AU FIL DES HOMELIES

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LES SEPT CHANDELIERS ET LES SEPT ÉTOILES

Ap 9, 1-13+17-19

(26 avril 1992???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

E

n me retournant, je vis sept chandeliers d'or et au milieu Quelqu'un qui ressemblait à un Fils d'homme, dans sa main droite il tenait sept étoiles".

Je voudrais vous inviter aujourd'hui à méditer sur les sept chandeliers et les sept étoiles dont nous a parlé cette lecture. En effet, ce passage de l'Apocalypse nous paraît assez surprenant, sa symbolique ne nous est pas familière, et pourtant ce texte nous introduit au cœur du mystère de la Résurrection. Jean est prisonnier, il est sans doute à l'île de Pathmos qui était à cette époque un camp de travaux forcés de l'administration des villes d'Asie mineure. Et au milieu de sa captivité, un jour, précisément le Jour du Seigneur, c'est-à-dire un dimanche, il a une vision. Et cette vision est placée en tête du Livre de l'Apocalypse comme pour nous dire que tout ce qui va être dit et développé dans ce Livre est comme pré-contenu dans cette vision.

       Cette première vision qui ouvre le Livre de l'Apocalypse contient donc tout le reste, et c'est pourquoi elle est si importante. Lorsque nous pensons Apocalypse, nous pensons "malheur", "fin du monde", "Nostradamus". En fait, lorsque nous pensons Apocalypse, nous devrions d'abord penser à cette vision qui est le point de départ de ce que Jean veut nous dire dans ce livre. De cette vision qui a lieu le Jour du Seigneur, c'est la vision du Christ ressuscité et vous avez remarqué comment est bâtie cette vision: Jean entend une voix, c'est la parole du salut qui retentit à travers tout l'univers. Entendant la voix, il se retourne et que voit-il ? D'abord les chandeliers, ce qui est assez curieux. Si je me mettais au milieu des six chandeliers qui entourent l'autel, je pense que vous me regarderiez d'abord avant de faire attention aux chandeliers. Or, dans sa vision, Jean voit d'abord les chandeliers d'or. Et seulement après, au milieu des chandeliers, "comme un Fils d'homme". Dans cette description "flamboyante", cet Homme vêtu d'or et de vêtements resplendissants, est au milieu des chandeliers, et, dernier détail, Il tient dans sa main sept étoiles, le nombre des chandeliers. Que signifie tout cela ?

       D'abord, il s'agit d'une apparition du Christ ressuscité. Et c'est pour ça que nous le lisons dans l'octave pascale, puisqu'il s'agit vraiment d'un récit, d'un témoignage que Jean, dans son épreuve et sa captivité, nous a donné une fois encore du Christ Seigneur ressuscité. Mais cette apparition a lieu au milieu des chandeliers d'or et le Christ porte en sa main sept étoiles. Or, dans les apparitions classiques que nous lisons à la fin des évangiles, le Christ apparaît au milieu de ses disciples. Et lorsque le Christ apparaît au milieu de ses disciples, il y a d'abord les disciples et, tout à coup, le Christ au milieu des disciples. Ici, dans cette vision, ce ne sont plus les disciples, ce sont les chandeliers d'or dont la fin du texte nous qu'ils sont les sept Églises.

       Le lieu naturel de la présence du Ressuscité au milieu du monde, c'est l'Église. Les sept chandeliers, c'est leur différence avec les étoiles, ont littéralement "les pieds sur terre". C'est nécessaire pour être un chandelier d'être posé par terre, c'est même la différence qu'il a avec les appliques ou les luminaires de plafond. Les chandeliers, c'est de la lumière, (et ici, non seulement ils portent la lumière, mais c'est de la matière lumineuse, c'est de l'or), mais de la lumière enracinée dans la terre. Et le Christ, pour apparaître à Jean, apparaît au milieu des sept chandeliers c'est-à-dire au milieu de l'Église en tant qu'elle est porte lumière du Christ. Car ces chandeliers forment la couronne autour du Christ ressuscité comme si, d'une certaine manière, toute la lumière qu'ils vont porter leur venait de Celui qui est la lumière même, du Christ ressuscité.

       Et puis la deuxième chose : correspondant à chacun de ces sept chandeliers, mais cette fois-ci non plus autour du Christ, mais dans sa main, sept étoiles. Les étoiles, par définition, c'est de la lumière céleste. Et les sept étoiles, nous dit l'Apocalypse, ce sont les anges des sept Églises. Qu'est-ce à dire ? Dans la tradition juive, on pensait que chaque peuple, chaque nation, chaque société avait un ange qui les conduisait et les guidait. C'est l'origine de notre foi dans les anges gardiens, c'est-à-dire que chaque être créé, de ce monde visible est pour ainsi dire piloté, accompagné, veillé tendrement par un être du ciel. Et donc, ici, les anges protecteurs des Églises et des sept chandeliers, sont dans la main du Seigneur, ils sont dans la main du Ressuscité : ainsi nous est révélé quelque chose de très beau sur le mystère de l'Église. Qu'est-ce que l'Église ? C'est un chandelier dont la lumière, l'étoile, est dans la main de Dieu. L'Église, c'est un chandelier qui a les pieds sur terre, qui est enraciné dans notre humanité, dans notre vie la plus quotidienne, mais qui, en même temps, a son principe, sa source et sa lumière dans le Christ ressuscité. Ainsi voilà comment saint Jean, le jour où il eut cette apparition du Christ ressuscité, a vu en même temps le mystère de l'Église. Car, voyez-vous, le Christ désormais ne peut plus se manifester au monde sans ce qui est le lieu même naturel et normal de sa manifestation, c'est-à-dire l'Église à la fois enracinée dans le sol et déjà recueillie dans la main du Seigneur.

