AU FIL DES HOMELIES

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ILS L'ONT TOUCHÉ

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (22 avril 1979)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES

L'évangile qui vient de nous être lu porte notre attention sur le contact physique, par le toucher, que les disciples ont eu avec le Christ ressuscité. Ce qui est frappant dans tous les récits de la Résurrection, de tous les évangélistes, c'est qu'ils ne nous présentent pas une communauté de disciples surexcités, portés à l'exaltation mystique, refusant la mort de leur Maître, et tout prêts à cette sorte d'hallucination collective d'une rencontre spirituelle avec ce Christ passé dans l'au-delà.

Au contraire, ils nous mettent en présence d'un groupe de disciples traumatisés, profondément choqués, ne pouvant pas décrocher de la vision, du contact qu'ils ont eu avec le cadavre du Christ, avec ce tombeau, avec cet être qui tout d'un coup est mort prêt pour la corruption, qu'ils ont enfermé dans la mort et dans le tombeau. Ils sont si traumatisés par cela qu'il faut que Jésus leur apparaisse de bien des manières pour que, petit à petit, par tous leurs sens, ils s'éveillent à la Résurrection. Car si quelqu'un était mort, c'étaient bien les disciples. Morts dans leur foi, enfermés dans le tombeau. Et si la Résurrection du Christ s'est faite en un clin d'œil, si elle a été l'objet du Père, la résurrection des disciples a été lente et comme par étapes, comme cet aveugle que Jésus avait jadis guéri et qui voyait d'abord les hommes comme des arbres qui marchaient avant que sa vue soit parfaitement claire.

Petit à petit, rencontre après rencontre, par tous leurs sens, les disciples vont accepter l'inacceptable, eux qui ne veulent pas croire que Jésus est ressuscité. Non seulement saint Jean pourra nous dire qu'ils l'ont vu, non seulement il pourra nous dire qu'ils l'ont entendu, ce Verbe de Vie ressuscité, mais il pourra nous dire qu'ils l'ont touché. Et tout l'évangile d'aujourd'hui tourne autour de ce contact par le toucher, que Thomas et Simon ont eu avec Jésus. Il n'était pas là quand vint le Seigneur. Rappelez-vous, lors de la première apparition aux saintes femmes et tout particulièrement à Marie-Madeleine, ce besoin de contact physique par le toucher qui s'est manifesté quand elles se sont jetées aux pieds du Christ et qu'elles le tenaient au point que Jésus leur a demandé de ne pas vouloir le retenir, car c'est désormais Lui qui entraîne, qui saisit les hommes vers le Père. Et s'Il se laisse toucher, Il n'est cependant plus à la portée de nos mains pour qu'on puisse le retenir, l'enfermer dans les limites de notre espace et de notre temps.

Frères et sœurs, il était important que le témoignage de la Résurrection, ce témoignage des apôtres qui a fondé la foi de l'Église comme nous le croyons, déjà dans la communauté primitive, à travers le texte des Actes, que ce témoignage des apôtres se fonde aussi sur le toucher. Car qu'ont-ils touché ? Dès la première apparition du Christ, avant même la rencontre avec Thomas, l'évangile d'aujourd'hui nous dit que le Christ, apparaissant au milieu de ses disciples, le soir de Pâques, leur montra ses cinq plaies. Il leur montra son côté transpercé, ses pieds et ses mains transpercées. Il était important qu'ils puissent témoigner de la continuité physique entre le torturé du vendredi saint, entre le mort déposé dans le tombeau le samedi saint et le Ressuscité de Pâques. Or, pour nous humains, l'identité personnelle est comme rassemblée dans notre corps. Notre corps porte l'histoire de notre âme, de notre esprit. Il en est comme le texte écrit dans lequel tout ce que nous avons vécu et surtout tout ce que nous avons souffert se trouve, pour ainsi dire, comme gravé et imprimé. La continuité de notre être s'exprime fondamentalement à travers notre corps. Et c'est pour cela que nous ne serons pleinement ressuscités que le jour où le Seigneur nous rendra notre corps ressuscité et que nous entrerons, non seulement avec notre âme, mais avec notre corps, dans sa Gloire.

