AU FIL DES HOMELIES

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UNE FOI BRICOLÉE

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (19 avril 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Que les dames de cette assemblée veuillent bien m'excuser, mais je commencerai l'introduction de mon homélie par une question qui concerne plus spécialement les messieurs quoique actuellement, ce ne soit pas toujours aussi sûr.

Messieurs, connaissez-vous l'étymologie des mots "bricoler" et "bricolage" ? Je suis sûr que non, car en réalité, c'est un mot  du douzième siècle qui est emprunté à l'artillerie. La bricole était une petite catapulte extrêmement souple et maniable qu'on appellerait aujourd'hui le fusil à tirer dans les coins. Par la suite, la bricole a donné le verbe "bricoler" qui s'est appliqué essentiellement aux joueurs de billard. Quand ces joueurs de billard visaient, ils visaient de telle sorte que le coup passe dans plusieurs endroits et touche plusieurs boules. Ainsi bricoler est devenu le synonyme d'une espèce d'habileté et est passé dans le vocabulaire de la rhétorique au seizième siècle. Bricoler, c'est tenir des discours un peu vrais, un peu mensongers, ce qui fait que petit à petit on arrive à convaincre l'adversaire. En même temps, le mot bricoler s'appliquait à la bride du cheval puisque selon que l'on tirait à gauche ou à droite la bricole, le cheval allait à gauche ou à droite.

       Ce n'est qu'au dix-neuvième siècle, contemporain du concours Lépine, qu'est apparu le sens moderne de bricoler, c'est-à-dire le fait de se débrouiller avec n'importe quoi pour faire quelque chose qu'on ne pouvait pas attendre, faire avec des matériaux, des vis, des boulons, des morceaux de ferraille et des bouts de bois, ce qu'auparavant on faisait avec les discours. Bref, le bricolage aujourd'hui  riche d'une très grande tradition,  a acquit droit de cité à travers des sigles comme Brico-quelque chose, (je ne peux pas faire de publicité ici dans cette église), vous voyez que le fil directeur de l'histoire du mot "bricole", "bricoler", "bricolage" est de pouvoir faire quelque chose avec les moyens du bord, ce qui suppose une sorte d'astuce, d'intelligence, pour pouvoir s'en sortir avec le minimum de moyens et réaliser exactement ce que l'on veut. La spécificité de la bricole et du bricolage, c'est de ne pas manquer le but.

       Pourquoi cela ? Parce je pense que du point de vue théologique, saint Thomas dont nous venons de lire d'épisode de sa vie si marquant, est exactement ce qu'on appelle un bricoleur. En effet, en matière de foi, saint Thomas est quelqu'un qui a décidé qu'il bâtirait sa foi tout seul, dans son coin, avec ce qu'il peut savoir, vérifier, et ce qu'il a à sa disposition. Saint Thomas est extrêmement moderne comme bricoleur des choses religieuses. Tous, d'une manière ou d'une autre, nous en avons la tentation. Nous sommes toujours un tout petit peu devant les affaires religieuses ou le domaine de la foi comme des bricoleurs, ou comme saint Thomas : nous prenons un peu de ceci, des notions qui nous plaisent, telle église ou telle paroisse qui nous plaît, telle tradition théologique, tel dogme que l'on privilégie l'un par rapport à l'autre, et nous décrétons que c'est cela notre religion. Le sommet du bricolage religieux aujourd'hui est énoncé dans ce principe que vous avez sûrement entendu une fois ou l'autre dans des discussions familiales ou amicales : à chacun sa religion !

