AU FIL DES HOMELIES

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LA PAIX QUI NOUS ENGENDRE A LA FOI

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (29 avril 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Résurrection

"La paix soit avec vous ". Lorsque nous lisons cet évangile qu'on appelle habituellement évangile de l'incrédulité de Thomas, nous avons coutume d'opposer les deux scènes d'apparition. Il y a d'abord la première apparition, au soir de la Pâque : ils sont dix disciples, puisqu'il n'y a plus Judas et que Thomas est absent, et ces disciples sont émerveillés par la présence du Seigneur qui leur souhaite la paix et les envoie dans le monde en leur donnant l'Esprit Saint pour le pardon des péchés. C'est le bon troupeau, les gens dociles qui, très vite, ont le cœur à croire la parole du Seigneur et se réjouissent de sa Résurrection. Et de l'autre côté, il y a la brebis galeuse que nous assimilerions volontiers à ces esprits critiques et rationalistes contemporains, ceux qui ne croient pas s'ils n'ont pas vu, le mauvais sujet qui serait bien près de corrompre tout le troupeau à cause de ses déclarations intempestives, parce qu'en réalité il veut voir, il veut toucher et refuse de donner sa confiance n'importe comment. Mais heureusement, l'histoire se termine très bien, puisque c'est l'esprit fort qui est ramené dans le droit chemin, réintégré dans le petit troupeau des apôtres. Et c'est même tellement beau qu'au dernier moment, il confesse ce que les autres n'avaient pas pu dire dans une formule aussi vrai et aussi belle : "Mon Seigneur et mon Dieu" ; ainsi l'incrédule proclame la première grande confession de foi sur la Résurrection.

Je caricature à peine : souvent comme Thomas, nous projetons toutes nos difficultés à croire, et principalement la difficulté essentielle selon laquelle on ne peut croire que dans l'Église et par l'Église. Enfin si nous reprenons ce récit, nous pouvons constater qu'il y a une petite formule qui revient dans les deux apparitions et qui est fondamentale : au moment où le Christ apparaît dans l'un et l'autre cas, il dit chaque fois : "La paix soit avec vous", comme s'Il Il voulait dire : "la paix vous est rendue, désormais la paix vous appartient ". En ceci, il ne s'agit pas simplement d'une formule de politesse ou de salutation typique du monde sémitique. Il ne s'agit pas non plus de magnifier je ne sais quel bonheur agréable et sympathique de se retrouver après l'épreuve de la mort et de la croix. Lorsque le Christ dit : "La paix soit avec vous", c'est l'acte même de fondation de son Église, comme Église : Jésus rassemble autour de Lui ses disciples ceux qui croient en Lui et les établit en Lui. Car la paix, à ce moment-là, n'est pas simplement cette co-existence pacifique par laquelle tout le monde s'entend bien, ou essaie pour le moins de ne pas se gêner dans ses droits ou ses prérogatives, de vivre dans une attitude de respect poli et honnête, les uns à l'égard des autres, la paix c'est ce que le Christ est venu apporter par sa mort et sa Résurrection : c'est le fait d'ordonner toutes choses à Lui. C'est le fait qu'Il réinstaure les disciples dans la vérité de leur relation au Père parce que, Lui Jésus est mort et ressuscité pour eux et pour tous. Ainsi loin d'être un compromis, loin d'être un produit de fabrication humaine qui permette la coexistence et le respect mutuels, la paix désigne infiniment plus : elle est la grâce même de l'Église qui se construit par Dieu.

"La paix soit avec vous", cela veut dire : nous sommes réinstaurés par le Fils de Dieu dans la Vérité de notre existence en Dieu. Et c'est pour cela, après avoir souhaité la paix, le Christ ajoute : "Recevez le Saint-Esprit ". Ainsi quand le Christ instaure la paix, la paix de son Église, la paix qu'est son Église, les disciples voient leur cœur subitement transformé, ils ne croyaient pas et voici qu'ils se réjouissent à la vue du Seigneur, ils étaient enfermés dans le cénacle par peur des juifs et voici qu'ils reçoivent les paroles de l'envoi, et jusque-là ils avaient douté de la mission de Jésus comme Messie et comme Fils de Dieu, et voici qu'ils reçoivent le pouvoir de pardonner les péchés. Ainsi l'Église est fondée en réalité, en vérité. Si peu après Thomas, fait cette déclaration fracassante, lorsque les disciples lui annoncent : "Nous avons vu le Seigneur", il dit : "Je ne croirai pas avant d'avoir mis mes doigts dans les plaies des clous et ma main dans le côté", c'est parce qu'il n'a pas reçu cette paix. Voilà pourquoi il reste dans l'incrédulité et ne peut pas croire au témoignage des disciples, car il n'a pas vu s'accomplir la paix au moyen de la puissance de la mort et de la résurrection du Seigneur. Il n'est pas dans la paix, on pourrait presque dire qu'Il n'est pas dans l'Église. Et c'est pourquoi il ne parvient pas à croire. Et l'on comprend pourquoi au moment même où le Christ apparaît une seconde fois, huit jours plus tard, Il s'avance auprès de Thomas pour l'intégrer dans le mystère de cette paix. Et quand Il dit : "La paix soit avec vous" cela signifie avec vous, les dix que j'ai vu l'autre dimanche, mais avec vous plus un, avec Thomas". C'est le mystère de l'Église qui s'accroît, c'est le mystère de la paix qui se développe : celui qui n'était pas là est désormais intégré dans la paix, il entre dans le mystère de l'Église : il reçoit, pour ainsi dire, son baptême, il peut confesser en vérité : "Mon Seigneur et mon Dieu ".

