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LE JOUR DU SEIGNEUR

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (26 avril 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

"En ce temps-là, le premier jour de la semaine, les disciples étaient rassemblés et Jésus vint et se tint au milieu d'eux". Tous les récits de la Résurrection du Christ sont unanimes à marquer avec précision que la Résurrection de Jésus et ses premières apparitions ont eu lieu le premier jour de la semaine. La semaine hébraïque se réfère au récit de la création, à ce poème par lequel s'ouvre le livre des révélations de Dieu et dans lequel l'action créatrice de Dieu nous est présentée dans le cadre de sept journées successives. Le premier jour de la semaine, c'est donc le commencement de la création. En apparaissant vivant à ses disciples le premier jour de la semaine, Jésus veut d'abord manifester que par sa Résurrection, une création nouvelle a lieu : le monde est recréé, renouvelé de fond en comble. Ce monde sorti des mains de Dieu, mais que l'homme a défiguré par son péché, Jésus, vainqueur de la mort, le crée à nouveau. Jésus, dans sa chair, est la cellule fondamentale de cet univers nouveau dans lequel tout l'univers ancien devra peu à peu passer en suivant le même chemin que le Christ, le chemin de sa Pâque, un chemin de mort et de résurrection.

Ce premier jour de la semaine, d'après le récit de la Genèse, est plus précisément encore celui où Dieu a créé la lumière. En ressuscitant le jour de la lumière, Jésus veut manifester qu'Il est la Lumière véritable, le Jour par excellence, le Jour de Dieu, Lumière, née de la Lumière, comme nous le proclamerons tout à l'heure dans le "Credo", ou encore selon la parole du psaume : "Seigneur, dans ta lumière, nous avons vu la Lumière ". Dans le visage irradié de lumière du Christ ressuscité, nous apercevons avec les disciples, le secret de la lumière profonde de toute chose, parce que nous y apercevons les traits du visage de Dieu. Le Christ est venu parmi nous pour que sur son visage d'homme nous puissions déchiffrer l'image du visage de Dieu. Lumière née de la Lumière, Fils Unique bien-aimé né du cœur du Père, Jésus est révélation du Père. Car : "Dieu, personne ne l'a jamais vu, mais le Fils Unique, celui qui repose dans le sein du Père, Lui nous l'a révélé." Ressuscité le "jour du soleil", selon la manière de s'exprimer des romains comme le fait remarquer saint Justin dans son apologie à l'empereur Antonin, le Christ est le soleil véritable qui s'est levé sur le monde, car c'est Lui qui éclaire non pas simplement les corps, mais les cœurs et la profondeur de toute chose.

En ce premier jour de la semaine, Jésus vient, Il vient à la rencontre de ses disciples. Et ainsi ce jour devient celui du rendez-vous du Christ. Jésus rend visite aux disciples, il vient leur apporter la Paix, leur donner l'Esprit, Il vient les envoyer dans le monde comme Lui-même a été envoyé par le Père. Or, Thomas était absent le jour où Jésus ressuscité est venu rendre visite aux apôtres. Mais huit jours après, les disciples étant de nouveau rassemblés et cette fois Thomas présent parmi eux, Jésus revient à nouveau. Jésus a donc pris l'initiative de revenir huit jours après rassembler à nouveau ses apôtres autour de Lui pour un nouveau rendez-vous. Ce huitième jour après la Résurrection c'est exactement le jour que nous célébrons aujourd'hui. C'est le premier dimanche de l'histoire de l'Église, car c'est Jésus lui-même qui a inventé le dimanche. Et ce dimanche n'a plus jamais cessé d'être célébré de semaine en semaine, depuis ce premier dimanche célébré par Jésus lui-même. Le premier jour de la semaine est devenu le jour du Seigneur selon l'expression qu'emploiera l'Église primitive et que nous trouvons déjà dans l'Apocalypse quand saint Jean nous dit qu'il "tomba en extase le jour du Seigneur". Jour du Seigneur, c'est cela même que veut dire notre mot de dimanche, déformation populaire du latin "dominica dies". Quelle est la signification profonde de notre rassemblement aujourd'hui. Si nous venons tous les dimanches dans cette église, ce n'est pas seulement parce que nous avons besoin d'entendre la Parole de Dieu ou parce qu'il faut prier de temps en temps, mais c'est parce qu'il y a eu un premier dimanche que Jésus Lui-même a consacré en rassemblant ses disciples autour de Lui. Il leur a donné rendez-vous tous les dimanches, et chaque dimanche, le Christ vient au milieu de ses disciples réunis.