       Saint Thomas est exactement ce tenant d'une sorte de relativisme, ou de modernisme, ou individualisme, peu importe, mais c'est cette attitude qui consiste à dire : pour ce qui est des choses religieuses, je me débrouille avec ce que j'ai sous la main. C'est bien ce que saint Thomas pensait. Saint Thomas était documenté. Il avait été le témoin du ministère de Jésus, il l'avait accompagné, à certains moments, il avait fait des interventions décisives, voire audacieuses. Quand Jésus devait monter à Jérusalem, il avait dit : "Allons-y nous aussi  et mourrons avec lui". Il avait des opinions sur ce que le Maître pouvait faire ou ne pas faire, et sur ce que lui-même pouvait aire vis-à-vis de ce Maître. Simplement, il se trouve qu'étant un peu têtu, il avait déjà tiré les leçons de l'histoire, et que le soir du premier jour de la résurrection, Thomas n'était pas là. Peut-être était-il en train de rédiger son catéchisme à lui, il n'était pas dans le Cénacle avec les autres disciples.

       Là, Jésus apparaît aux disciples et les disciples le confessent comme le Seigneur. Il est déjà intéressant de constater qu'à ce moment-là la foi dans le cœur des disciples (moins Thomas et moins Judas), cette foi commence à grandir parce qu'ils sont ensemble rassemblés autour du Christ  et que c'est précisément pour cela que Jésus dit : "La paix soit avec vous". La paix, ce n'est pas simplement le souhait banal : "bonsoir", mais la paix c'est le fait de nommer le lien qui existe entre ces disciples : jusqu'ici vous étiez séparés les uns et les autres par vos doutes et vos désespoirs, maintenant, je surgis dans la présence du ressuscité au milieu de vous, et c'est votre paix. Ainsi, les disciples reconnaissent à ce moment-là que Jésus les établit dans une nouvelle relation avec lui, ils ne sont plus comme avant, lorsqu'il cheminaient sur les chemins de Galilée ou de Judée, ils sont là tout entiers pour lui et tout entiers saisis par lui. C'est pour cela qu'ensuite Jésus leur dit : "Recevez l'Esprit Saint" et que c'est effectivement la première Pentecôte, c'est le moment où Jésus pour conforter la paix qu'il a donné à son groupe de disciples leur dit : "Recevez l'Esprit" Saint", c'est-à-dire que désormais le lien qui va vous unir, c'est le lien qui va unir l'Église à travers les siècles. Si nous sommes là ce matin dans cette église, c'est parce que le souhait de Jésus a continué depuis vingt siècles. Si nous sommes ici pour célébrer l'eucharistie, pour baptiser les quatre enfants qui vont recevoir le baptême tout à l'heure, cette démarche n'est possible que dans la parole du Christ : "La paix soit avec vous" c'est-à-dire : soyez en communion les uns avec les autres, et "recevez mon Esprit".

       Thomas n'était pas là. Evidemment, lorsque les disciples seuls veulent témoigner de la résurrection du Christ, Thomas ne les croit pas. Il en revient aux convictions religieuses qu'il s'était bâti, ou comme je le disais tout à l'heure, bricolé : "Si je ne vois pas la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, je ne croirai pas". On a le prototype même de ce qu'on pourrait appeler une foi aménagée selon des critères humains, humanitaires, charitables, philanthropiques, mais ce n'est pas "la" foi. Je crois que lorsqu'on dit que Thomas est incrédule, on se trompe un peu. Ce n'est pas un incrédule au sens où il n'a pas du tout la foi, c'est un incrédule au sens où il veut avoir sa foi, se la faire, se la prendre et se la garder comme on dit en Provence.

