AU FIL DES HOMELIES

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CROIRE SANS VOIR ET MARCHER COMME SI L'ON VOYAIT L'INVISIBLE

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (14 avril 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN


Saint Jean de Malte : Saint Thomas

Dans les premières semaines de son ministère, le Christ rencontra ceux qui allaient devenir ses apôtres. Jean nous rapporte que Philippe est venu dire à Natanaël : "Celui dont il est parlé dans la loi de Moïse, nous l'avons trouvé, c'est Jésus de Nazareth, Nathanaël répondit : "De Nazareth que peut-il sortir de bon ?". Alors Philippe dit : Viens et vois" Jésus, voyant venir Nathanaël dit de lui : "celui-ci est un véritable israélite ! "Comment me connais-tu?"s'étonna Nathanaël. Jésus reprit : "Quand tu étais sous le figuier Je t'ai vu, Nathanaël proclamera alors sa foi : "Tu es le Fils de Dieu, le Roi d'Israël. Jésus répondit. "Parce que Je t'ai dit : Je t'ai vu, tu crois. Tu verras des choses plus merveilleuses en­core." Et voici que dans les dernières semaines de sa présence sur la terre, Jésus proclame devant Thomas le confessant comme Seigneur et Dieu : "Parce que tu me vois tu crois, bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu".

La foi chrétienne est liée à un mystère de vi­sion. Les apôtres ont vu, ils ont touché, ils ont mangé, ils ont entendu le Christ. Saint Jean s'en portera au­thentiquement garant dans les premiers versets de sa première épître. Mais plus important encore que d'avoir vu le Christ, c'est d'avoir cru en Lui au-delà de ce qu'ils voyaient de leurs yeux de chair. Les apôtres ont vu et ils ont cru. Et nous, nous croyons sans voir. Il y a là un mystère profond sur lequel il nous faut, quelques instants, réfléchir. La foi, notre foi d'aujour­d'hui ce n'est pas de voir. Ceux qui cherchent à voir ne font que se représenter un visage de Dieu à leur goût, composer un visage du Christ à leur image. Mais cela, ce n'est pas une attitude de foi. Nous avons à croire sans rien voir. Sainte Thérèse d'Avila emploie une image suggestive pour nous faire saisir ce que contient de réalisme et d'espérance cette foi qui ne voit rien. Elle explique que le chrétien est un aveugle. Et un aveugle ne peut vivre que parce que quelqu'un d'autre le voit. Ses proches vont le servir matérielle­ment, ils vont lui désigner les objets qui l'entourent pour qu'il ne s'y heurte pas, ils vont l'aider à manger, ils vont l'aider à connaître par la lecture qu'ils lui font. L'aveugle entre ainsi dans une certaine connaissance du monde qui l'entoure, mais qu'il ne voit pas. L'aveugle sait qu'il est aimé par quelqu'un sans jamais voir ce quelqu'un. Il sait que le regard que l'autre pose sur son regard aveugle, ce regard-là le fait vivre. Il en sent toute l'attention, toute la proximité et l'amour, toute la densité, mais il ne le voit jamais.

Nous sommes exactement dans une situation semblable à celle de l'aveugle. Nous ne voyons pas Dieu, mais Il nous voit. Et parce que nous savons qu'Il nous voit, nous croyons.

Frères et sœurs, ce regard de Dieu posé sur nous, que nous ne voyons pas que nous ne pouvons pas saisir, ce regard-là nous fait être et nous fait vivre. Ce regard qui nous envahit, de sa propre existence, et son amour pour nous. Or ce regard de Dieu que nous ne voyons pas est de plus, un regard silencieux, d'un silence que nous pouvons pressentir et dont nous pouvons avoir l'intuition, parce que nous-mêmes, nous en vivons déjà, parce que dans notre propre vie, dans la vie qui nous entoure, et aussi dans l'histoire du monde, nous sommes dans cette proximité immédiate avec Dieu, dont le regard invisible est la source de tout amour. Dieu nous regarde d'un regard amoureux, ces regards d'amoureux qui ont trop de choses à dire pour le dire en paroles, et qui peuvent transmettre dans le silence un poids de richesse qui emporte l'amour de l'autre sans rien en dire, au-delà des paro­les, parfois même au-delà de la vue.

Ainsi nous sommes dans la foi, le regard de Dieu se pose sur nous et nous ne le voyons pas. Nous sommes entourés de cette présence de Dieu qui nous fait être et nous donne de quoi grandir. On pourrait prendre une autre comparaison, dire que notre propre vie humaine c'est la terre, et que Dieu c'est le soleil. Or on ne peut pas regarder le soleil en face. Et même ceux qui veulent voir le soleil en face ne le verront pas, ils fermeront les yeux, ils seront éblouis, car ce soleil, on ne peut pas le voir avec des yeux humains, Mais s'il n y avait pas ce soleil qui nous entoure, qui nous éclaire, qui nous donne sa chaleur, nous ne pour­rions pas vivre, et la terre ne pourrait pas vivre. Et tous les hommes d'aujourd'hui vivent, quelle que soit leur foi, ou leur option sur Dieu, à cause de Lui, parce qu'Il est ce soleil qui nous permet de grandir, d'être, d'aller et de venir dans l'existence. Nous chrétiens, nous savons que ce soleil, c'est Dieu, alors que les autres hommes vivent chaque jour sans penser que le soleil les éclaire et leur donne de vivre.

