en imposer, non pour nous bluffer mais pour nous dire : « J’ai gardé pour toi mes cicatrices ».

C’est le côté bouleversant de la scène : dans cet univers fermé, le côté ouvert est la seule ouverture. Et c’est peut-être cela qui fait tout le mouvement de cet évangile. Jean avait vraiment insisté à la fin de l’existence de Jésus sur le fait qu’un des soldats lui avait ouvert le côté avec sa lance. Quant on dit « percé », ce n’est pas tout à fait ça, c’est « ouvrir ». C'est-à-dire qu’au moment même où Il meurt, Il ouvre le jour nouveau. Pour Jean, il y a continuité entre la Passion – le Vendredi Saint – et le soir de la Résurrection – le huitième jour – qui est la fin du temps pascal. Le lien entre les deux, c’est le côté ouvert. Le côté ne s’est pas refermé. Non pour nous faire mijoter dans une espèce de "Cœur de Jésus saignant et ruisselant". C’était la spiritualité du XVIIe siècle et je ne suis pas sûr que ce soit la manière qu’il faille cultiver. De fait pour les hommes de cette époque, c’est la continuité d’une ouverture, celle qui a été inaugurée par la mort de Jésus et l’ouverture pascale. Quand on met la main dans le côté, par cette ouverture on entre dans le monde nouveau, dans le Royaume nouveau. C’est pour cela qu’est choisi ce texte à la fin de la liturgie pascale, c’est vraiment le mystère même de Pâque, c'est-à-dire le passage.

Frères et sœurs, je crois que nous avons là vraiment matière à méditer. A méditer d’abord sur le temps. Comment nous, chrétiens, vivons-nous le temps ? Vivons-nous le temps simplement astronomiquement, c'est-à-dire en accumulant à travers l’expérience, les années, à travers tout ce qu’on fait et la condensation de l’action par le temps ? Ou bien vivons-nous le temps comme une ouverture ? C’est quand même cela que le christianisme a changé, même culturellement, même indépendamment de toutes les visions techniques. Ce qu’il a changé, c’est le fait de nous dire que l’avenir est une ouverture. Ainsi, au moment même où tout notre espace est fermé, le cénacle est fermé, le monde est fermé, nous découvrons que le confinement, c’est l’enfermement dans le temps. Nous croyons que c’est toujours dans l’espace mais en réalité, c’est dans le temps car on ne peut plus rien faire, on ne peut plus communiquer ni avancer. On confie cela au télétravail, or il faut voir si cela remplace véritablement le sens du temps. Non, ici nous sommes enfermés, confinés mais en même temps ouverts à la présence du salut de Dieu et à l’ouverture au Royaume.

Frères et sœurs, c’est cela que l’on peut se souhaiter à la fin du temps pascal. Qu’effectivement, plus qu’un déconfinement, le temps s’ouvre sur une dimension nouvelle. Nous vivons toujours dans ce temps réel qui marque notre existence mais nous sommes aussi appelés à découvrir le jour nouveau, le temps nouveau, que nous sommes appelés à vivre et à partager dans le déconfinement spirituel qui est la foi.

 

 

 

 
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