AU FIL DES HOMELIES

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FOI, INCROYANCE ET MAL-CROYANCE

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (13 avril 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Parce que tu m'as vu, Thomas, tu as cru. Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu". Frères et sœurs, si nous voulions situer aujourd'hui ce que sont la foi et la vie chrétienne, je crois que nous partirions des dangers et des menaces auxquels elles sont exposées sans cesse. Nous éprouvons comme croyants de ce siècle que notre foi est quelque chose de difficile, c'est dur de croire même si on dit parfois : "quand on croit c'est plus facile". En réalité, nous savons bien que la foi est un combat, mais un combat contre quoi ? Qu'est-ce qui, en nous, résiste ? Voilà ce que je voudrais essayer de méditer avec vous ce matin. Car si nous essayons de connaître ce qui résiste en nous à la foi, nous risquons de nous donner une très mauvaise réponse. Ce qui résiste en nous à la foi ce n'est pas l'incroyant, celui qui ne croit pas, mais, pour le dire d'un seul mot, celui qui résiste en nous à la foi, c'est le mal croyant, celui qui croit mal. Voilà ce que j'aimerais mettre au clair avec vous ce matin, à la lumière de l'évangile de Thomas.

Avec l'incroyant, l'incroyant qui est en nous d'abord et l'incroyant qui est autour de nous, il me semble qu'il n'y a pas de problème : cet incroyant ne croit pas parce qu'il ne veut pas croire, il ne veut pas croire que cela existe comme il est demandé de le croire et c'est tout. Le croyant le croit, l'incroyant ne le croit pas, c'est clair, c'est simple, on reste dans l'ordre de la vérité. Tandis que nous savons bien qu'il y a aujourd'hui dans l'Église et hors de l'Église, une nouvelle attitude qui ne consiste pas bien sûr, à retomber dans cette incroyance un peu brutale et finalement peut-être trop honnête, mais à se complaire dans une attitude beaucoup plus élaborée, dans laquelle on tient à peu près ce discours : "c'est sûr, on "croit" à quelque chose, mais ce qui nous gêne c'est la manière dont il faudrait y croire. D'abord c'est donné comme "quelque chose" à croire, "quelque chose qui est proclamé et auquel il faut adhérer du plus profond de son cœur. Mais en réalité, ne serait-ce pas déjà diminuer le mouvement même de la foi, ne faudrait-il pas tourner résolument son regard, non pas vers ce qu'il y a à croire, mais sur cette alchimie compliquée qui se passe au fond de notre cœur, pour savoir comment on en vient à croire ? Et puis, tout ce qui nous est donné à croire, peut-être n'est-ce pas exactement comme cela qu'il faut le croire ? Peut-être que cette Bonne Nouvelle qui nous a été donnée, avait été perçue et proclamée par des esprits un peu simples, un peu frustres, qui nous ont transmis une expérience vis-à-vis de laquelle on ne peut pas adhérer comme cela, sans esprit critique. Et dès lors, on commence à penser que tous ces récits de Résurrection, sont des manières de parler. Ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on proclame ce qui est dit ouvertement, mais c'est ce que signifient ces récits.

Bien entendu, les apôtres dans leur joie de reconnaître le Christ, ont essayé de nous faire partager de la manière la moins maladroite et la moins fausse possible l'expérience qu'ils avaient eue de cette reconnaissance, mais dans leur enthousiasme, ils auraient matérialisé les évènements, les scènes et leurs souvenirs il ne faudrait plus croire à la Résurrection avec cet engagement et cette adhésion massive de nous-mêmes qui ressemble à celle des apôtres se laissant aller à la joie de la reconnaissance de leur Seigneur, mais il faudrait interpréter leurs manières de dire. Ce qui compte, ce n'est pas seulement tel ou tel petit évènement historique qui se serait passé dans la tête des apôtres dans les jours qui ont suivi la mort du Christ, mais ce qui importerait davantage serait la manière dont ils ont essayé de dire que le Christ continue à être Vivant. Où ? Comment ? et quand ? on n'en sait trop rien on se contenterait de dire que son souvenir dure dans la mémoire de l'Église, dans le souvenir des croyants.

Voilà la "mal-croyance" qui me paraît constituer le danger le plus redoutable pour notre foi. Et ne commençons pas, frères et sœurs, à penser que ce sont "les autres" qui pensent ainsi, ceux qui n'ont pas envie d'avoir cette foi massive et globale en la Résurrection dans la chair du Fils de Dieu. Mais reconnaissons d'abord humblement que nous-mêmes, nous sommes enfants de notre siècle, d'un siècle qui pense au lieu de vivre, d'un siècle qui est dévoré par la rage des idées au lieu d'être amoureux de la réalité des personnes et des êtres, et que notre comportement de croyants se voit toujours plus ou moins rongé et contaminé par ce microbe de la mal-croyance. Nous avons une foi qui serait peu ou prou, à notre mesure. Notre foi n'est pas vraiment ce vis-à-vis, ce face-à-face brutal de la présence d'un Dieu qui s'impose à nous, mais une attitude sophistiquée, une démarche qui aurait déjà été soumise au crible de nos critères intellectuels, de notre manière de juger et d'admettre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas.