Ces quelques images peuvent nous faire saisir cette situation particulière du croyant vis-à-vis de Dieu : un aveugle dans le regard amoureux de Celui qui le contemple qui l'aime, qui le fait vivre, un être qui vit de quelqu'un d'autre, une terre qui ne vit que par le soleil.

Paul Claudel suggérait que le chrétien "n'est pas seulement celui qui croit mais l'homme en qui ça croît", il voulait exprimer ce lien essentiel entre croyance et croissance. Le chrétien adhère par la foi, à Dieu, mais le Dieu qu'il ne voit pas vit croît et grandit en lui afin de le conduire à Lui car la foi n'est pas une situation stable, nous ne sommes pas assis dans la foi, nous ne sommes pas installés dans la foi. L'auteur de l'épître aux Hébreux écrivait à propos de Moïse : "il marchait comme s'il voyait l'invisible ". Nous ne sommes pas des aveugles assis que Dieu regarderait.

L'amour de Dieu en nous, ce regard de Dieu en nous est en même temps la source de notre être, de notre vie, de notre mouvement. Cette présence du visage amoureux de Dieu en nous, nous permet de marcher vers Lui, comme si nous voyons l'invisible. C'est parce que Celui qui voit parle à l'aveugle, que l'aveugle va Lui parler, sans le voir et qu'il va marcher vers sa présence, vers son cœur, vers son visage. Oui, ce regard de Dieu que nous ne voyons pas est un dy­namisme qui nous fait sortir de nous-mêmes, de nos paralysies, de nos lenteurs, de nos doutes, de nos morts, pour nous faire marcher vers Lui, marcher vers Dieu comme si nous le voyons, parce que la foi nous donne de croire qu'Il est là devant nous et qu'Il nous attire toujours par sa présence pour que nous puis­sions le rencontrer, encore imparfaitement sur la terre, et cependant réellement. Marcher vers l'invisible parce que nous croyons que l'invisible nous voit, voilà la situation de tout chrétien dans le monde et dans l'histoire.

Ce n'est pas une situation facile, ni commode, il n'est pas aisé pour chacun d'entre nous de s'y faire, mais cependant, c'est à cela que nous sommes appe­lés.

Une situation difficile, oui, mais Jacques Ma­ritain écrivait à Julien Green : "seules les situations difficiles sont les bonnes", parce qu'elles nous per­mettent justement d'avancer de marcher vers cet invi­sible, invisible qui n'est pas lointain, ou distant, ni même en face à face avec nous, mais à l'intérieur de nous-mêmes, selon ce très beau mot de Saint Augus­tin, "au plus intime du plus intime de nous-mêmes". Et dans cette difficulté si réelle de la foi, le seul courage qui nous est demandé, c'est d'affronter ce mystère, ce mystère de la présence d'un Dieu invisible, mais si réel et présent en nous-mêmes qu'Il nous donne la grâce de marcher vers Lui en allant au plus profond de nous-mêmes. Il y a un large espace dans cette invisibilité de Dieu, mais il y a une proximité étonnante dans ce regard de Dieu posé sur nous. Et toute la difficulté de la foi est de se situer dans ce paradoxe de distance et de présence.

Oui, frères et sœurs, nous serons bienheureux, nous sommes bienheureux si nous croyons sans avoir vu, si nous croyons que Dieu nous regarde et nous crée, voilà la source de cette béatitude que Jésus a laissée à ses frères, aux apôtres et à nous-mêmes. Je crois que cela n'est pas simplement le cas des chré­tiens, mais que tout homme cherche en lui cette pré­sence invisible de Dieu. Je disais, le jour des Ra­meaux que nous étions dans un monde sans foi ni loi. C'est vrai au plan global, mais je voudrais mettre une nuance : je pense que chaque homme n'est pas loin de la foi, car chaque homme sait bien qu'il y a en lui cette présence qui le regarde et qui parfois l'inquiète, ou encore le torture. Il n'est pas loin de la foi, mais il ne sait pas toujours que la foi, c'est justement de ne pas voir, alors que l'homme voudrait voir.

Comment réveiller, pour tant d'hommes qui sont encore capables de la foi, plus que nous ne le croyons, plus que l'image du monde ne nous le laisse penser, comment réveiller en eux cette foi, si ce n'est d'être au milieu d'eux, avec ceux des croyants qui marchent comme s'ils voyaient l'invisible ? Cette béatitude de ceux qui croient sans voir est une exigence pour nous est une tâche à accomplir pour nos frères qui cherchent Dieu.

Frères et sœurs, qu'en ces fêtes de Pâques, nous puissions reprendre une conscience aiguë de ce mystère de notre foi au milieu du monde, pour le monde, être un avec ce Dieu qui nous regarde, mais que nous ne voyons pas, afin que le monde croie. Pour achever, il ne faut jamais séparer cette dernière béatitude du Christ, celle de notre vie sur la terre : "bienheureux ceux qui croient sans avoir vu", de cette autre béatitude portant la merveilleuse promesse du monde à venir : "bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu."

 

AMEN

 
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