AU FIL DES HOMELIES

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LE SURGISSEMENT EN NOUS DU MONDE NOUVEAU

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (10 avril 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Intérieur du Cénacle

"Jésus vint le soir de sa Pâque, toutes portes closes". Frères et sœurs, en écoutant ce récit de saint Jean, nous aurions peut-être tendance à penser que l'évangéliste était embarrassé pour nous parler du mystère de la Résurrection, il voulait nous faire comprendre que Jésus était présent d'une manière nouvelle au milieu de ses disciples et pour exprimer cela il aurait pris le vocabulaire des expériences spirites, des apparitions de fantômes et pour bien marquer à la fois la présence de Jésus auprès des disciples et que, cependant, il n'est plus tout à fait le même, il aurait choisi l'image "toutes portes étant closes", soulignant par là le côté extraordinaire et indescriptible de cette présence de Jésus, franchissant les portes et les murs. Dans une telle perspective, L'évangéliste aurait pu tout aussi bien imaginer une scène différente, par exemple un violent coup de tonnerre et à ce moment-là les portes et les fenêtres s'ouvrent pour laisser entrer Jésus.

Mais il ne s'agit pas d'imagination. Jésus est vraiment là. D'ailleurs Jésus ne s'est pas toujours présenté de cette manière un peu inhabituelle à ses disciples "toutes portes closes". En d'autres apparitions, le Ressuscité est beaucoup plus discret. Il chemine comme un inconnu aux côtés des disciples d'Emmaüs. Ou bien on l'entrevoit dans la grisaille de l'aube sur le bord du lac de Galilée. Mais alors, pourquoi, apparaît-il "toutes portes closes" ?

Je crois qu'il y a là un mystère extrêmement profond de notre foi. "Jésus surgit, toutes portes closes", cela veut dire très exactement que désormais, à partir du moment où le Christ est entré dans un monde nouveau par sa résurrection d'entre les morts, où Il est le Seigneur de la vie dont Il détient désormais les clefs, à partir de ce moment-là ce monde nouveau peut faire réellement irruption dans notre propre monde. C'est cela le grand mystère de la Résurrection c'est le fait que le Christ est désormais présent, d'une présence insaisissable qui ne rentre plus dans les catégories de notre espace et de notre temps. Et c'est pour cela que les murs et les portes fermées ne sont plus un obstacle à cette Présence bien réelle, de Jésus. A partir de ce moment où le Christ est ressuscité, il se produit une sorte d'interpénétration du monde ancien et du monde nouveau, une irruption du monde nouveau dans notre propre monde.

Lorsque Jésus sort du tombeau c'est tout d'abord une absence qui se creuse dans le cœur des disciples, une sorte de trou noir et de vide qui s'instaure dans les relations que désormais les hommes pourront avoir avec Jésus. Cela est vrai et nous l'éprouvons bien souvent quand nous nous écrions : "Ah ! si nous pouvions voir le Seigneur". C'est tellement vrai que l'Esprit Saint Lui-même reprend cette prière de l'Église et la fait surgir sans cesse dans le cœur de celle-ci : "Viens, Seigneur Jésus !" C'est le mystère de la Résurrection comme absence du Seigneur. Mais en même temps et de façon inséparable, la Présence du monde nouveau s'affirme, de manière certes mystérieuse et insaisissable puisque les apôtres n'ont aucune prise sur Jésus au moment où Il leur apparaît, mais tout à fait réelle. "Toutes portes closes", le monde nouveau fait irruption là où on avait tout fermé. Désormais plus rien ne peut résister à la présence du Ressuscité : Il est là. Et si, par grâce, Il s'est manifesté de façon visible à ses disciples pour qu'ils soient les témoins privilégiés de sa résurrection cela n'empêche que l'on puisse dire tout aussi réellement qu'aujourd'hui encore, le Christ ressuscité surgit à cet endroit précisément où toutes les portes sont closes, à cet endroit du plus intime de notre cœur, là où le péché nous tient prisonniers et enfermés. C'est là que surgit, toutes portes closes, la réalité du Christ Ressuscité, pardonnant, annonçant la paix.