      Voilà donc ce qu'est la communauté des croyants, voilà ce qu'est chaque Église, voilà ce qu'est chaque assemblée chrétienne, et chaque assemblée eucharistique. Voilà donc ce que nous sommes aujourd'hui : chandeliers d'or autour du Christ ressuscité et notre étoile, notre lumière, notre grâce, je dirais même notre "destinée" de chrétiens, de fils de Dieu, est déjà dans la main du Seigneur.

      Vous me direz peut-être : "Tout ceci est très beau, très séduisant et poétique, mais qu'est-ce que cela signifie concrètement pour nous aujourd'hui ?" Précisément, il s'agit de la condition même de notre vie et de notre foi chrétienne. J'ai l'impression que le christianisme de ce vingtième siècle finissant a quelque chose d'un peu morose, il a quelque chose d'un peu triste, d'un peu incertain, chargé de doutes. C'est un christianisme à la manière de saint Thomas. Notre existence aujourd'hui n'est pas toujours très consolante : nous sommes affrontés à des problèmes qui ne sont pas simplement individuels : arriver à gérer sa vie familiale, l'éducation des enfants, à échapper au chômage, à essayer de vivre malgré toutes les contraintes de la vie sociale moderne, à payer ses impôts, mais même du point de vue de la destinée globale de ce monde, tous les bouleversements qui arrivent à la fois portent certains espoirs mais en même temps beaucoup d'inquiétudes, si bien que nous vivons dans une atmosphère faite, sinon de désespoir, du moins d'un certain scepticisme. Après vingt siècles d'histoire de l'Église, qu'est-ce qu'il en reste ? On a parfois l'impression que l'héritage s'effiloche et nous avons envie de dire comme Thomas : "Si je ne mets pas la main dans son côté, si je ne touche pas quelque chose du mystère du Ressuscité, si je ne vois pas des signes évidents qu'il y a un au-delà et un autre monde, je ne croirai pas et je reste sur une certaine réserve". Et au fond, nous sentons bien que chacun d'entre nous porte en lui cette peur que tout cela soit trop beau pour être vrai. Et finalement, le réalisme de Thomas ne nous déplaît pas tant que ça. Nous avons l'impression qu'il veut des garanties. Or, ne vivons-nous pas dans un monde où, à chaque instant, nous demandons des garanties ? Bref, la condition même de notre vie croyante aujourd'hui n'est pas très facile, elle n'est pas très satisfaisante.

       Si nous essayons de relire notre condition chrétienne à la lumière de ce texte de l'Apocalypse, nous devons au contraire nous réjouir, car celui qui était dans les fers, dans la captivité et dans la déchéance de son épreuve, celui qui, pour le Nom du Christ, portait témoignage, celui-là a vu le Christ ressuscité, il a vu la gloire non seulement du Fils, mais aussi la gloire de l'Église. Et, si nous y réfléchissons, c'est bien cela qui nous manque : nous ne croyons pas assez à la vérité de la Résurrection du Christ parce que nous ne croyons pas assez que l'Église est déjà par grâce un peuple de ressuscités, un peuple de témoins de la Résurrection. Et c'est parce que nous doutons de la puissance du Ressuscité en nous que la foi même au Ressuscité nous paraît trop lointaine et trop idéale. Nous avons peine à croire que le plus profond de notre être est cette étoile dans la main de Dieu, que la destinée de nos communautés chrétiennes, c'est d'être ce rayonnement et ce scintillement certes très discret dans un ciel tout noir, mais une réelle présence de lumière issue du Ressuscité dans nos vies et dans le monde, parce que Lui-même déjà dès maintenant, a voulu partager sacramentellement avec nous sa condition de ressuscité.

       C'est vrai, si nous sommes morts avec le Christ, et Dieu sait que l'épreuve d'une certaine mort intérieure nous la faisons jour après jour, c'est pour ressusciter avec Lui. Si nous sommes baptisés, c'est pour être des vivants, c'est pour être ces chandeliers qui, dans le réalisme même de leur enracinement dans la vie sur la terre, n'en ont pas moins leur cœur et leur désir tournés vers ce qui est en haut comme nous le demande saint Paul : "Recherchez ce qui est d'en haut". Lorsque nous allons communier, recevoir dans notre main ce pain, puis boire à cette coupe nous sommes alors l'Église enracinée ici-bas sur la terre et recevant déjà la petite étoile de lumière de la Résurrection.

       Que ce temps de la Pâque nous confirme dans la foi en la puissance du Christ ressuscité pour le monde, pour nous-mêmes et pour nos Églises.

      AMEN

 

 
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