Frères et sœurs, je crois qu'il est salutaire pour nous de relire chaque année cet évangile de Thomas, car Thomas nous apprend qu'il vaut mieux être incrédule que mal-croyant, car la maladie de la mal-croyance est une maladie dans laquelle l'homme est aux prises uniquement avec lui-même, avec son intelligence, ce qu'elle peut admettre ou ne pas admettre, tandis que l'incroyance est confrontée à la réalité d'un fait, d'un évènement qu'elle ne reconnaît pas certes, mais qu'elle ne cherche pas à accommoder à ses propres besoins. Dans l'incroyance il y a ce respect de ce qu'on ne veut pas croire, peut-être même qu'on le déteste, mais il est exact de dire qu'on y croit dans la mesure où on s'efforce de le nier. Tandis que dans la mal-croyance, dans cette maladie qui nous sape le fond du cœur, il n'est pas possible d'en sortir par nous-mêmes. Pourquoi ? Cet évangile de Thomas nous en donne la clef, car Thomas, qui a été témoin de la mort de son Seigneur et de tout l'Amour qu'Il lui portait, Thomas ne peut pas admettre que la Résurrection de son Seigneur soit simplement de l'ordre d'une affirmation qu'on pose ou qu'on proclame. Pour Thomas, la simple affirmation de la Résurrection n'est pas une évidence suffisante. Ce qu'il veut, ce qu'il croit, c'est que si le Christ est ressuscité, alors il lui faut voir le Christ ressuscité, car cela fait partie de la Résurrection même du Christ. Thomas croit du plus profond de lui-même que si le Christ est vraiment ressuscité, il doit être tangible, touché par les mains de ses disciples, être vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles.

En effet, pour Thomas, la Résurrection du Christ suppose qu'il n'y a pas entre le Christ et lui, un intermédiaire qui seraient des idées ou des souvenirs. La Résurrection suppose une immédiateté, une présence, un contact personnel et vivant, infiniment plus fort et plus nécessaire que toutes les idées du monde. Ainsi lorsque Thomas dit à ses frères : "Si je ne mets pas la main dans son coté", il veut dire ceci : "Je ne veux pas croire que le Christ est ressuscité simplement parce que vous me le dites, il faut que je voie et que je le touche". Or il n'y a que cette méthode-là qui puisse nous guérir, nous les mal-croyants, de notre mal-croyance. Pour passer de la mal-croyance qui sape la foi en notre cœur, à la véritable foi de Thomas, il faut passer par ce moment d'incrédulité, il faut passer par cette prière de Thomas : "Seigneur, je veux toucher tes mains et ton côté. Je ne veux pas que ta Résurrection soit une idée, une simple affirmation que tu es vivant dans le cœur de tes disciples, je ne veux pas que la Résurrection soit simplement l'affirmation que le genre humain est promis globalement, avec profits et pertes, à un bonheur à venir". Il faut que nous passions par ce décapage radical de toutes les idées, programmes et projets que nous pouvons bâtir avec des morceaux d'évangile pour nous fabriquer un Christ ressuscité à la mesure de notre intelligence trop humaine, pour être dépouillé totalement dans cette prière d'abandon à la miséricorde, il faut que nous voyons le côté du Christ et que mettions nos mains dans ses plaies. Il faut alors que nous redécouvrions le Christ, non comme une idée, mais comme une présence comme une personne qui nous apporte le fruit même de sa Résurrection.

Vous me direz : "c'est bien facile, mais il faudrait alors prendre ses désirs pour des réalités car, si le Christ a répondu au désir de Thomas, comment fera-t-il Lui pour exaucer notre désir ? Même si nous faisons nôtre cette prière de Thomas, comment pourrions-nous aujourd'hui voir le Christ dans le mystère de sa Résurrection ?" C'est pourtant le cœur même de notre foi car, aujourd'hui, si nous sommes l'Église, si nous sommes rassemblés pour prier le Christ ressuscité, c'est parce que le Christ a fait de nous son Corps ressuscité. Nous sommes l'Église, le signe visible, le sacrement du Christ ressuscité. Ce n'est pas pour rien que nous disons que nous sommes le corps du Christ et nous devons, précisément à l'intérieur de la charité et de la foi qui nous unissent les uns aux autres comme membres de l'Église, nous devons refaire l'expérience de Thomas. Nous devons toucher les plaies du Christ ressuscité dans la souffrance de nos frères, nous devons toucher le cœur ouvert du Christ ressuscité en ceux dont le cœur a besoin de notre amour, nous devons toucher les mains du Christ ressuscité en Lui donnant nos mains pour qu'Il édifie le Royaume de son corps.

Tout à l'heure trois enfants vont recevoir le sacrement du baptême, puis nous nous avancerons vers l'autel pour recevoir le corps et le sang du Christ. Et tout cela, ce sont des signes de l'Église visible comme corps du Christ vivant qui se construit, qui s'édifie et traverse les siècles. N'ayons pas une attitude de mal-croyant, ayons cette attitude de Thomas qui veut toucher en vérité le Christ ressuscité.

 

AMEN

 
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