En célébrant la Pâque de Jésus, nous nous rassemblons pour attendre son retour. Car si Jésus est revenu huit jours après, c'est parce qu'Il doit sans cesse revenir en nous jusqu'au jour où Il reviendra de manière définitive pour un rassemblement qui n'aura plus de fin. Le dimanche doit être dans nos cœurs, l'attente impatiente, remplie d'espérance, l'attente tendue dans un immense désir, vers le retour du Christ. Jésus reviendra un dimanche pour nous prendre avec Lui et pour que ce dimanche ne soit plus seulement le retour d'un cycle hebdomadaire, mais le Jour qui n'aura pas de fin. C'est ce que les Pères de l'Église exprimaient en disant que le dimanche, premier jour de la semaine, est aussi le huitième jour, c'est-à-dire celui qui est au-delà du cycle des sept jours sans cesse recommencé, ce huitième jour qui est le jour éternel de la béatitude. Nous devrions avoir dans notre cœur, chaque dimanche, quand nous venons ici, cette certitude qui était dans le cœur des premiers disciples : "Le Seigneur vient !" C'est la certitude la plus fondamentale de la foi chrétienne, le retour du Christ est plus certain que l'aurore qui se lève chaque matin, car la lumière du soleil n'est qu'une lumière créée tandis que le Christ est la lumière même de l'Amour et de la splendeur de Dieu. Ce jour où le Christ reviendra définitivement, nous n'en connaissons pas la date : Jésus nous a prévenus, c'est le secret de Dieu, mais ce n'est pas une raison pour nous installer dans ce monde dérisoire et passager sous prétexte que le retour du Seigneur se fait attendre. Au contraire, ne pas savoir la date du retour du Christ, c'est être constamment au bord de ce retour, sur le rivage de cet avènement du Christ, car Il peut venir d'un moment à l'autre, sa venue est sans cesse imminente.

Et c'est là encore la signification profonde de l'eucharistie que nous célébrons. Car, si le Christ s'est levé du tombeau, s'Il est venu et revenu huit jours après pour visiter les disciples, si nous savons qu'Il reviendra, nous savons aussi que Jésus est celui qui ne cesse jamais de venir. Et notre attente n'est pas frustrée, car si le monde nouveau ne s'établit pas encore avec fracas, en faisant craquer les barrières de notre monde ancien, pourtant ce monde nouveau se construit déjà au cœur de nos vies, car Jésus vient réellement chaque dimanche dans nos mains, dans notre bouche, dans notre cœur, dans notre corps, Il vient réellement présent dans sa chair ressuscitée, dans son sang vivifiant et par la communion eucharistique, ce n'est pas un substitut du dernier jour, mais l'inauguration de ce dernier jour qui nous est proposée. Et si le Christ ne vient pas encore de façon définitive, c'est parce que notre cœur n'est pas encore assez ouvert pour cette venue, parce que le cœur du monde est encore trop petit et étroit pour recevoir cette visite. Et précisément, l'eucharistie est cette accoutumance progressive de nos cœurs à la venue du Christ. L'eucharistie, peu à peu élargit les espaces intérieurs de notre âme pour que nous devenions, par sa grâce, capables de le recevoir, capables d'être envahis par Lui. Venir le dimanche en Église à la rencontre du Seigneur, c'est préparer de façon active, efficace, le retour du Christ. Car le Christ ne peut revenir que si le monde l'attend assez. Et c'est notre tiédeur, c'est notre médiocrité qui empêchent que ce monde enfin, soit transfiguré et devienne ce qu'il doit être : le corps du Christ rassemblé, rassemblant toute chose.

 

AMEN