AU FIL DES HOMELIES

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LA VÉRITÉ DE LA CHAIR DU CHRIST RESSUSCITÉ

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (18 avril 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Jean de Malte : Thomas

Frères et sœurs, ce qui me frappe le plus dans ce récit de l'apparition de Jésus à Thomas, c'est l'insistance que met Jésus à affirmer le caractère corporel de sa Résurrection : "Mets ta main dans mon côté, mets tes doigts dans la trace des clous". C'est en touchant de ses mains la chair du Christ que Thomas peut s'écrier : "Mon Seigneur et mon Dieu". Cette insistance sur le caractère corporel, matériel du corps ressuscité du Christ, nous la retrouvons : également dans l'évangile selon saint Luc quand il nous rapporte cette même apparition aux disciples au soir de la Pâque, et que ceux-ci croyant voir un fantôme, Jésus leur dit : "Voyez que j'ai des os et de la chair comme n'en ont pas les fantômes". Et comme ils sont encore tout ébahis et incrédules, Il ajoute : "Avez-vous quelque chose à manger ?" Oui, c'est une des caractéristiques essentielles des apparitions du Christ ressuscité que cette insistance sur la réalité corporelle de sa Résurrection. Aussi bien, frères et sœurs, rien n'est plus étranger au christianisme, à la foi chrétienne, que je ne sais quel vague spiritualisme plus ou moins désincarné. C'est une manière aberrante et une véritable imposture que de traiter la foi chrétienne comme une forme, entre autres, de spiritualisme. Toute notre foi repose, au contraire, sur des événements charnels c'est la chair de la vierge Marie qui a donné à Jésus-Christ sa chair d'homme. C'est dans sa chair que le Christ a vécu parmi nous. C'est dans sa chair qu'il a souffert la Passion, c'est sa mort corporelle, charnelle qui est le centre du mystère de notre salut. Et c'est la Résurrection de sa chair qui nous entraîné dans le bonheur éternel. Aussi bien est-ce sa chair que le Christ nous donne à manger, sa chair que nous recevrons tout à l'heure dans notre main, pour pouvoir la mêler à notre propre chair afin de ne plus faire avec Lui qu'une seule chair. Oui, frères et sœurs, la foi chrétienne est une foi résolument corporelle, charnelle, concrète.

D'ailleurs, parler de "spiritualisme", comme on le fait de façon un peu trop facile c'est probablement se tromper autant sur le spirituel que sur le corporel, comme s'il s'agissait de deux domaines étrangers l'un à l'autre, comme s'il y avait la superficie opaque et puis une profondeur invisible, un corps biologique d'une substance pensante, comme si, entre l'esprit et la chair, il y avait seulement juxtaposition de fait. En réalité, le corps et l'esprit ne font qu'un, ils sont un seul être. Le corps, c'est le visible de l'esprit, et l'esprit c'est la profondeur du corps. Et la chair du Christ est la manifestation de son Etre profond, comme son âme est l'intériorité de sa chair. Il y a corrélation étroite. La matière n'est pas ce résidu plus ou moins inerte ou méprisable, ni cette apparence trompeuse qui toujours menacerait d'égarer notre appréhension du monde, elle est la splendeur et l'épiphanie de l'être profond. Et l'esprit n'a pas à s'évader de la matière comme d'une prison car il en est la densité ultime. Entre le corps du Christ et son esprit, entre sa chair et son intériorité divine il y a une corrélation étroite, une harmonie, une correspondance. C'est pourquoi voir le Christ, toucher le Christ, est le fondement de notre foi. Certes, Jésus dit à Thomas : "Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu", mais ce même évangéliste saint Jean qui nous rapporte ces Paroles du Christ est aussi celui qui s'écrie, au début de sa première épître : "Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons touché de nos mains, ce que nous avons contemplé, ce que nos oreilles ont entendu du Verbe de Vie, cela nous vous l'annonçons pour que votre communion avec nous soit parfaite, comme nous sommes en communion avec le Père et le Fils". Oui, bienheureux ceux qui croient sans avoir vu parce qu'ils appuient leur foi sur le témoignage de ceux qui ont vu et touché". Et c'est grâce à Thomas, c'est grâce aux apôtres, c'est grâce à ceux qui ont touché de leurs mains, vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles le Christ ressuscité que nous pouvons croire en vérité. La foi n'est pas une idée, la foi c'est un contact concret réel avec quelqu'un.