Il fallait donc que les apôtres puissent témoigner que c'était vraiment le même, Celui qui avait souffert sous Ponce Pilate, Celui qu'ils avaient déposé dans le tombeau et Celui qui était ressuscité. Et la continuité entre le Christ d'avant la Pâque et le Christ d'après la Pâque ne peut passer que par le corps. Tout le reste serait contact spirite, mais non pas le contact avec le Ressuscité. Ce serait l'évocation d'un mort qui n'a rien à voir avec la rencontre du Ressuscité. Ce n'est pas par une sorte d'extase que les disciples ont rencontré quelqu'un qui était passé dans l'au-delà, mais dont le corps serait resté en terre. Ils ont pu voir et toucher Celui qui avait donné sa vie, pour nous, jusqu'à la mort. Ils ont vu, imprimées en Lui, les traces de sa Passion.

Frères et sœurs, aujourd'hui, en ce dimanche de Thomas, nous devons nous pencher sur le sens extrêmement profond qu'a le fait que le Christ ait gardé dans sa Résurrection les traces de sa Passion corporelle. Non seulement pour nous montrer l'identité entre son être d'avant la Pâque et son être d'après la Pâque, mais aussi pour nous montrer que, d'une certaine manière, parce qu'Il a donné sa vie pour la multitude, pour les hommes de tous les temps. Sa Passion, comme le dit Pascal, est encore présente jusqu'à la fin du monde, comme est présente aussi, jusqu'à la fin du monde, sa Résurrection. Car tout ce qu'Il a vécu dans son corps, dans sa chair individuelle, Il l'a vécu en nous portant tous dans son corps sur la croix. Ce qui fait que le Christ ressuscité n'est pas quelqu'un qui est rendu à son état définitif, restauré dans je ne sais quelle intégrité, mais Il porte en son corps, tout le péché du monde. Il est devenu, comme nous le montre l'Apocalypse, l'Agneau immolé qui se tient debout devant le trône de la miséricorde de Dieu.

Frères et sœurs, parce que les blessures du Christ restent ouvertes jusqu'à la fin des temps, le Christ peut désormais, entrer, par ses blessures ouvertes, à travers nos portes verrouillés par le péché, comme Il est entré, le soir de Pâques, dans la salle où Thomas et les apôtres s'étaient enfermés. Les blessures du Ressuscité sont la porte ouverte de tout homme dans sa mort, dans son désespoir, dans son péché, dans sa souffrance, la porte que désormais nul ne peut fermer, car le Christ, la clef de David, l'a ouverte à tout jamais, la porte entre le ciel et la terre, la porte ouverte de l'enfer, la porte ouverte du ciel. Désormais, plus rien ne peut empêcher le Christ ressuscité de nous rejoindre, parce que son Corps porte ces ouvertures de la croix, de la souffrance, de notre péché, parce que, de ce qui était emprisonnement il a fait libération. Le Christ ressuscité portant ses blessures ouvertes, ses plaies béantes peut faire entrer la lumière dans les cœurs les plus déroutés, dans les sensibilités les plus meurtries, dans les esprits les plus désespérés.

Frères et sœurs, l'incrédulité de Thomas est tout simplement non pas le refus de croire de je ne sais quel agnostique, mais cette sorte d'incapacité de croire de celui qui a été trop blessé, trop marqué, trop choqué, traumatisé par le mal et qui n'arrive pas à croire que du fond de sa souffrance puisse venir la lumière et la paix. Et la guérison de Thomas, c'est la guérison de tous ces membres souffrants du Christ jusqu'à la fin des temps, pour lesquels Jésus peut venir comme un voleur, entrer au fond même de leur désespoir, monter du fond même de leur enfer en leur disant : "La paix soit avec vous ! Etends la main ! Ose toucher là où cela fait mal, ose toucher la mort, ose toucher la souffrance, le désespoir et rends-toi compte que là même ou tu penses qu'il n'y a que ténèbres, vibre la lumière, qu'à travers ce que tu penses être une porte fermée, tu sens un voile frémissant qui cache une présence invisible et cette lumière de la gloire de mon amour pour toi. "

Frères et sœurs, l'incrédulité de Thomas, c'est le malheur des hommes jusqu'à la fin des temps, vaincus par l'amour du Ressuscité que rien ne peut retenir, qui n'est ni un esprit ni une hallucination mais la réalité présente, vivante du Christ plus fort que la mort, plus fort que le péché, capable d'entrer partout, jusqu'au plus profond de nous-mêmes jusqu'au point le plus ténébreux de l'homme le plus éloigné de Dieu car Il est devenu Notre Seigneur et notre Dieu.

 

AMEN

 
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