Et désormais le lien est indestructible entre le monde nouveau de la résurrection et ce monde ancien de notre péché. Quand le Christ apparaît pour la première fois au milieu de ses disciples, toutes portes closes Il réalise lui-même le lien entre le monde ancien dans lequel ils sont encore plongés par leur manque de foi et le monde nouveau qu'Il vient d'inaugurer par sa Résurrection. Jésus souffla sur eux : "Recevez l'Esprit Saint". Ce monde ancien qui était promis à la ruine et à la déchéance à cause du péché de l'homme, est désormais uni et comme soudé au monde nouveau par la Résurrection du Christ et par le don de l'Esprit Saint. L'Église, c'est cette portion de monde ancien qui est déjà rattachée au monde nouveau par le souffle de Jésus-Christ aussi souffle sur nous en nous disant : "Recevez l'Esprit Saint".

De ce lien, nous n'avons aucune maîtrise, c'est le Christ qui est le Maître du lien entre le monde nouveau qu'Il inaugure et le monde ancien dont, par toute une partie de notre être, nous faisons encore partie. Car ce bien c'est l'Esprit Saint. Et Jésus peut surgir à tout moment dans notre monde, au moment où nous nous y attendons le moins, au moment où nous en avons fermé les portes et où nous avons peur.

Frères et sœurs, cela est d'une grande importance pour notre vie, et la plupart du temps nous ne réalisons pas ce que cela veut dire. Nous avons plus que jamais des tics de langage. Par exemple, nous parlons toujours du message de l'évangile qui va transformer le monde. Il me semble qu'il n'y a pas de message de l'évangile. Je le dis exprès d'une manière un peu provocante, mais je crois que c'est vrai. Il n'y a pas de message, parce que la manière dont notre monde, petit à petit, entre dans le monde nouveau, la manière dont notre monde chargé de son péché, de ses faiblesses, de son oubli de Dieu est peu à peu happé par la présence du Christ Ressuscité. Ce n'est pas d'abord un message. Nous savons bien que nos oreilles, la plupart du temps, sont fermées au mystère des Paroles de l'évangile. Et pourtant il y a pour nous la possibilité d'une véritable conversion. Mais ce n'est pas parce que nous adhérerions à l'évangile comme à un message qui satisferait notre intelligence ou notre affectivité ou notre imagination. Il n'y a véritablement conversion, ce mouvement de bascule du monde ancien dans le monde nouveau ne s'opère que parce que le Christ fait sans cesse irruption au fond du cœur des hommes et qu'Il vient nous rattacher au monde nouveau qu'Il est lui-même.

La force de la Résurrection, ce n'est pas un message fait de paroles, même si les disciples s'en vont annoncer à travers toute la création, l'évangile du salut. Car ils ne le pourraient jamais et ils passeraient pour des insensés si en même temps il n'y avait pas ce travail secret de l'Esprit, cet amour forcené de Dieu qui ressuscite les cœurs de ceux qui les entendent, le cœur de chacun d'entre nous au moment même où nous est annoncé le message de cette Résurrection. Depuis que les disciples ont reconnu ce surgissement de la présence du Ressuscité parmi eux, ils sont partis dans toutes les nations, et de personne à personne, de bouche à oreille, ils ont transmis le message de l'évangile qui, à ce moment-là, n'était plus seulement un message de mots, mais la chair même du Christ Ressuscité faisant brèche dans les portes closes de ceux à qui était annoncé l'évangile du salut. Désormais, ce n'était plus simplement sur des mots que les gens se convertissaient, mais d'abord parce que le Seigneur était entré, toutes portes closes, dans leur cœur et qu'Il les avait visités au fond de leur détresse et de leur péché.

Frères et sœurs, qui sommes assemblés ce matin pour cette eucharistie, nous aussi laissons-nous ressusciter, laissons s'ouvrir ces portes closes, laissons le Christ briser en nous ces barres et ces verrous de la mort qui nous empêchent d'aimer vraiment. Débarrassons-nous de tout de qui pourrait être une fausse espérance que nous nous fabriquerions, pour simplement redécouvrir ce point de jaillissement, cette présence du Ressuscité qui nous dit simplement : "Mets ta main dans mon côté". Alors, nous comprendrons ce mystère étonnant de la Résurrection, nous saurons que d'une manière invisible et mystérieuse, notre vieux monde peut timidement comme Thomas, oser approcher sa main du Sauveur, notre pauvre cœur peut, pour ainsi dire, tendre la main vers le cœur de son Seigneur. Tout à l'heure, lorsque nous recevrons l'eucharistie, comme chaque dimanche peut-être tendrons-nous notre main, tendons-la comme Thomas, avec cette audace incroyable, tendons notre main vers le corps du Christ qui est le monde nouveau. Et à ce moment-là, nous pourrons dire véritablement : "Mon Seigneur et mon Dieu" !

 

AMEN

 
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