Lorsque le Christ est mort et ressuscité, Il vient parmi les hommes pour construire la paix, et c'est dans cette paix de l'Église, cette paix réelle, vrai, cet ordonnancement de toutes choses au Père dans le Christ que peut naître la foi dans le cœur des disciples.

Vous voyez pourquoi il est si important que l'Église et la liturgie nous proposent en ce jour, cet évangile de Thomas. Ce n'est pas simplement, si je puis dire, pour des raisons "d'anniversaire", parce que Thomas a cru huit jours plus tard. En fait, il s'agit surtout d'un enseignement sur notre propre vie : Comment croyons - nous ? La plupart du temps, nous pensons d'abord la foi comme un acte individuel, il en est qui croient, il en est qui ne croient pas. Mais de toute façon, c'est toujours une question personnelle : c'est "mon Dieu et moi", et "ma conscience et Dieu". Dans une telle perspective Thomas risque de nous apparaître comme un homme livré à ses démons, à "ses propres démons", à ce démon de l'individualisme qui consiste à échafauder sa foi, sa croyance comme on l'entend parfois : "oh ! je crois qu'il y a quelque chose", d'un air de dire : évidemment l'expérience telle qu'elle se livre à moi ne me suffit pas, alors j'essaie d'imaginer autre chose après ou au-delà. En réalité dans tous ces cas-là, il s'agit simplement d'opinion mais pas de foi. La foi, elle ne peut pas exister dans notre cœur si nous sommes isolés, coupés de l'Église. Lorsque Thomas a entendu la parole des dix apôtres, il a désiré rester avec eux, tout de même dans le souci peut-être de recevoir la grâce de la foi.

Ainsi en va-t-il pour nous-mêmes. Nous ne pouvons pas croire si nous n'avons pas le cœur fortement enraciné, plongé dans la vie même de la communauté croyante. Nous ne pouvons pas croire si nous sommes seuls et comprenons la foi comme un enjeu purement personnel, comme un défi, que nous porterions à nous-mêmes. Nous ne pouvons croire que si nous avons le désir d'écouter le témoignage de ceux qui, autour de nous, nous disent : "Nous avons vu le Seigneur ressuscité". Tout le reste risque d'être illusion. Il y a une seconde chose qui peut nous servir d'enseignement. Vous savez qu'aujourd'hui nous vivons dans une situation historique de l'Église assez particulière, il y a, je crois, grâce à Dieu beaucoup de gens qui ont encore dans le cœur une foi droite et profonde. Pour eux, croire au Christ mort et ressuscité pour le salut du monde est quelque chose qui constitue le centre et le pôle de leur existence. Mais nous sentons que nous sommes environnés de gens, à l'intérieur même de l'Église qui a certains moments, ont envie de dire : "Je voudrais bien mettre la main dans le côté du Christ" ou qui prennent des positions assez rationalistes et critiques dans lesquelles on ne sait plus trop bien ce qui constitue le cœur de leur foi. Et devant eux, il est normal que nous sentions un profond malaise. Or, je trouve que dans cet évangile, l'attitude des dix autres disciples nous donne un enseignement précieux. Ils disent simplement à Thomas : "Nous avons vu le Christ ressuscité". Thomas leur dit :"Je n'y crois pas", mais eux restent fermes sur leur position. Et cependant ils ne disent pas à Thomas : "Eh bien ! si tu n'y crois pas, tu n'as plus rien à faire avec nous. Va-t-en, on ne veut plus te voir" ! Je crois qu'il y a là une attitude qui n'est pas ce faux œcuménisme qu'on peut ainsi formuler : "voyons nous nous y croyons, toi tu n'y crois pas. Essayons de faire une sorte de cote mal taillé dans laquelle, l'un et l'autre, nous nous sentirons à peu près satisfaits de nous retrouver ensemble", ce qui est évidemment le pire de tout. Au contraire, les disciples restent, dans une confession très vraie très profonde et très spontanée de leur foi : "Nous avons vu le Seigneur". Or, c'est précisément à cause de cette fermeté et de cette patience des dix autres apôtres à l'égard de Thomas que Thomas finit par confesser, dans la plus profonde vérité, ce que les autres disciples eux-mêmes au premier jour de la Pâque n'avaient pas su dire : "Mon Seigneur et mon Dieu".

L'Église c'est le peuple de ceux qui, avec fermeté, disent : "Nous croyons au Christ ressuscité sur le témoignage des apôtres qui l'ont vu". Et à l'intérieur de cette Église, il y a beaucoup de Thomas qui ne savent pas très bien où ils en sont. Et cependant l'attitude que nous devons avoir n'est pas de proclamer : "Nous ne voulons pas te voir", mais de confesser et de continuer, avec une obstination fidèle, à confesser en vérité notre foi. C'est le seul moyen, je crois de constituer véritablement cette paix de l'Église pour y inviter ceux qui croient mal ou ceux qui ne croient pas, ainsi petit à petit s'éveillera dans leur cœur le désir véritable de mettre la main dans le côté du Christ et de confesser la foi véritable.

 

AMEN


 
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