       A ce moment-là, Jésus va au-devant de Thomas. Le huitième jour, Thomas est avec les autres apôtres, mais pas convaincu. Il continue à penser lui seul ce qu'il pense. C'est alors que Jésus revient et qu'il dit : "La Paix soit avec vous". Et à ce moment-là, il va au-devant de Thomas d'une façon bien particulière. Réfléchissez-y un instant : si Thomas avait douté seul, Jésus aurait pu s'arranger pour faire une apparition à Thomas seul. Non, il choisit de s'adresser à Thomas quand il est dans le chœur des apôtres, quand il est dans l'ensemble de la première communauté chrétienne. Jésus veut susciter l'adhésion de Thomas non pas personnellement, il va le faire après, mais il veut d'abord que le contexte de l'adhésion personnelle de Thomas soit dans l'Église et dans la communauté. Là, c'est exactement la condition dans laquelle nous nous trouvons encore aujourd'hui. Nous ne pouvons pas entrer dans la relation absolue de la foi véritable au Christ si nous ne sommes pas dans la communauté, si nous ne sommes pas dans la foi de l'Église. C'est exactement ce qui va se passer tout à l'heure quand on baptise ces quatre petits enfants. En fait, on les baptise dans la foi de l'Église. D'une certaine manière, ils sont comme Thomas et  nous leur disons, vous ne pouvez pas entrer en relation avec le Christ car le Christ désormais veut se révéler au milieu du groupe des douze ou de notre assemblée. Il y a là une réalité qui est perçue avec une extraordinaire netteté de la part de saint Jean. Il sait que désormais, à partir du moment où le Christ s'est manifesté, toute rencontre personnelle du Christ s'inscrira toujours sur l'horizon de la vie de l'Église, des communautés chrétiennes, et de tout ce qui constitue le peuple de Dieu.

       Frères et sœurs, cela nous invite à réfléchir. La plupart du temps, nous présentons la foi comme un effort subjectif. Ce n'est pas tout à fait faux, et en réalité nous raisonnons comme Thomas. Nous nous disons, c'est parce que je le veux, je crois … oui, d'accord. Comment pouvons-nous poser cet acte ? Et l'on oublie trop souvent cette question. Comment pouvons-nous dire : je crois ? Nous ne pouvons dire "je crois" que parce que nous sommes au cœur de la communauté, portés par la communauté qui avec nous dit : je crois. La seule garante de l'objectivité de notre foi qui n'est pas simplement quelque chose qui germe dans notre tête et que nous nous fabriquons, c'est précisément l'Église.

       Je voudrais pour conclure évoquer quelqu'un qui, pour la génération des sexagénaires rappelle quelque chose, c'est un professeur de philosophie qui s'appelle Maurice Clavel qui de temps en temps, avait son franc-parler. On lui avait demandé d'écrire un petit livre : "Ce que je crois ". A l'époque, c'était une certaine mode, l'éditeur Grasset demandait à des personnes en vue, des écrivains, des essayistes, des philosophes, décrire un petit livre pour dire ce qu'ils croyaient. C'était assez intéressant et un peu équivoque, car certains écrivaient : ce que je crois, c'est que je ne crois rien ! Après tout, cela fait partie du jeu éditorial. Maurice Clavel s'était converti vers l'âge de cinquante ans et comme il le disait : depuis, j'ai gardé un électroencéphalogramme plat. C'était une manière pour lui de dire que la foi lui était tombée dessus et qu'il ne s'en était jamais remis. Il avait un petit côté exhibitionniste et avait raconté en long en large et en travers tout son itinéraire, avant, pendant et après sa conversion. A la fin, il se ravise, et ce sont les dernières lignes du texte, et il dit : au fond, je n'ai pas tellement parlé de ce que m'a demandé l'éditeur, je n'ai pas dit ce que je crois. Effectivement, il n'y avait pas d'allusion au Credo, à la résurrection des morts, etc … Il a alors cette intuition assez extraordinaire que je livre à votre méditation, et je voudrais que tous ici nous puissions le dire de la même façon : "Ce que je crois ? – silence – en réalité, je ne peux pas le dire. Je ne peux le dire que quand je suis dans l'assemblée chrétienne avec tous ceux qui croient. Mon "je crois" s'inscrit toujours dans le "nous croyons" de l'Église".

       C'est ce qui est arrivé à Thomas le jour où il a dit : "Mon Seigneur et mon Dieu", et c'est ce qui doit arriver à chacun d'entre nous chaque fois que peut-être un peu mécaniquement et sans y penser, nous récitons le Credo. Ce que nous disons à ce moment-là, nous chantons notre foi, inscrite dans la foi de toute l'Église, et c'est ce que nous allons faire pour les quatre enfants que nous allons baptiser.

       AMEN

 

 
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