Le corps, c'est cette partie, si j'ose dire, de notre âme qui entre en contact avec les autres. C'est par l'intermédiaire de notre regard, de nos gestes, c'est par l'intermédiaire du contact, du toucher que nous pouvons entrer véritablement en communion les uns avec les autres. Il n'y a pas de communication de pensée, comme si notre psychisme pouvait entrer directement en résonance avec le psychisme d'un autre. Tout cela n'est qu'illusion. Notre rencontre avec les autres, passe par l'échange du regard ou de l'intonation de la voix qui est manifestation et symbole de notre personnalité. Et ainsi le contact physique des apôtres avec le corps du Christ ressuscité, c'est la preuve concrète, formelle de leur rencontre personnelle avec la personne de Jésus. Ce caractère corporel des apparitions du Christ ressuscité est l'élément régulateur de notre foi.

C'est par là que notre foi n'est pas seulement une belle idée ou une idéologie, une façon imagée de nous représenter les choses et qu'il faudrait démythifier. Notre foi est le contact direct, vrai, immédiat avec quelqu'un dans tout ce qu'Il peut avoir de présence, de réalité, d'intensité, de densité : "Mets ta main dans mon côté, avance ton doigt". Ne nous laissons pas aller sous l'influence des philosophies de mensonge et de la culture ambiante à une conception trop psychologique de la foi. C'est la même tentation qui nous pousse à séparer le corps et l'esprit et à dégrader le spirituel en psychologique. Ce que nous appelons spirituel n'est bien souvent, que du "mental".

Nous réduisons l'univers de l'esprit à celui de la pensée, donc au fonctionnement de notre psychologie. Mais l'esprit est aussi réel que le corps. Notre pensée est un moyen pour accéder au réel, mais le réel n'est pas de l'ordre de notre pensée. Le réel est premier, il est plus dense, plus profond, incommensurable à cette pensée que nous pouvons en prendre comme à tâtons et qui est, certes infiniment précieuse, mais qui lui est totalement subordonnée comme un reflet, comme un miroir. De nos jours c'est sans doute cette perte du sens du réel qui est le danger le plus grave que court notre monde et notre civilisation. La crise des valeurs morales, la disparition, de tant de réactions spontanément chrétiennes, la perte de la foi elle-même sont en réalité plutôt des conséquences.

Le point de départ du mal, c'est que nous ne vivons plus au contact de la réalité des choses et des êtres, nous perdons le sens du réel, nous sommes abreuvés d'artificiel, de factice. Le mensonge nous envahit peu à peu et nous fait perdre le sens du vrai. Or, le Christ, quand il est apparu à ses disciples et à Thomas, a voulu leur faire toucher la réalité de son être, la réalité de ce monde nouveau qui n'est pas une fable, une imagination ou un rêve, ce monde nouveau qui est bien réel et bien concret et que les disciples ont pu voir de leurs yeux, toucher de leurs mains dans la chair du Christ ressuscité qui leur est apparu.

Comme Thomas nous avons besoin de voir, de toucher. Et certes, Dieu échappe d'une certaine manière à nos prises puisque le Père est invisible et que le Fils n'est plus de ce monde, mais nous devons revenir sans cesse à ce témoignage apostolique, à cette affirmation de ceux qui ont été les témoins oculaires de Jésus sur la terre, de Jésus mort et ressuscité dans sa Pâque. Nous devons revenir à ce témoignage pour enraciner notre foi dans ce contact fort et puissant avec la réalité du Christ, la réalité du monde nouveau. Que, pour nous, la lecture de l'évangile ne soit pas simplement un exercice de piété, mais le ressourcement profond de notre expérience spirituelle dans ce qu'elle a de plus dense et de plus vrai. Lire l'évangile, ce doit être pour nous, refaire ce geste des apôtres touchant le Christ, il faut que quelque chose de ce contact charnel entre eux et Jésus vienne jusqu'à nous pour que notre foi soit aussi réaliste que la leur. Rien ne peut remplacer pour nous cette lecture, cette rumination, cette familiarité permanente avec l'évangile.

On ne peut pas être chrétien sinon dans ce tête-à-tête toujours renouvelé avec Jésus, Jésus dans sa chair, dans ses paroles et dans ses gestes. Et c'est dans l'évangile et là seulement que nous pouvons le retrouver et, à travers les mots du texte, sentir le frémissement de la vie du Christ. Cette lecture ne doit pas être pour nous un luxe, une occupation parmi d'autres mais véritablement le pain quotidien de notre foi, l'acte familier auquel nous revenons naturellement, chaque jour, comme on respire, comme on se nourrit, pour y puiser la vie.

 

AMEN

 
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